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International

Soudan. Washington et Riyad ouvrent la voie à la domination des militaires dans le pays

Cette semaine Washington et Riyad ont invité les chefs militaires à Djeddah pour des discussions. Aucune forme de représentation « civile » n’était présente, une initiative qui marque encore une fois l’incapacité de Washington à soutenir une autre forme de gouvernement qu’un régime militaire qui serve ses intérêts dans le pays.

Mariam Amel

11 mai 2023

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Cette semaine, les deux chefs en conflit ont confirmé leur participation aux premiers pourparlers depuis le déclenchement de la crise soudanaise le 15 avril dernier. Il se tiendront dans la ville saoudienne de Djeddah, sous les auspices d’une initiative de l’Arabie saoudite et les Etats-Unis qui espèrent que les négociations réussiront à mettre fin à la guerre. Pourtant, le fait d’inviter uniquement les deux chefs armées pour discuter du sort de pays sans aucune représentation des civils expose les faiblesses de Washington au Soudan : malgré les discours hypocrites sur la « démocratie », l’impérialisme étatsunien ne peut compter que sur un régime militaire pour garantir ses intérêts sécuritaires et géopolitiques dans la région, et cela au-delà du général à la tête d’un tel gouvernement.

Cependant, les délégations envoyées par les deux parties à Djeddah révèlent qu’aucune partie n’est sérieusement intéressée par un résultat fructueux, cette rencontre représente plutôt une plateforme pour démontrer leur alignement avec les deux grands acteurs étrangers. La lenteur qui se manifeste dans les discussions à Djeddah montre de plus en plus les limites de l’influence de Riyad et Washington sur la situation, notamment après plus de six appels de cessation de combat qui ont toujours été ignorés par les deux militaires soudanais.

Les cliques militaires se battent pour leurs intérêts et plongent le pays dans le chaos

En marge de ces négociations, le nombre des victimes ne cesse d’augmenter : 700 personnes ont été tuées en moins de 4 semaines, et plus de 5 000 ont été blessées, selon les derniers chiffres d’un comité de médecins au Soudan. Il y a déjà plus de 300 000 personnes déplacées à cause du combat dont 115 000 qui ont fui vers des pays voisins selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Des milliers fuient vers l’Arabie saoudite et l’Éthiopie, des dizaines de milliers se sont rendus au Tchad, au Soudan du Sud et en Égypte, alors que les bombardements se poursuivent des deux côtés.

À côté de cette scène de guérilla, le Soudan fait face à de graves pénuries de nourriture et de médicaments. De nombreux Soudanais se sont confrontés à des situations de faim et des augmentations des prix notamment liées à l’augmentation du prix du carburant. En effet, aucune des deux parties ne semble prête à lâcher. Au contraire, le combat pour le pouvoir prend une forme de lutte pour la survie de chaque camp. Le résultat sera la destruction des principales villes du pays, à commencer par Khartoum, la capitale.

Alors que les factions se battent pour le contrôle des villes et des localités, le chaos règne dans certaines zones, avec des combattants pillant des entreprises et des maisons et des criminels libérés de prison. À Omdurman, une ville située de l’autre côté du Nil Blanc, des témoins ont décrit avoir vu des tireurs non identifiés prendre d’assaut une prison et libérer tous les détenus à l’intérieur. Des milliers de prisonniers se sont échappés pendant cette semaine de la prison de Kober où se trouve l’ancien président soudanais Omar Al Bashir détenu depuis 2019. Parmi les prisonniers échappés, Ahmed Haroun, un islamiste accusé de crimes contre l’humanité pendant la guerre de Darfour, qui a invité à soutenir l’armée soudanaise contre le FSR jusqu’au bout. Plusieurs dirigeants islamistes évadés de la prison appellent au soutien de l’armée soudanaise, cette dernière avait multiplié plusieurs décisions en faveur des islamistes depuis le coup d’État de 25 octobre 2021.

