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Politique

Mascarade d'hommage

17 octobre 1961 : Macron condamne Papon pour dédouaner De Gaulle et la République

Ce dimanche marquait les soixante années du massacre des Algériens des mains de la police française et du gouvernement de l'époque le 17 octobre 1961. A l'occasion, Emmanuel Macron a manoeuvré, évoquant un crime sans mettre en cause l'Etat.

lundi 18 octobre

Crédits photo : AFP / RAFAEL YAGHOBZADEH

60 ans du 17 octobre 1961 : un hommage de Macron en forme de mascarade

Un « crime d’État », un « pogrom », une « tuerie de masse », ce sont les différentes appellations utilisées par les historiens qui ont mis en lumière ce qu’il s’est passé le 17 octobre 1961. On sait aujourd’hui que plusieurs centaines d’Algériens venus, à l’appel du FLN, manifester contre l’occupation française et le couvre-feu raciste qui leur avait été imposé ont trouvé la mort ce jour-là des mains de la police, aux ordres du préfet Maurice Papon et du gouvernement de l’époque de Michel Debré.

Cet événement dramatique a été dissimulé par l’Etat français pendant des dizaines d’années. Le travail des familles de victimes et du militant Jean-Luc Einaudi a cependant permis de révéler l’ampleur du massacre et de contraindre l’État à un début de reconnaissance. En ce sens, alors que les relations entre Alger et Emmanuel Macron naviguent en eaux troubles, le président avait annoncé vouloir aller plus loin que son prédécesseur, François Hollande qui avait désigné les actes de la police relevant d’une « répression sanglante » sans nommer les institutions responsables.

Samedi dernier, Macron s’est ainsi rendu au Pont de Bezons sans y tenir de discours, avant que l’Élysée ne publie un communiqué affirmant : « les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon sont inexcusables pour la République ». Un communiqué dont le contenu en dit long sur les intentions du chef de l’Etat. Si celui-ci affirme que la France « reconnaît les responsabilités clairement établies » et la « vérité incontestable » des crimes du 17 octobre, sa déclaration fait porter toute la culpabilité du massacre sur Maurice Papon, déjà condamné pour complicité de crime contre l’humanité, tout en dédouanant l’Etat français dans son ensemble.

Emmanuel Macron ménage ainsi la gauche de sa majorité et de sa base électorale en allant parlant de « crime », mais préserve sa droite. Car si Papon a commis un crime, la République et le général De Gaulle n’ont rien à voir. Comme le pointe Jean-Dominique Merchet dans L’Opinion : « Autres absents du communiqué, les mots « colonial », « décolonisation », « indépendance de l’Algérie ». Ils sont politiquement explosifs. Non seulement, ils pourraient donner du grain à moudre à l’opposition de droite, en particulier à Eric Zemmour, mais ils fracturent la majorité macronienne. Le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, fils d’un militant pied-noir, veille au grain avec son Laboratoire de la République, très hostile à toute « repentance » postcoloniale, alors que le Premier ministre Jean Castex refuse de « s’autoflageller » en « regrettant la colonisation ». Le mot « pardon » ne figure pas non plus dans le communiqué, alors que le président de la République l’a utilisé le 20 septembre dernier, en s’adressant aux harkis. »

C’est le même message que semble envoyer l’acte inédit du préfet Lallement qui est venu déposer sur le pont Saint-Michel une gerbe de fleurs arborant un ruban avec les mots « Préfet de Police » inscrits en lettres dorées. Une façon là encore d’attirer le regard sur le rôle de la Préfecture de l’époque, mais pour mieux dédouaner l’ensemble de l’Etat et marquer une césure avec un Papon déjà honni.

Personne n’est dupe de Macron : vérité et justice pour les morts du 17 octobre 1961 !

Les associations qui dénoncent depuis des décennies un « crime d’Etat » n’ont pas été dupes de la mascarade de la déclaration de l’Elysée. Mehdi Lallaoui, président de l’association mémorielle « Au nom de la mémoire », explique ainsi à France 24 que « c’est une occasion ratée, très très en deça de ce que l’on attendait. (…) Les assassins ne sont pas nommés. Il n’y a que Maurice Papon qui l’est. C’est insupportable de continuer dans ce déni, que l’on ne puisse nommer la police parisienne, qu’on l’on ne puisse pas citer Michel Debré, Premier ministre de l’époque, ou le général de Gaulle. » De son côté, la porte-parole de l’association Africa93, Mimouna Hadjam pointe, toujours pour France 24 le refus d’ouvrir les archives réclamées par les associations : « Qu’en est-il des archives ? Pourquoi les archives fluviales, par exemple, ne sont-elles pas encore ouvertes pour que la vérité soit faite ? ».

Ces dernières sont une incarnation particulièrement claire du refus de l’Etat français de laisser les historiens faire la lumière sur le massacre du 17 octobre 1961. Comme le rapporte Gilles Manceron à Actu Paris : « Pour travailler, l’historien demande l’accès aux archives. Il y a eu une bataille qui a abouti à une décision du Conseil d’état le 2 juillet dernier pour lever le blocage des archives. La loi les rend accessibles au bout de 50 ans, mais au moment où ce délai allait s’appliquer à 1961, à la fin de la présidence de Nicolas Sarkozy, une instruction générale interministérielle a ordonné de classer certains fichiers secret défense, les rendant non consultables au prétexte de la défense nationale. Il s’agissait de faire obstacle à la publication des archives de 1961 et 1962. Les chercheurs n’ont pas accès aux documents de fichages des 12 000 arrêtés. On n’a pas non plus toutes les archives sur la fin de la guerre d’Algérie et l’OAS. L’application de la décision du Conseil d’État, plus haute juridiction française, devrait rendre ces documents consultables aux Archives nationales et au Service historique de la Défense. Mais depuis juillet, des chercheurs se sont vus opposer le même refus qu’avant la décision du Conseil d’État pour l’accès à certains fonds. C’est purement hors la loi. »

L’attitude de l’Etat français vis-à-vis du 17 octobre 1961 s’est également exprimée hier après-midi par une véritable insulte à tous ceux qui honorent chaque année la mémoire des victimes. Des policiers ont en effet bloqué le cortège des associations et manifestants qui souhaitaient se rendre au Pont Saint Michel dimanche après-midi, alors que Didier Lallement y avait paradé quelques heures plus tôt. Les manifestants venus rendre hommage aux victimes du 17 octobre ont ainsi été empêchés de lancer les traditionnelles roses dans la Seine en hommage aux morts. Un geste dans lequel l’historien Fabrice Riceputi, spécialiste du 17 octobre 1961, a pointé une « humiliation particulièrement forte » et une « véritable confiscation par l’Etat d’une commémoration pratiquée chaque année depuis plus de trente ans ».

Quelques jours après que Gérald Darmanin ait cherché à intimider Phillipe Poutou qui avait affirmé à l’antenne de France Info que « la police tue et mutile », les prises de position d’Emmanuel Macron visent à protéger l’État français et ses figures historiques. Et pour cause, c’est ce même Etat qui tue aujourd’hui dans les quartiers populaires et réprime violemment nos manifestations. Sans attendre de geste de sa part, nous continuons de demander justice et vérité pour la mort des centaines d’Algériens tués il y a 60 ans, comme pour toutes celles et ceux qui sont tombés sous les coups de la police jusqu’à aujourd’hui comme Zineb Redouane, Adama Traoré et toutes les victimes du racisme de l’État Français !




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