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Transphobie

« Transmania » chez les réactionnaires : que faire face à l’offensive transphobe ?

Entre le projet de loi des sénateurs Républicains cherchant à interdire les transitions aux mineurs et la sortie d’un livre haineux promu par toute l’extrême-droite politique, une nouvelle vague d’offensives transphobes se profile. Il y a urgence à construire une riposte.

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« Transmania » chez les réactionnaires : que faire face à l'offensive transphobe ?

Être trans en 2024, c’est lire tous les jours un fil d’actualités sombres, des innombrables projets de loi qui pleuvent aux États-Unis, aux personnes trans qui cherchent à quitter la Russie après que l’État ait déclaré que le mouvement LGBT était « extrémiste », en passant par les réfugiés trans qui finissent par se suicider en exil dans une Europe toujours plus xénophobe. Après que le mouvement LGBT ait conquis quelques maigres droits ces dernières années, les réactionnaires semblent vouloir prendre leur revanche.

L’ambiance commence à se durcir en France aussi. La droite LR et l’extrême-droite RN ont déposé des projets de loi visant à interdire les transitions des mineurs, à punir les médecins qui dérogent à ladite loi de deux ans de prison, à mettre les enfants trans sous un contrôle psychiatrique. On assiste également à une tempête médiatique autour du livre Transmania de Dora Moutot et de Marguerite Stern.

Les autrices sont invitées sur les plateaux télés et radios, où elles déversent leur bile transphobe et tiennent des propos totalement lunaires. Ainsi, aux Grandes Gueules sur RMC, Dora Moutot explique : « il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes femmes qui vont trouver que les hommes gay sont plus intéressants, sensibles, beaux… Et comment plaire à un homme gay ? » « En devenant homme ! », termine sa phrase une des têtes du plateau. « Bah voilà ! », confirme Dora.

On aurait pu simplement rire de cette bêtise mais ces propos sont diffusés sur une chaîne de grande écoute, dans un pays dont la majorité des habitants vit encore dans une relative ignorance des enjeux trans. Cela ne fait donc pas vraiment rire.

L’impasse des tentatives de faire taire l’offensive

La drag queen Paloma a dénoncé l’affichage faisant la promotion du livre sur des panneaux JCDecaux. La Mairie de Paris a alors adressé une lettre pour interpeller l’entreprise, la poussant à retirer les affiches. L’association Stop Homophobie a de son côté appelé à faire des signalements collectifs à l’ARCOM et « à recenser tous les passages qui enfreignent le code pénal », afin de déposer plainte.

Mais la suppression des affiches du livre n’a fait que permettre à la maison d’édition d’extrême-droite Magnus d’agiter une campagne avec des axes qu’on pourrait résumer par « Censure ! Découvrez le livre scandale que la Mairie de Paris cherche à vous cacher ! ». Une opération de promotion de Transmania qui l’a fait grimper aux premières places de vente sur Amazon. Est-ce que faire appel à la loi et aux autorités de régulation sera efficace pour mettre fin à la campagne anti-trans ? Après avoir passé des années à militer sur les questions trans, je ne pense pas.

Le livre Transmania est en train d’être revendiqué par le collectif Némésis, par l’eurodéputée RN Mathilde Androuët, par les porte-paroles du parti Reconquête Marion Maréchal et Eric Zemmour. Marguerite Stern et Dora Moutot sont en train de devenir des militantes organiques de l’extrême-droite et elles seront appuyées par les réseaux d’édition et de diffusion médiatique qu’a construit l’extrême-droite française. Aujourd’hui, c’est le JDD, CNews, Sud Radio, le Figaro, Livre Noir, Valeurs actuelles et RMC qui sont prêts à faire campagne avec elles.

Toute tentative de procédure bâillon ou d’empêchement de leurs événements sera utilisée comme une marque de fierté, comme une énième preuve « d’un lobby LGBT » ou « des transactivistes ». C’est le mode opératoire des complotistes. L’écosystème de l’extrême-droite leur permettra de garder, voire décupler leurs profits. Souvenez-vous d’Alain Soral, d’Éric Zemmour : moultes condamnations pour l’incitation à la haine raciale. Pour eux, ce sont des médailles. Ils continuent.

