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Iran

Un an après la mort de Mahsa Amini : retour sur les révoltes et la crise du régime iranien

Les manifestations déclenchées en Iran il y a un an suite à l'assassinat de Jina Mahsa Amini aux mains des polices des mœurs ont constitué un moment de bouleversement dans les rues iraniennes. Le niveau de radicalité exprimé dans les rues à partir du 16 septembre 2022 a été sans précédent, conduisant à des revendications dépassant la question du voile obligatoire et allant jusqu'à remettre en question le régime des Mollahs.

Mariam Amel

21 septembre 2023

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Un an après la mort de Mahsa Amini : retour sur les révoltes et la crise du régime iranien

Crédits photo : Izquierda Diario

Mobilisations massives, rassemblements, grèves... La radicalisation du mouvement féministe, étudiant et ouvrier a marqué un tournant dans la conscience des manifestants et ouvert la voie à une nouvelle séquence de lutte des classes et de révoltes dans le pays. Cela a révélé des contradictions encore plus profondes au sein du régime iranien et de son État.

Dans la période précédant les manifestations en Iran, depuis 2019, la situation économique et politique a déjà été marquée par une instabilité se traduisant par diverses formes de mobilisation. Le soulèvement des masses en novembre 2019 contre l’augmentation du prix du carburant, la grève des travailleurs du pétrole en 2021, l’inflation, la chute de la valeur de la monnaie iranienne et les sanctions exercées sur l’Iran, qui ont encore précarisé la classe ouvrière, tous ces facteurs ont joué un rôle important dans l’explosion spontanée des masses, prenant une forme encore plus radicale qu’en 2019.

En réaction initiale, le gouvernement a attribué les "émeutes" aux "forces étrangères". De plus, sous la pression du parti réformiste et dans le but d’apaiser la colère populaire et de briser la grève générale lancée début décembre 2022, le procureur général, Mohammad Jafar Montazeri, a annoncé la révision de la loi de 1983 sur le port obligatoire du voile. Il a également annoncé l’abolition de la police des mœurs. Cependant, cette annonce n’a pas été mise en œuvre ; elle a seulement constitué une tentative visant à apaiser la colère.

Radicalisation dans la rue, durcissement de l’offensive bonapartiste : les symptômes d’une crise profonde du régime

Même si l’assassinat de la jeune kurde a été l’étincelle qui a allumé le feu de la révolte, les coordonnées de cette mobilisation et ses revendications ont marqué une remise en question qui allait au-delà du rejet de l’obligation du port du voile et de l’abolition de la police des mœurs.

La présence centrale des femmes, notamment les Kurdes, en première ligne dans les révoltes, a incarné le ras-le-bol contre l’accumulation de l’oppression sexiste et ethnique subie par le peuple kurde. Cette multiplication de revendications radicales telles que "Ni Shah, Ni Mollah", "Femme, Vie, Liberté", "Mort au dictateur" a été confrontée à une violente répression appliquée par le gouvernement : plus de 500 personnes mortes, 4 militants exécutés, 15 000 personnes arrêtées, condamnations à de longues peines de prison, suspension des activistes étudiants, arrestations de près de 75 journalistes...

Le mouvement étudiant et la jeunesse iranienne, qui représentent deux tiers de la population iranienne, dont 72 % n’ont connu que le régime théocratique du guide suprême, ont joué un rôle central dans le mouvement. Le 30 octobre 2022, à l’université de Azad à Téhéran, les bassidjis, une force paramilitaire de volontaires supervisée par les Gardiens de la révolution, ont assiégé les étudiants, les attaquant à coups de matraque et de gaz lacrymogène, puis les ont transportés dans des camionnettes.

De plus, en novembre 2022, une série d’empoisonnements a touché plusieurs écoles primaires, collèges et lycées, affectant au moins 830 victimes qui ont présenté des symptômes tels que des nausées, des vomissements et des difficultés respiratoires. Bien que la cause n’ait pas été confirmée, de nombreuses victimes contestent cette situation et estiment que les empoisonnements pourraient être un moyen de répression utilisé en réponse au soulèvement des étudiants, en particulier dans les lycées.

Plusieurs secteurs stratégiques se sont mis en grève, principalement dans la pétrochimie, où plus de 4 000 travailleurs ont entamé une grève le 10 octobre, affectant les raffineries pétrochimiques de Bouchehr et d’Asalouyeh ainsi qu’une partie de la raffinerie d’Abadan . Début décembre, une série de grèves déclenchées par les syndicats des marchands du bazar étaient les plus suivies. Face à ce mouvement de grève, et pour briser la solidarité entre les secteurs, les autorités iraniennes ont arrêté les responsables des grèves, accusés d’avoir soutenu et "organisé" les grèves. Fin avril, le gouvernement avait remplacé 4 000 travailleurs qui avaient participé à la grève..

À côté de la répression sanglante du mouvement étudiant et ouvrier, début juin 2023 et dans l’optique d’une politique de vengeance contre les révoltes, le commandant des forces de police Ahmad Reza Radan a annoncé l’installation de "smart cameras" pour identifier les femmes qui ne respectent pas la tenue "obligatoire", avec le retour de la police des mœurs en juillet 2023, qui avait été suspendue pour un moment suite aux mobilisations.. Plus de deux mille femmes automobilistes ont été arrêtées depuis la mi-avril pour non-respect du port du voile. Toutes les femmes trouvées "tête nue" ont reçu des ordres pour se présenter au poste de police avec des menaces de peines de prison et d’envoi de leur véhicule en fourrière. Certaines femmes ont été obligées d’assister à des "formations sur les bienfaits du Hijab"..

