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Analyse

L’Argentine contestataire contre « les forces du ciel » convoquées par Milei

Nous publions ici une traduction d’un édito de Fernando Rosso sur la situation en Argentine paru dans El Dipló à quelques jours de la grève nationale du 24 janvier. Il revient sur les coordonnées dans lesquelles s’inscrit cette mobilisation contre Milei.

Fernando Rosso

30 janvier

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L'Argentine contestataire contre « les forces du ciel » convoquées par Milei

Javier Milei fait face à sa première grève nationale plus tôt que tout autre gouvernement argentin depuis le retour de la démocratie. Et bien que le gouvernement espère s’appuyer sur le soutien social dont il continue à bénéficier, il est certain qu’au-delà des multiples vetos législatifs et judiciaires existants, il faut en compter un autre : celui de l’Argentine contestataire qui fait sentir sa force dans les rues.

En moyenne, les syndicats ont mis 275 jours avant d’appeler à leur première grève générale contre les gouvernements non péronistes depuis le rétablissement du régime démocratique en 1983. La première grève générale contre Carlos Menem a eu lieu le 9 novembre 1992, trois ans et demi après son arrivée au pouvoir. Mauricio Macri a fait face à la première riposte de ce genre 16 mois après son arrivée à la Casa Rosada, le 6 avril 2017.

Javier Milei, en revanche, doit faire face à une première grève nationale dans le pays seulement 45 jours après avoir pris ses fonctions. La grève sera accompagnée d’une marche vers le Congrès de la Nation qui menace d’être massive, tandis que des manifestations sont également appelées dans toutes les villes du pays.

Au cours des réunions préparatoires, les dirigeants de la Confédération générale du travail (CGT) et des deux tendances de la Centrale des travailleurs de l’Argentine (CTA) ont convenu de la nécessité de construire une marche « historique et décisive ». Ils chercheront à faire une démonstration de force pour dénoncer les mesures d’ajustement structurel et les propositions « antisyndicales », surtout celles contenues dans le Décret d’Urgence et de Nécessité (DNU), bien que la section concernant les questions du travail ne soit pas en vigueur, car suspendue provisoirement par le pouvoir judiciaire.

La « Liberté Avance » [NDT : la coalition politique menée par Javier Milei] a imprimé une dynamique vertigineuse dans la scène politique, et en moins d’un mois, elle a mis en place un ajustement économique brutal, avec une dévaluation du peso et une inflation de 25 % en décembre. Et, tant par le biais du DNU que par le biais d’une méga-loi omnibus, il se propose de réinitialiser le pays et de réformer - avec une orientation néolibérale très marquée - tous les aspects de la vie du pays, de l’économie à la culture.

De ce point de vue-là, l’accélération du calendrier pour la première démonstration de force syndicale de niveau national ne devrait pas surprendre, et cela d’autant moins si l’on considère que Milei tente d’éviter autant que possible toute négociation avec les médiations politiques ou syndicales, afin de progresser à toute vitesse en s’appuyant sur deux piliers qu’il croit inébranlables et éternels : la faveur populaire et « les forces du ciel ».

Sur le premier point, le dernier sondage du cabinet de conseil Analogías (proche du kirchnérisme), réalisé entre le 10 et le 14 janvier, confirme ce que d’autres études d’opinion avaient déjà souligné : bien qu’en légère baisse, les opinions positives du gouvernement et de Milei se maintiennent autour des 50 % (1). Cet état de fait est favorisé - entre autres choses - par l’expérience encore récente de l’échec de l’administration d’Alberto Fernández et les espoirs de « changement » placés dans le nouveau gouvernement, ainsi que par la crise traversée par la principale opposition, le péronisme.

Cependant, lorsque l’on explore des sujets plus substantiels, on obtient certains résultats révélateurs. Le même sondage affirme que 47 % des personnes interrogées estiment que le président a des attitudes autoritaires ; 62 % estiment qu’il y aura beaucoup ou du moins un degré significatif de résistance sociale et syndicale face au plan d’ajustement ; quant à la question de savoir quels secteurs soutiennent le plan d’ajustement, 52 % estiment qu’il s’agit des travailleurs et des retraités, tandis que seulement 33 % pointent du doigt la soi-disant "classe politique" ; 46 % estiment que les grandes entreprises sont les principaux bénéficiaires de la politique économique ; 56 % se prononcent contre le fait de modifier le droit du travail ; 51 % sont en désaccord avec l’ajustement budgétaire dans l’éducation, la science et la technologie ; 47 % sont opposés à l’élimination des travaux publics pour parvenir à l’équilibre budgétaire ; et 49 % sont opposés à la privatisation des entreprises d’État.

