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Politique

Ni Le Pen Ni Macron !

Vote utile, abstention, LFI : quels premiers enseignements tirer du premier tour ?

Avec une abstention massive, l’accélération de l’effondrement des partis traditionnels et l’émergence d’une nouvelle force de gauche avec La France insoumise, la crise des institutions se poursuit et présage d’un quinquennat explosif.

mercredi 13 avril

Crédits photo : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Retour du duel Macron–Le Pen, appel à voter Macron pour faire barrage : tous les ingrédients sont au rendez-vous pour que 2022 ressemble à un mauvais remake de 2017. Mais les dynamiques sont très différentes à plusieurs titres.

Vote utile et émergence de "trois pôles"...

Premièrement, jamais une élection n’avait été marquée par une telle dynamique de vote utile. Cette dynamique s’est illustrée par une concentration inédite des voix, avec trois candidats Macron (27,8%), Le Pen (23,15%) et Mélenchon (22,2%) qui totalisent près des trois quarts des suffrages exprimés. Les 9 autres candidats se sont partagé les miettes restantes.

Ce vote utile a illustré une forte propension des électeurs à voter par « stratégie » en vue de propulser le candidat de leur camp le mieux placé pour accéder au second tour. Il a manifestement joué à plein concernant Emmanuel Macron qui a siphonné ce qu’il pouvait rester de LR de Valérie Pécresse (4,71%), réduisant ses réserves de voix à peau de chagrin pour le second tour. Marine Le Pen a tiré profit d’une partie des voix des électeurs de Zemmour (7%) d’une partie des électeurs de LR. De son côté, Jean-Luc Mélenchon a notamment profité d’un report de voix massif des électeurs d’EELV, du PCF, et du PS.

Le premier tour de la présidentielle est ensuite marqué par l’émergence de La France Insoumise en tant que troisième bloc à la gauche du duo Macron/Le Pen. L’émergence de cette troisième force électorale met fin à la bipolarisation LREM/RN qui avait prédominé aux dernières échéances électorales à caractère national (présidentielle de 2017 et européennes de 2019). C’est ce que note l’éditorialiste du Monde Françoise Fressoz : « L’évidence saute aux yeux : le paysage politique issu du 10 avril n’est pas bipolaire, contrairement à ce qui était énoncé, mais structuré en trois blocs : la gauche radicale, le centre macroniste et la droite extrême. »

L’émergence de ce troisième bloc est le résultat d’une stratégie au long cours de Mélenchon qui visait à devenir la force hégémonique à gauche en pariant sur l’effondrement du PS. En dix ans, le Front de Gauche, LFI, et maintenant l’UP ont progressé continuellement, sur un plan électoral, enregistrant 11,1 % des suffrages en 2012, puis 19,6% en 2017, pour atteindre 22% en 2022. Une stratégie qui, sur fond de décomposition du PS, lui a permis de devenir la force hégémonique au sein de la gauche institutionnelle, écrasant au cours de cette présidentielle ses autres composantes, EELV et le PCF.

L’émergence de ce troisième bloc vient ainsi approfondir les dynamiques de recomposition politique ouvertes par le macronisme en 2017 qui, sur fond de crise des partis historiques du PS et de la droite traditionnelle, remet en question la bipolarisation qui, par nature, est favorisée par le système électoral de la Vème République. Cela ouvre la voie à une nouvelle tripolarisation de la vie politique.

Vote urbains, jeunes, et quartiers populaires : le nouvel électorat de l’UP

Entre 2017 et 2022, La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon a obtenu près de 700.000 voix supplémentaires. Sa base électorale est essentiellement composée de la base des sympathisants de La France Insoumise. La pression au « vote utile » a par ailleurs agrégé des secteurs de l’électorat de EELV et du PCF. Comme le note, notamment Jérôme Jaffré : « il a été le vote utile à gauche », explique-t-il au Figaro. Selon OpinionWay, 50 % des électeurs du candidat Insoumis ont voté pour lui, non parce qu’il correspondait le mieux à leurs convictions, mais en fonction de ses chances d’accéder en finale.