À côté des méthodes bonapartistes déployées pour enterrer les révoltes, la situation économique du pays a continué à s’aggraver avec une inflation galopante. En avril 2023, le gouvernement a annoncé avoir décidé de réduire et de mettre un terme aux subventions sur le blé et la farine, qualifiant cette mesure de "chirurgie économique". Cette décision austère a provoqué une augmentation du prix des produits alimentaires à base de farine, atteignant 300 %. Elle a également entraîné une chute plus importante de la valeur de la monnaie iranienne, qui a perdu 58 % de sa valeur, triplant les prix des produits alimentaires, alors que près de 85 millions d’Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté,. Il y a eu une augmentation de 64 % des loyers par rapport à 2021 et un taux de chômage de 9,7 %. Le gouvernement, en dette inédite, a tenté d’augmenter les salaires à un rythme très faible qui ne suit pas l’inflation, avec une baisse significative des budgets alloués pour l’achat de médicaments. Une hyperinflation menace si les mesures prises par Téhéran ne sont pas résolues, selon Bijan Khajepour, directeur associé chez Eurasian Nexus Partners.

Aujourd’hui, dans un contexte de crise inflationniste, le gouvernement poursuit et durcit son offensive. L’arrestation de Amjad Amini, le père de Jina, par les forces de sécurité le jour de l’anniversaire de l’assassinat, montre encore une fois que la séquence ouverte pendant les révoltes n’est pas encore fermée, et que le gouvernement reste vigilant .. Le samedi 16/09, les autorités iraniennes ont empêché l’organisation de la cérémonie pour la mort de Mahsa avec une répression intensifiée pour toutes les formes de commémoration.

L’influence régionale de l’Iran mise en contradiction par la radicalisation des révoltes au Moyen-Orient

Il est clair que la situation interne d’instabilité et l’ajout d’une répression brutale reflètent également la fébrilité iranienne dans sa politique régionale et ses relations internationales. Le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont récemment annoncé qu’ils ne lèveraient pas les sanctions contre l’Iran conformément à l’échéancier prévu dans l’accord nucléaire de 2015. Cette décision risque d’irriter Téhéran et de compromettre davantage la viabilité continue de l’accord 2023.

Ceci pourrait influencer la politique régionale de l’Iran qui, depuis la victoire de la révolution islamique, a aspiré à étendre son influence militaire et religieuse dans le Moyen-Orient. L’utilisation du Hezbollah libanais comme allié central au Liban ainsi que l’intervention iranienne en Syrie pour soutenir Bashar Al Assad contre les révoltes populaires sont l’expression d’une politique régionale pour défendre ses intérêts en tant que régime réactionnaire. De plus, la récente intégration du pays au sein des BRICS, bien que cela puisse être un coup d’éclat pour le pays et une réussite pour lutter contre son isolement en raison des offensives successives des pays occidentaux, est semée de contradictions, notamment en raison des intérêts contradictoires des pays membres de la coalition du "Sud".

Cependant, une dégradation aussi profonde de la situation interne du pays, comme les séries de contestations déjà citées, ainsi que les contestations dans d’autres pays où l’Iran maintient une forte influence, comme le Liban et l’Irak en 2019, et la Syrie plus récemment avec le retour des révoltes contre le régime et ses alliés l’Iran et la Russie, sont des démonstrations des limites profondes du projet d’extension de l’influence iranienne dans la région.

Le facteur commun entre les différentes révoltes en Iran, en Irak, en Syrie et au Liban n’est pas simplement le refus de l’influence iranienne et de son projet religieux réactionnaire, mais une tendance plus radicale qui porte des revendications plus politiques dépassant le rejet de la domination religieuse et montrant une volonté de s’organiser pour des meilleures conditions matérielles, en remettant en cause le système politico-économique bourgeois dont la religion n’est que le camouflage.

Dans un tel contexte, il est crucial de ne pas isoler notre analyse de la lutte des classes en Iran des luttes dans les pays voisins. Les classes populaires des pays du Moyen-Orient et de l’Iran doivent tirer les leçons des séquences précédentes et organiser leur colère et leur contestation à travers une alliance ouvrière, féministe et antiraciste face à la bourgeoisie qui a recours à un projet religieux et profondément réactionnaire pour éviter toute alliance entre opprimés et exploités et défendre son régime et les profits des classes bourgeoises.

Entre les crises de régimes successives et l’affaiblissement du régime iranien, les fragilités des classes dominantes au Moyen-Orient et les contradictions de l’impérialisme dans la région pourraient ouvrir la voie à une véritable intervention de la classe ouvrière. Les travailleurs iraniens doivent pour cela se doter d’un véritable programme d’émancipation de l’ensemble des opprimés en Iran, comme les femmes ou les minorités ethniques, et lutter contre les offensives successives du régime qui exprime sa profonde fébrilité. C’est avec un programme de lutte de la classe ouvrière et de l’ensemble des opprimés que celle-ci peut mettre un terme au régime des Mollahs tout en refusant toute récupération par les projets des pays impérialistes dont les intérêts ne vont que dans le sens d’une exploitation et d’une oppression toujours plus grande des peuples de la région.


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