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Santé

Retour de la pénurie de testostérone : les laboratoires pharmaceutiques sont responsables !

En France, il n’existe qu’une seule forme de testostérone remboursable, produite par un seul fabriquant. Elle est régulièrement en rupture de stock, au détriment de la santé des usagers du système de santé et de l’accès aux soins de transition de genre.

Matthias Lecourbe

4 septembre 2023

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Retour de la pénurie de testostérone : les laboratoires pharmaceutiques sont responsables !

François GOGLINS - CC BY-SA 4.0

Depuis le début de l’année 2023, on compte, d’après les témoignages de patients, au moins déjà trois ruptures de stock successives de l’Androtardyl, la seule forme remboursable de testostérone, produite par le seul laboratoire Bayer. Le fabricant pour sa part n’a jamais communiqué sur la pénurie ou alerté l’ANSM, pourtant en charge de tracer les pénuries des différents médicaments.

Actuellement, sur 991 pharmacies recensées sur le site Pharmanity, qui tient un compte plus ou moins mis à jour des spécialités disponibles dans les différentes officines, seules trois disent avoir encore de l’Androtardyl dans Paris intra-muros. À Toulouse, seules deux disent en avoir, trois à Lyon intra-muros, et une seule à Marseille. Ces chiffres ne sont pas exacts car toutes les officines ne communiquent pas leurs stocks, mais donnent une idée de la profondeur de la pénurie. Si la situation n’atteint pas encore un point critique, il n’est plus possible de trouver de l’Androtardyl que dans une petite minorité de pharmacies, et cette situation se maintient pratiquement sans interruption depuis plusieurs mois.

Interrogé par Révolution Permanente, le fabricant explique que les pénuries sont dues à une hausse de la demande en testostérone. Seulement ces pénuries se reproduisent pratiquement tous les ans, voire de plus en plus souvent : pourquoi les fabricants et les grossistes ne prennent-ils pas acte de l’accroissement des besoins en testostérone ? Plusieurs causes structurelles expliquent cette situation, parmi lesquelles on peut citer la tendance de ces entreprises à fonctionner à flux tendu et à constituer le moins de stocks possibles, risquant une rupture au moindre choc, mais aussi au fait que l’Androtardyl est peu rentable à produire. Alors que l’on sait synthétiser la testostérone et la stabiliser sous forme injectable depuis très longtemps (la spécialité est commercialisée depuis 1955), il n’existe toujours aucun générique sur le marché à cause de la faible rentabilité des médicaments dits anciens – c’est-à-dire dont les labos n’ont plus de brevet à valoriser, au bout de 20 ans de commercialisation.

On observe d’ailleurs depuis une dizaine d’années une multiplication des pénuries de médicaments, qui touche précisément en premier lieu ce type de médicaments. Le phénomène touche des médicaments aussi essentiels que des antibiotiques, des anti-cancéreux, des anti-parkinsoniens... Qu’on pourrait produire en quantité suffisante sans aucun problème mais qui ne sont pas assez rentables à produire dans une industrie pharmaceutique organisée autour de logiques de profit.

En ce qui concerne la testostérone, il s’agit d’un produit qui est prescrit à des hommes cisgenres qui ne peuvent pas produire suffisamment d’hormones sexuelles ou à des personnes transmasculines. Chez l’adulte, les hormones sexuelles jouent un rôle important dans le maintien de la masse osseuse, musculaire – y compris dans l’entretien du muscle cardiaque -, dans la régulation de l’humeur et de diverses fonctions cognitives, et un déficit peut, si il se maintient trop longtemps, avoir des conséquences irréversibles sur toutes ces fonctions. Les pénuries à répétition peuvent font donc, à terme, courir des risques de santé à toutes les personnes qui ont besoin d’un traitement hormonal de substitution à base de testostérone.

De façon plus immédiate, les usagers de testostérone doivent pendant les périodes de pénurie se rendre dans plusieurs pharmacies pour demander leur traitement, prévoir éventuellement de longs trajets, ce qui prend sur le peu de temps libre dont disposent les travailleurs. Andrea*, étudiant sur Paris témoigne : « Je fais souvent plusieurs pharmacies, je dors toujours chez plein de gens différents, je me balade beaucoup et quand je dois prendre ma T il est parfois trop tard, et dans les pharmacies où je n’ai pas l’habitude d’aller pour en commander ils n’en n’ont pas, ils doivent commander mais les délais sont hyper longs, tu as le temps d’avoir à nouveau des œstrogènes qui explosent et te mettent dans un humeur de merde...