Les dirigeants islamistes au Soudan sont loin d’être les seuls à soutenir al-Bourhan face à Hemetti. Le président égyptien avait déclaré son soutien ouvert aux forces militaires soudanaises, un soutien qui s’explique par plusieurs facteurs politiques. D’une part, le gouvernement égyptien craint que même des réformes démocratiques timides puissent encourager la classe ouvrière, la jeunesse et les secteurs populaires d’Egypte à s’opposer à la dictature d’al-Sissi. D’autre part, l’establishment militaire traditionnel soudanais semble être plus en accord avec la hiérarchie militaire égyptienne et servira notamment dans les discussions avec l’Éthiopie à propos du projet de GERD (Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne) que le Soudan et l’Égypte considèrent comme une menace pour leur approvisionnement d’eau.

Al-Bourhan et Hemetti, qui sont leurs alliés ?

Les alliés d’al-Bourhan ne peuvent pas garantir une victoire de ce dernier, surtout que Hemetti a juré sa détermination à capturer ou tuer le chef de l’armée. Les deux côtés restent réticents à faire des compromis pour mettre fin à l’effusion de sang. De plus, Hemetti n’est pas entré dans une guerre isolée, si l’Égypte semble se présenter comme le principal allié d’al-Bourhan, les Émirats arabes unis est en relation étroite avec Hemetti de par l’implication des FSR dans la guerre au Yémen et en Libye aux côtés des EAU. Ils ont par ailleurs, un intérêt commun avec Hemetti dans le trafic d’or.

Du côté de Moscou, la position apparaît ambiguë, : il existe des accusations selon lesquelles les divisions russes de Wagner soutiennent les Forces de soutien rapide, mais ces dernières l’ont récemment démenti. Les entreprises associées au fondateur de Wagner, Yevgeny Prigozhine, ont annoncé n’avoir aucun intérêt financier au Soudan, affirmant que le conflit était une affaire soudanaise purement interne contrairement à ce que déclarent des diplomates occidentaux à Khartoum. De plus, Moscou maintien son intérêt réel d’étendre son influence dans la région et de pouvoir héberger sa base navale sur la Mer Rouge.

Un autre acteur important mais plus discret dans ce conflit est Israël. En effet, le Soudan fait partie des Etats arabes qui en 2020 ont décidé de « normaliser », même partiellement, leurs relations avec Tel Aviv à travers les « Accords Abrahams ». Cette politique est fondamentale pour Israël afin de rompre son isolement et gagner des alliés de taille dans le « monde arabe ». En ce sens, une déstabilisation prolongée du Soudan, un effondrement de l’Etat à l’image de la Libye, pourrait signifier le retrait du Soudan des accords de normalisation. En ce sens, selon certains analystes, Israël tente d’éviter de prendre partie pour l’un des généraux, son seul intérêt étant que le prochain gouvernement reste engagé dans le processus de « normalisation ». Ainsi, comme l’impérialisme étatsunien, Israël pourrait favoriser la domination militaire au Soudan si cela répond à ses intérêts.

Dimension sociale du conflit et perspectives de luttes des classes

Malgré les tentatives occidentales d’enterrer la dimension sociale du problème au Soudan et de le restreindre à une lecture ethno-tribale qui racialise les rapports sociaux, il est clair que la question soudanaise aujourd’hui est une question de lutte des classes sociale contre une succession de dictatures qui mettent en péril toute forme de résistance, et de protestation contre le régime, allant des comités de résistance dans les quartiers, aux partis politiques, en passant par les associations et les syndicats étudiants qui se révoltaient et se font réprimer depuis 1989.

Il est clair aujourd’hui que les méthodes de plus en plus répressives adoptées par les dirigeants militaires au cours des années se sont adaptées à la radicalité des protestataires. Cependant, si les travailleurs, la jeunesse et les classes populaires au Soudan ne tirent pas les leçons de ses luttes récentes et passées, ils seront incapables de reconnaître ses ennemis et pourraient être écrasés par la réaction des généraux et de leurs alliés régionaux et impérialistes. Mais la réaction peut aussi venir de la part de formations soi-disant « démocratiques ». C’est pour cela que la classe ouvrière ne peut pas se limiter à lutter contre la domination politique des militaires mais elle doit aller plus loin et remettre en cause la domination sociale et économique des classes dominantes locales et de l’impérialisme.


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