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Football

Affaire Rubiales : le football féminin espagnol au cœur d’une bataille féministe après une agression sexiste

Le baiser forcé de Luis Rubiales, le président de la fédération royale espagnole de football, à Jenny Hermoso, une footballeuse espagnole, a ouvert une crise profonde dans l’industrie du football et réveillé la colère des footballeuses et des militantes féministes espagnoles.

Cécile Manchette

7 septembre 2023

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 Affaire Rubiales : le football féminin espagnol au cœur d'une bataille féministe après une agression sexiste

Crédits photo : La Izquierda Diaro

Le baiser non consenti de Rubiales : un fait symptomatique du système patriarcal

Le dimanche 20 août dernier les joueuses de l’équipe de foot féminine espagnole n’ont pas pu célébrer leur victoire contre l’Angleterre à la coupe du monde féminine comme elles l’auraient souhaité. C’est le comportement sexiste du président de la Fédération royale espagnole de football (RFEF), Luis Rubiales, qui est venu perturber le match et les festivités. En effet, ce dernier a embrassé sans son consentement la joueuse Jenni Hermoso devant l’ensemble du stade et les caméras du monde entier.

Cet acte humiliant a ouvert ces dernières semaines une crise profonde dans le monde du football et réveillé la colère des militantes féministes espagnoles et à l’international. A ce comportement sexiste, s’ajoutaient d’autres faits tels que se saisir les organes génitaux pour célébrer un but ou porter une autre joueuse sur son épaule. Mais si cet acte isolé s’est transformé en une affaire médiatisée à l’échelle internationale, cela est dû en grande partie à la réaction de Rubiales et de ses soutiens issus de l’industrie du football, des grandes entreprises sponsors, des sphères médiatiques et politiques.

Loin de reconnaître avoir eu un comportement sexiste humiliant et déplacé, Rubiales a immédiatement cherché à minimiser les faits, assuré comme il était que son statut et son salaire de 370 000 euros nets lui garantissait la plus grande impunité. Plus encore, il a affirmé qu’il s’agissait d’un acte « mutuel » et a mis la pression sur la joueuse, avec l’aide de l’entraîneur de l’équipe Jorge Vilda et de la RFEF, pour qu’elle communique avec lui sur un « baiser consenti et mutuel ». Plus encore, face aux accusations de Jenni Hermoso qui a démenti ses propos, Rubiales a choisi d’attaquer en s’en prenant au mouvement féministe.

Dans le même temps, il a pu compter sur le silence du milieu du football, qui privilégie ses intérêts financiers, et sur l’appui de journalistes sportifs influents comme Manolo Lama, qui a assuré que si les féministes étaient en colère c’est parce qu’elles « n’ont jamais été embrassées », un argument aussi classique que misogyne sur les féministes qui seraient des « mal baisées ». Seulement, le 22 août, Jenny Hermoso publiait en réponse un communiqué via le syndicat FutPro, un syndicat de footballeuses. Elle réaffirmait qu’il s’agissait d’un baiser non consenti tout en dénonçant qu’il ne s’agissait pas d’un acte isolé ou d’un conflit interpersonnel mais du résultat de l’inégalité structurelle entre les genres et du machisme. Ce communiqué a obligé la RFEF à convoquer une réunion exceptionnelle le 25 août.

« C’est fini » : le retour des mobilisations féministes contre les violences patriarcales

 Après ce communiqué, des rassemblements féministes se sont organisés dans le pays, comme à Madrid. Par ailleurs, ceux qui n’osaient pas soutenir la joueuse jusque-là ont commencé à se manifester. Des soutiens qui ne sont pas venus des plus hautes sphères de l’industrie du football mais au contraire des petits clubs et de joueurs de première division. Ils ont dénoncé le geste de Rubiales mais aussi la gestion abusive et mafieuse de la RFEF qui a cherché à étouffer l’affaire.

L’assemblée extraordinaire du 25 août a constitué un nouveau tournant. En effet, Rubiales s’y est exprimé de façon véhémente, affirmant à plusieurs reprises qu’il ne démissionnerait pas et en profitant pour se vanter de son bilan à la tête de la RFEF. Il s’est même saisi de l’occasion pour annoncer l’augmentation du salaire de l’entraîneur de l’équipe. Enfin, dans son discours, ce dernier a réitéré des propos réactionnaires empruntés à l’extrême droite à l’encontre du mouvement féministe, se plaignant d’un « faux féminisme, qui est un grand fléau dans ce pays ».

Cette assemblée de la honte a déclenché une nouvelle prise de position publique de Jenni Hermoso dans laquelle elle affirme qu’elle ne jouera pas tant que la direction de la RFEF n’aura pas démissionné. S’en est suivie une nouvelle vague de soutiens de clubs importants de l’État espagnol ainsi que des joueurs et joueuses renommé-es et mondiaux comme Alex Morgan, Juami Sorin ou encore Aldana Cometti, défenseuse de l’équipe nationale argentine. L’impact médiatique a été très important, #SeAcabó (c’est fini) et « Contigo Jenni » (avec toi Jenny) sont devenus un sujet en tendance mondial sur les réseaux sociaux.