Une offensive de fond, face à laquelle il va falloir construire une riposte

De fait, les transphobes en chef que sont Moutot et Stern sont en train de mener un travail idéologique. Installer dans le débat public français l’idée que les personnes trans sont dangereuses, qu’elles sont une menace pour les enfants et pour la société, que les femmes trans ce sont des fétichistes pervers, que la transidentité est un effet de mode, que c’est une contagion, que c’est une maladie psychiatrique. Créer un monstre trans, un nouvel ennemi public aux côtés des immigrés et des musulmans.

Plus généralement, l’offensive contre les personnes trans et LGBT permet aux réactionnaires de renforcer la division patriarcale entre les hommes et les femmes, de mettre la main sur le contenu de l’éducation de la jeunesse, de discipliner les soignants et les profs qui seraient un peu trop progressistes à leur goût. Des méthodes dont l’efficacité a été démontrée par Margareth Thatcher avec sa Section 28 au Royaume-Uni (1988-2000) ou encore par Ron DeSantis en Floride en ce moment même. Pas étonnant que l’extrême-droite du monde entier commence à sauter dessus.

Je connais la suite. Je viens d’un pays, la Russie, où tout a commencé par « la défense des enfants de la propagande LGBT » en 2013. 10 ans plus tard, tous les droits trans et LGBT sont interdits, « le mouvement international LGBT » est ajouté à la liste des organisations considérées comme terroristes et extrémistes, des LGBT sont en prison car LGBT. Les plaintes, les signalements à l’ARCOM, les pétitions et les tribunes ne suffiront pas à attaquer une telle dynamique de fond.

Regardons la situation plus largement, au-delà des questions trans. Le gouvernement est en train d’attaquer des militants politiques et syndicaux pour s’être levés contre le génocide du peuple palestinien. Des meetings et des conférences sont interdits, des organisations antifascistes sont dissoutes, des militants écologistes subissent des perquisitions et des gardes à vue, des immigrés sont expulsés. L’extrême-droite appuie ces offensives, elle est organisée, elle est soutenue par la bourgeoisie, elle utilise ses chaînes de diffusion et la droite « de gouvernement » traditionnelle converge toujours plus avec ses positions.

Dans ce contexte, il va falloir construire une riposte pour la défense des droits trans. Mais pour pouvoir contrer les attaques de telle ampleur, on ne peut pas se défendre séparément, on a besoin de construire un rapport de force suffisamment conséquent pour les faire reculer. En ce sens, il faut interpeller toutes les organisations syndicales et politiques et faire front contre l’offensive transphobe qui démarre, dans une lutte articulée aux combats contre la répression syndicale, contre les lois anti-sociales, contre l’extrême-droite et les offensives racistes. Le mouvement ouvrier devrait jouer un rôle clé dans ce front, et ouvertement porter un programme politique de défense des droits trans, à l’instar du syndicat des travailleurs de Starbucks aux États-Unis, qui a fait grève à plusieurs reprises contre les lois transphobes, contre le traitement des travailleurs trans et LGBT par la chaîne multinationale de cafés.

Les attaques contre les droits trans et LGBT, tout comme les attaques contre les droits reproductifs, ne peuvent pas être considérées séparément d’autres offensives de la bourgeoisie sur le terrain social et politique. Pour le patronat qui finance ces campagnes réactionnaires dans les médias et sur les réseaux sociaux, il s’agit de creuser les fractures chez les classes populaires autour de lignes de race, de genre et de sexualité. Elles permettent de désigner des boucs émissaires, comme les immigrés, les musulmans, les personnes LGBT et les insolentes féministes, et occulter les rapports de classe et d’exploitation. C’est pour cela que l’offensive actuelle contre les personnes trans doit être combattue par l’ensemble du mouvement social, et les militant-es trans devraient se mettre à l’avant-garde d’une telle réponse.