Maintenant je regarde quelle-pharmacie.fr, ou alors je demande aux autres personnes qui en prennent pour savoir où il y en a, ou alors on partage une ampoule à plusieurs, on est obligés de fonctionner comme ça et il n’y en a pas assez pour tout le monde... Même renouveler une ordonnance c’est pas évident de le faire à temps, il n’y a pas assez de rendez-vous. Ils ne te donnent que deux boîtes au maximum, tu ne peux pas faire de stocks, t’organiser pour les vacances... Si tu ne penses pas à ta T avant de partir dans un endroit un peu paumé tu peux vraiment être en galère. Et encore on est à Paris, j’imagine que ça doit être pire ailleurs.

Les labos n’en ont rien à foutre de nous, de savoir qu’on va bien, ils font juste des marges sur les produits qu’ils nous vendent et pour eux ça va bien. Heureusement qu’il y a les réseaux communautaires pour pallier mais ça ne devrait pas être la norme. Les pénuries ça devient un truc constant, ils se sont habitués à un rythme de production et on est juste une variable d’ajustement. Il y a eu des pénuries d’anti-rétroviraux l’an dernier, pour une maladie littéralement mortelle, c’est pas normal, le même problème que pour les pilules abortives... Ils nous soignent que quand ça leur rapporte de l’argent. »

Chellam*, jeune travailleur à Marseille, abonde dans le même sens : « C’est vraiment chiant : je taffe la journée, je vais à des réunions le soir, je n’ai que 30mn pour passer à la pharmacie, pas de faire tout le centre-ville pour chercher de la testo ! Bon, ça va après, on trouve par les réseaux communautaires, mais c’est quand même fou de fonctionner comme ça. Il y a tout ce truc des médecins qui parlent tout le temps des « risques » de la testo sur la fertilité etc, mais déjà si on pouvait simplement prendre le traitement régulièrement... Et c’est largement parce qu’il y a un système de monopole. J’ai vécu dans d’autres pays où c’est plus difficile qu’en France, mais ici tu as surtout ce truc où tu dois attendre tout le temps pour tout parce que le système de santé n’est pas à la hauteur. »

Dans l’état actuel des choses, la seule réponse que le gouvernement veut proposer face aux pénuries chroniques de médicaments, c’est d’augmenter le prix des médicaments, comme il veut le faire actuellement pour l’amoxycilline. Cela revient à faire payer les échecs du mode de production capitaliste des médicaments aux travailleurs pour espérer que les grandes entreprises pharmaceutiques voient l’intérêt de produire des médicaments essentiels en augmentant leurs profits.

Les rhétoriques sur l’augmentation de la demande d’Androtardyl visent à blâmer les personnes trans pour le refus des laboratoires pharmaceutiques de produire suffisamment de testostérone pour répondre aux besoins de la population. Cette façon de présenter les choses était aussi celle de la Société Française d’Endicrinologie ou de l’ANSM lors de la pénurie du printemps 2019, au cours de laquelle ces institutions avaient recommandé aux pharmaciens de ne plus délivrer de testostérone aux personnes ne souffrant pas d’un « hypogonadisme sévère », ce qui ne figure pas sur les ordonnances mais revenait de fait à encourager les officines à refuser de délivrer leur traitement aux personnes transmasculines dont le numéro de sécurité sociale commençait par un 2. Les personnes trans sont donc les premières impactées en cas de pénurie d’hormones parce que les institutions médicales considèrent que leurs besoins sont moins importants que ceux des personnes cisgenres, et qu’elles les utilisent comme variables d’ajustement en cas de pénurie d’hormones.

Pour cette raison, les personnes trans ont été ces derniers mois à l’avant-garde de la dénonciation de cette pénurie et se sont organisées en conséquence. Il faut désormais se réapproprier le meilleur de ce que des militants LGBT ont produit en matière de critique des logiques marchandes au sein de l’industrie pharmaceutique pour la joindre à une pratique militante révolutionnaire, revendiquant la nécessité de renverser le capitalisme et la centralité stratégique de la classe ouvrière pour mener ce combat et réorganiser le système de santé selon les besoins de la population.


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