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Sénégal. Entre manœuvre et pression de la rue, Macky Sall ne briguera pas un troisième mandat

Après avoir pratiquement éliminé son principal rival à travers des manœuvres judiciaires, le président sénégalais affirme renoncer à briguer un troisième mandat, espérant également apaiser la crise sociale et politique dans le pays. Sall sauve le régime ou prépare-t-il une nouvelle crise ?

Philippe Alcoy

4 juillet 2023

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Sénégal. Entre manœuvre et pression de la rue, Macky Sall ne briguera pas un troisième mandat

Crédit photo : MONUSCO Photos |Wiki Media

« Soulagement ». C’est le mot qui revient dans toutes les bouches, au Sénégal mais aussi au niveau international après l’annonce du président sénégalais, Macky Sall. Enfin, pas de toutes les bouches. Surtout de celles des politiciens du régime, du cercle présidentiel ou de ceux de l’opposition ; aussi de celle de dirigeants des Etats impérialistes, partenaires de Sall.En effet, si l’annonce du retrait de Macky Sall de la course présidentielle n’est pas vraiment une surprise, elle change un peu les coordonnées politiques du pays. Car l’opposition a pendant longtemps créé son unité face à la possibilité que le président sortant se représente pour briguer un troisième mandat. Elle sera forcée à trouver les moyens de rester unie, ou pas. Mais du côté du camp présidentiel, l’annonce de Sall a laissé ouvertes beaucoup de questions : au-delà du fait qu’une partie de ses partisans voulait qu’il se présente à nouveau, il se pose maintenant la question de la succession de Sall, ce qui ne semble une grande évidence.

« Même si la Constitution m’en donne le droit ». Une phrase qui n’est pas anodine. En effet, le président sénégalais a insisté sur le fait qu’il se retirait de la course présidentielle par sa propre volonté et initiative après une « longue et mûre » réflexion, et non parce qu’il serait dans l’illégalité. Cette question du troisième mandat générait beaucoup de controverses et polémiques car après la réforme constitutionnelle de 2016, adoptée sous la première présidence de Macky Sall, les présidents ne peuvent réaliser que deux mandats. Or, selon le camp présidentiel, la réforme remettait « les compteurs à zéro », ce qui autoriserait Sall à se présenter une nouvelle fois aux présidentielles de février 2024. L’opposition de son côté a insisté sur l’illégalité de cette candidature.

Mais cette question est loin d’être restée cantonnée à une lutte politicienne par en haut. En effet, depuis 2021 le Sénégal traverse peut-être la crise politique et sociale la plus importante de son histoire. Une partie importante de la population, notamment de la jeunesse, exprime un ras-le-bol d’une situation sociale et économique intenable avec un chômage des jeunes de près de 50% dans un pays où 60% de la population a moins de 24 ans. Cela s’est traduit par une forte opposition dans les rues au gouvernement en place et par un soutien au principal opposant, Ousmane Sonko.

Au cours de ces mobilisations contre le gouvernement et un hypothétique troisième mandant, le pays a assisté à des scènes dramatiques de révolte et de répression, faisant autour de 50 morts depuis 2021. Le dernier évènement dramatique de cette série a eu lieu en juin dernier quand près de 30 personnes sont mortes à la suite de l’annonce de la condamnation à deux ans de prison pour Sonko pour « détournement de la jeunesse ». Il est donc plus que probable que l’annonce de Macky Sall soit en lien avec situation explosive du Sénégal, un pays souvent présenté comme un « modèle démocratique » pour la région. En effet, il y avait beaucoup d’expectative face à l’annonce que le président sénégalais allait prononcer, et l’on craignait qu’une troisième candidature déclenche un nouveau tour de révoltes à travers le pays.

Cependant, nous ne pouvons pas affirmer que l’unique facteur motivant la décision de Sall soit son souhait de calmer les tensions dans le pays. Il existe d’autres facteurs qui rendaient sa décision possible comme l’élimination presque certaine de son principal opposant, Ousmane Sonko. Comme nous le disions plus haut, celui-ci a été condamné à deux ans de prison dans le cadre d’une accusation de viol et aujourd’hui se trouve, de fait, sous arrestation à domicile. De ce fait, sa participation à l’élection de février 2024 est plus qu’incertaine ; et même s’il existe une possibilité qu’il soit jugé à nouveau, étant donné la manipulation de la justice par le pouvoir exécutif, il semble aujourd’hui peu probable qu’il soit relaxé. De cette façon, le cercle du président peut espérer avoir une victoire « assurée ».

L’autre question qui n’est pas claire est celle de la succession de Macky Sall. Non seulement pour une question de pouvoir politique mais aussi de profits économiques. En effet, le pays devrait commencer à exploiter des ressources gazières découvertes il y a quelques années sur la côte atlantique. Face à la demande de gaz européenne suite à la guerre en Ukraine, un secteur de la bourgeoisie proche du pouvoir espère tirer profits des exportations gazières. C’est pour cela que cette question risque de déclencher une bataille pour la succession de Sall au sein de la coalition au pouvoir, ce qui est un facteur potentiel nouveau de déstabilisation de la situation. Face à une crise de son camp, on ne peut pas exclure un rétropédalage de Sall qui à la dernière minute déciderait de briguer un troisième mandat, comme le président Alassane Ouattara du pays voisin, la Côte d’Ivoire, avait fait.

Il reste encore beaucoup d’inconnus dans la situation. Si nous ne pouvons pas exclure une lutte pour la succession de Sall au sein de sa propre coalition, nous ne pouvons pas exclure non plus un retournement de situation spectaculaire où finalement Sall décide de se présenter à nouveau ou que Sonko finalement soit en capacité de se présenter. En ce sens, nous ne pouvons encore moins exclure la possibilité du retour des mobilisations sociales, de la jeunesse et des travailleurs. C’est précisément la possibilité du retour des révoltes qui pourrait donner de la force à un mouvement venant d’en bas qui remette en question le régime, ses liens avec les puissances impérialistes mais aussi qui dépasse l’opposition bourgeoise avec des aspects réactionnaires d’Ousmane Sonko. Cette perspective représente une inquiétude pour les puissances impérialistes, notamment la France. C’est pour cela que Paris a salué et élogié la décision de Sall de ne pas briguer un troisième mandat. Au contraire, nous croyons indispensable la mobilisation de la jeunesse et de la classe ouvrière en défense de leurs propres revendications de classe.


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