Pas de quoi modifier l’attitude de la RFEF, qui a choisi alors de publier un énième communiqué dans lequel ils s’enfoncent encore un peu plus, en mobilisant des photographies de la remise de médailles qui attesteraient du consentement de Jenny Hermoso au baiser qui s’en suit. Un témoignage éloquent d’une défense sexiste de bout en bout de son président.

Non à la récupération de la lutte contre le patriarcat par la FIFA, l’industrie du football et le gouvernement « progressiste » espagnol

Ce qui saute aux yeux dans cette affaire, c’est l’impunité et la complaisance vis-à-vis de l’acte de Rubiales, et plus encore l’attitude de la RFEF et de Rubiales pour étouffer l’affaire au prix de l’humiliation de Jenny Hermoso et du déni des violences sexistes et sexuelles. Une complaisance à l’endroit de Rubiales de le part de la RFEF mais également de l’industrie du football, de la FIFA ou encore des politiciens. Finalement, face à la pression des réactions féministes, le 26 août, soit 7 jours après les faits, la FIFA (la fédération internationale du football), a publié une déclaration suspendant Rubiales de la RFEF pour 90 jours. Cette décision est une manière pour la FIFA de redorer son image après les remous de la coupe du monde masculine tenue au Qatar, où plus de 6 000 travailleurs migrants sont morts lors de la construction des stades dédiés à la coupe. Suite à cette déclaration, les soutiens de Rubiales ont commencé à l’abandonner progressivement, et Rubiales a été remplacé par Pedro Rocha, qui est lui aussi partie prenante du système de corruption interne au lobby du football. Il a été arrêté par la police en 2016 pour falsification de documents au cours d’élections.

Si certains joueurs ont déploré un acte qui donne une mauvaise image du football à l’international, rares sont ceux qui ont appuyé le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’un baiser mais d’un symbole des conditions de travail et des violences sexistes que subissent les joueuses, ainsi que d’une longue liste d’abus dont on imagine l’ampleur quand on voit ce dont a été capable la RFEF et Rubiales. Encore plus rares sont ceux qui ont dénoncé le machisme qui gangrène le monde du football et comment celui-ci est étroitement lié au fonctionnement profondément capitaliste et corrompu de cette industrie.

Depuis le collectif Pan Y Rosas dans l’État espagnol, le collectif « sœur » de Du pain et des roses, nous avons participé aux mobilisations de rue pour rappeler qu’il ne s’agit pas d’un fait isolé dans l’industrie du football, et même au-delà. Comme l’a exprimé une camarade de l’Etat espagnol, Cynthia Luz, dans un article sur le sujet : « si les athlètes de haut niveau subissent un tel harcèlement, imaginez les travailleuses précaires, les migrantes sans reconnaissance, dont la vulnérabilité augmente étant exposées à la pauvreté, l’exploitation et de multiples oppressions. »

Ce caractère systémique dévoile l’hypocrisie des réactions du gouvernement espagnol, qui a rapidement dénoncé le comportement de Rubiales. Le 22 août, Pedro Sanchez, a déclaré que les excuses présentées par Rubiales ne suffisaient pas et a annoncé qu’une plainte allait être déposée devant le Tribunal administratif du sport pour « faute très grave ». Puis, le 2 septembre dernier, le président du gouvernement a déclaré lors d’un discours, saluant le choix de l’équipe de Jenny Hermoso de ne plus porter le maillot de l’équipe nationale si la direction de la fédération de foot est maintenu : « Nos joueuses ont gagné deux fois : une fois sur le terrain, et ensuite en donnant une leçon au monde, une leçon d’égalité entre les hommes et les femmes ».

Or ce soutien est particulièrement hypocrite de la part d’un pseudo « gouvernement progressiste » qui se refuse à remettre en cause des décennies de réformes néo-libérales du travail qui ont abouti à une immense précarisation dans le pays, fragilisant en premier lieu les femmes. Ce même gouvernement qui, face à l’inflation, vole en premier lieu au secours des grandes entreprises au détriment des plus précaires dont les femmes, et est responsable du durcissement des politiques migratoires de l’Union européenne de concert avec les gouvernements d’extrême droite comme celui de Georgia Meloni en Italie, qui participent à leur tour à précariser la vie de milliers de femmes immigrées.

Face au constat que nous ne pouvons rien attendre de ce « gouvernement progressiste », qui a canalisé les luttes féministes sur le terrain parlementaire et renforcé, par des projets de loi, la justice patriarcale, ni des institutions du football ou de leurs sponsors, l’espoir d’un changement se trouve du côté des mobilisations de rue, de leur organisation en indépendance des institutions, et de la construction d’un féminisme révolutionnaire à l’international qui pose la question du renversement du système dans son ensemble.


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