Pour ce qui concerne la structure du vote, le vote de Mélenchon est essentiellement urbain, et jeune. Ainsi, comme le note un article de L’Opinion : « Le candidat de La France insoumise (LFI) a décroché des résultats extrêmement élevés dans des pans entiers du territoire, en particulier dans les outre-mer, la petite et la grande couronne parisiennes et plusieurs grandes villes ». Le Monde note : « qu’il soit ou non devenu propriétaire du vote écologiste, Jean-Luc Mélenchon est premier à Marseille, à Toulouse, à Montpellier, où il progresse, à Lille, à Strasbourg et Grenoble. A Lyon, il est au coude à coude avec Emmanuel Macron (autour de 31 %). A Paris, où son score restait dans sa moyenne nationale en 2017 (19, 56 %), il surperforme désormais et atteint 30,09 %. » Jérôme Jaffré précise : « Soulignons qu’il a été le candidat des jeunes avec 32 % de voix chez les moins de 35 ans. ».

Avant de noter, « en Île-de-France, plus politisé, l’envolée est spectaculaire : 30,2 % contre 21,8. Les scores sont parfois sidérants comme à La Courneuve (64 %, soit + 19,6 points par rapport à 2017) ou à Saint-Denis (61 %, + 17,7 points). » L’Opinion pointe à propos des quartiers populaires : « Un zoom sur la Seine-Saint-Denis permet aussi de se rendre compte de l’ampleur de sa dynamique dans les banlieues populaires. […] Mais si Jean-Luc Mélenchon a bien amélioré son score dans le département (49,09 %), il a surtout fini en tête de toutes les communes – sauf quatre – avec des résultats localement très élevés : 60,2 % à Stains, 61,13 % à Saint-Denis et jusqu’à 63,96 % à La Courneuve  ! » De quoi donner de bonnes perspectives pour les législatives à venir, à condition de limiter la déperdition des voix d’ici là, qui avait été massive après la déconvenue de 2017.

Malgré l’importante abstention, le vote des jeunes et des quartiers populaires s’est largement dirigé vers Jean-Luc Mélenchon. Cet engouement a notamment été porté par le vote utile, en réaction au tournant sécuritaire et islamophobe du gouvernement, comme en témoignent les appels formulés par des militants de quartiers populaires mentionnant les dissolutions d’organisations ou les violences policières.

Pour Mélenchon, la question des quartiers populaires est ainsi centrale dans sa stratégie en vue de se consolider comme troisième force à gauche comme le note L’Opinion : « En reconstituant peu à peu la « ceinture rouge » autour de Paris, LFI compte donc réveiller un « vote populaire » stable et, surtout, fidèle. Dans l’optique de réaliser la jonction tant espérée avec un électorat de gauche plus aisé et urbain. »

La crise des institutions se poursuit : vers un nouveau quinquennat explosif

S’il se dégage un trio de tête de ce premier tour, la crise des institutions qu’avaient incarnées les élections présidentielles de 2017 est loin d’être refermée. Et pour cause, l’abstention domine à 26,31%, soit le plus fort taux depuis le record de 2002.

Dans ce cadre, le second tour est rendu plus incertain et les écarts d’intention de vote sont sensiblement plus minces qu’il y a cinq ans. A droite, le naufrage des Républicains s’accompagne de divergences sur le vote à accorder à Macron. À gauche, l’électorat de Jean-Luc Mélenchon sera clé pour la suite du scrutin, avec un report de voix particulièrement incertain, et en balance entre trois options : vote Macron (40%), Le Pen (23%), et l’abstention.

Quoiqu’il puisse arriver, il faut se préparer à un pouvoir qui sera marqué par d’importantes fragilités. Ni le Rassemblement National ni La République en Marche ne sont en confiance pour les élections législatives et leur faible implantation locale ainsi que leurs propres crises internes laissent entrevoir d’ores et déjà une difficulté à former une majorité suffisamment solide et à même d’hégémoniser l’Assemblée Nationale comme en témoigne notamment les appels à une coalition large de la part de secteurs de LREM.