Une riposte qui ne peut pas s’arrêter à tenter de faire reculer l’extrême-droite

Mais si il va falloir faire front, il faut aussi que nous, militant-es trans et LGBT, apprenions des erreurs du passé. Notre communauté a pour habitude de s’organiser en petits collectifs et associations. Cela ne suffit plus. Cette forme organisationnelle joue un rôle important pour l’auto-support trans, mais la logique de plaidoyer en direction des pouvoirs publics qui va de pair avec ce travail est inadéquate pour les enjeux de l’époque. Face au macronisme radicalisé qui adopte le programme de l’extrême-droite, le travail avec les institutions que de nombreuses associations LGBT ont choisi comme centre de gravité de leurs activités se heurte à une profonde impasse. Pour combattre l’influence de l’extrême-droite, on a besoin de passer à la vitesse supérieure, de faire de la politique en inscrivant le combat pour nos droits dans une réponse plus large.

J’irais encore plus loin. Le système capitaliste est en crise à l’échelle internationale. C’est de cette crise sociale, économique et politique que se nourrit l’extrême-droite. Au fur et à mesure que le pourrissement du système capitaliste s’approfondit, nous allons assister à l’émergence de phénomènes morbides et subir des attaques de plus en plus violentes. Mais ce serait erroné de voir cette dynamique exclusivement sous le prisme du renforcement inévitable et prédéterminé des forces réactionnaires. La crise du système capitaliste ouvre aussi des brèches pleines de nouvelles possibilités, comme en témoigne l’ensemble de révoltes, de grèves de masse et de mouvements qu’on a vu ces dernières années à l’échelle internationale.

Ces mouvements se lancent souvent contre un aspect partiel de la vie sous le capitalisme : une hausse des taxes ou des prix des tickets de métro, une réforme des retraites, des violences policières, le droit à l’IVG, la crise climatique. C’est dans ces moments qu’il est possible de faire reculer les attaques et avancer les consciences sur ces enjeux. En ce sens, on a besoin d’un front qui porte un programme global, qui cherche à entraîner des millions, des dizaines de millions dans la lutte. Mais un tel front doit aussi permettre de convaincre largement que ni les luttes démocratiques, ni les luttes sociales, ni les luttes contre les oppressions ne peuvent s’accomplir, ne peuvent aller jusqu’au bout, sous le capitalisme.

Alors, nous devrons commencer à poser l’horizon de la destruction du système capitaliste dans son ensemble. Pour cela, on a besoin d’une organisation pas simplement politique mais dotée d’une stratégie révolutionnaire, qui cherche à dépasser les logiques institutionnelles, la séparation entre le social, le syndical et le politique, et à articuler l’ensemble des fronts de lutte pour renverser le système capitaliste et détruire toutes les oppressions qu’il nourrit. Une organisation qui va au contact de tous ceux et de toutes celles qui luttent pour construire par en bas des alliances politiques, des blocs, des fronts. C’est un tout autre logiciel que celui qui prime aujourd’hui dans les organisations institutionnelles LGBT, mais de plus en plus de personnes LGBT comprennent spontanément cet enjeu.

Oui, la seule façon de contrer la néfaste influence des idéologues transphobes et l’assise qu’ils construisent avec les médias réactionnaires et bourgeois est de construire notre propre force. Cela fait des années que je milite à Du Pain et Des Roses et dans Révolution Permanente et je sais qu’on va combattre les offensives contre les droits trans et les droits reproductifs avec tous nos moyens. Aux Etats-Unis, en France, en Argentine, en Espagne et dans tous les 14 pays où on existe. On va le faire parce que se lever contre l’oppression c’est le devoir politique des révolutionnaires.

Le fait que l’extrême-droite mette dans son viseur la minorité trans ne doit pas nous paralyser. Au contraire, cela doit servir de coup d’électrochoc. N’attendons pas la suite de leurs attaques, ne restons pas dans l’impuissance individuelle, organisons-nous maintenant, construisons un front de résistance contre toutes leurs attaques !


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