La photo et le film

La photo actuelle, dans le contexte d’une réalité brouillée et difficile à saisir en raison des changements rapides sur la scène politique, semble très différente d’un film dans lequel le processus de polarisation suivrait son cours, pour une raison très simple : la feuille de route de La Liberté Avance entre en collision avec les attentes de la majorité, de sorte que le gouvernement court le risque de ne pas atteindre ses objectifs. Une expression de ce dernier point a été vérifiée autour de la cotation des “dollars parallèles” (NDT : des dollars achetés au marché noir plus cher qu’au taux de change officiel et qui servent de valeur refuge dans un contexte d’instabilité de la monnaie nationale) et de l’élargissement de l’écart de change avec le dollar officiel (?), qui a de nouveau atteint 50 %, avec les conséquences logiques : l’augmentation des attentes de dévaluation et l’incitation à l’inflation, alimentée d’autre part par des hausses induites par le gouvernement dans plusieurs domaines (du transport aux carburants en passant par le tarif fixé pour les soins).

Une autre manifestation des contradictions internes du plan se produit lors de certaines négociations salariales. La société de conseil PxQ dirigée par Emmanuel Álvarez Agis [NDT : ex ministre de l’économie péroniste] a envoyé un rapport synthétique sous le titre suggestif de "Alerte aux accords paritaires", dans lequel elle attire l’attention sur les accords conclus dans trois branches. Le premier est celui de l’UOCRA (construction), qui a établi une augmentation de 20 % pour les salaires à partir de janvier 2024 (appliquée sur les salaires de base du mois de décembre 2023). Si l’accord mensuel était annualisé, cela équivaudrait à une augmentation de 330 % sur l’année. Les parties ont convenu de se réunir à nouveau pour discuter des augmentations pour les mois restants pour la convention collective 2023/24.

Le deuxième cas concerne les fonctionnaires de la Province de Buenos Aires, qui recevront une augmentation salariale de 25 % en janvier 2024, répartie comme suit : 15 % par rapport à la clôture des négociations salariales de l’année 2023 et 10 % restants comme un acompte pour les discussions de la convention collective de l’année 2024, qui débuteront en février 2024. Le troisième cas concerne le SMATA (automobile), qui a poursuivi la pratique des accords bimensuels instaurée vers la fin de 2023, ce qui lui a permis de convenir d’une augmentation de 38,85 % (17,8 % annualisé), en vigueur pour le présent bimestre et applicable aux salaires à partir du 1er janvier. Enfin, les banquiers ont convenu d’une augmentation de plus de 40 % pour décembre-janvier, avec un salaire minimum de 900 000 pesos, tandis que le syndicat des travailleurs de l’industrie oléicole a convenu d’une augmentation de 41 % portant le salaire initial à 992 161,89 pesos à partir du 1er janvier, ainsi qu’une prime extraordinaire et non rémunérée dont la valeur a été actualisée à 644 010,07 pesos.

Le plan économique de Milei présente de nombreuses similitudes avec le Rodrigazo, le programme d’ajustement mis en œuvre par Celestino Rodrigo sous le gouvernement d’Isabel Martínez de Perón en 1975, mais avec une différence loin d’être mineure : la reconnaissance automatique des accords salariaux. Et bien que les salaires en eux-mêmes ne soient pas inflationnistes, dans le contexte d’une économie soumise à un régime d’inflation élevée, ils contribuent à l’augmentation générale des prix.

Face à ce secteur de travailleurs sous convention collective, le gouvernement se trouve confronté à une contradiction : s’il limite les négociations salariales ou réduit les salaires en rétablissant l’impôt sur le revenu, il accroît le mécontentement ; s’il laisse libre cours aux ajustements salariaux, il stimule l’inflation.


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