Enfin, la dynamique des finalistes est à relativiser. Même s’il gagne en réserve de voix, Emmanuel Macron est largement affaibli par cinq ans de guerre sociale. Dans les colonnes du Figaro, Thomas Ehrhard souligne que « pour un président sortant qui représente le centre, la droite de la gauche et la gauche de la droite, le score est relativement faible ». « Le président a consolidé sa base, mais dans la mesure où il n’y a pas eu de diversification en intégrant les classes moyennes, populaires, et les plus jeunes, je ne vois pas de dynamique » surenchérit Olivier Rouquand. De l’autre côté, si Marine Le Pen a pu bénéficier de l’effondrement d’Eric Zemmour, son très faible ancrage territorial, sa capacité à obtenir une majorité parlementaire solide, ainsi que les réticences y compris du MEDEF à ce qu’elle puisse exercer le pouvoir illustre les contradictions importantes qu’auraient à surmonter un gouvernement Le Pen.

Des coordonnées qui présagent d’un prochain quinquennat explosif dans la continuité du précédent, alors que la question sociale est largement au cœur des préoccupations de ces derniers mois malgré l’offensive sécuritaire et raciste dirigée par le gouvernement qui a tenté d’imposer le thème de l’immigration pour la présidentielle. Une situation qui préoccupe la bourgeoisie, à l’instar du directeur adjoint de la rédaction de FigaroVox qui s’inquiète d’un retour de « la guerre de classe ».

Ni Le Pen, ni Macron : un mot d’ordre qui s’impose comme en 2017

L’ensemble de ces éléments ouvre la voie à un deuxième tour plus serré qu’en 2017 qui préfigurera un quinquennat autoritaire et réactionnaire, dans la continuité du précédent. En effet, si la campagne de l’entre-deux-tours semble se faire sur le terrain social du fait de l’enjeu à capter l’électorat de Mélenchon, les deux finalistes n’ont cessé de donner des gages à la bourgeoisie quant aux futures attaques contre le monde du travail et les classes populaires.

S’il est très peu probable que Marine Le Pen puisse l’emporter, le « barrage républicain » risque ainsi de prendre encore un peu plus l’eau - bien que les directions des organisations politiques et syndicales fassent front pour faire barrage à l’extrême-droite sous-entendant plus ou moins ouvertement l’usage d’un bulletin Macron - après cinq années de macronisme. Lois racistes contre le « séparatisme », durcissement autoritaire, cadeaux à la police, répression ultra-violente, dissolution d’organisations musulmanes, anti-racistes ou antifascistes, hommage à Pétain, interview inédite à Valeurs Actuelles, … Toutes ces politiques ont montré à quel point le durcissement autoritaire d’un leader bourgeois confronté à une situation politique explosive n’avait que peu à envier à l’extrême-droite.

Dans ce cadre, la logique du « moindre mal » dans les urnes pourrait tendre à re-légitimer celui qui a mené une guerre sociale d’ampleur aux classes populaires pendant cinq ans, et participer à construire une extrême-droite forte et décomplexée. Tandis que Jean-Luc Mélenchon tente une position d’entre-deux en appelant implicitement à voter Macron pour « ne pas donner une seule voix à Madame Le Pen », c’est avec une abstention active et le refus de choisir entre la peste et le choléra que les classes populaires seront en mesure de riposter face au projet réactionnaire et ultra-libéral du Rassemblement national. Autrement dit, le combat contre celle-ci passe nécessairement par le rejet de toute compromission avec celui qui a posé les bases d’une montée en puissance de la droite dure et prévoit de poursuivre son projet antisocial dans les cinq prochaines années.

Alors que la crainte partagée des deux finalistes est celle d’un quinquennat explosif et d’un retour des Gilets jaunes dans la rue, l’enjeu est celui de construire dans la rue un bloc de résistance capable de préparer la riposte ouvrière et populaire aux attaques qui seront dans les deux cas au rendez-vous.



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