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Analyse

Israël : derrière l’opération terrestre à haut risque, Netanyahou joue sa survie politique

Sous pression de la crise politique qui traverse le pays, l’exécutif entend mener une riposte suffisamment sévère pour contenter le sentiment de revanchisme qui traverse les classes dominantes et une partie de la société israéliennes. Mais la possible et risquée offensive terrestre à Gaza pourrait accélérer la fin de l’ère Nethanyaou.

Jyhane Kedaz

20 octobre 2023

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Israël : derrière l'opération terrestre à haut risque, Netanyahou joue sa survie politique

Lors d’une allocution le 13 octobre dernier, Nethanyaou a promis une répression sans précédent dans la bande de Gaza. Crédits : Bureau de presse du gouvernement israélien (GPO).

Le 8 octobre, le journal israélien Ha’aretz (centre-gauche) titrait : “Le cataclysme qui fracasse Israël est clairement la responsabilité d’une seule personne : Benyamin Netanyahou”. Du côté du Times of Israël, classé à droite, on pouvait encore lire dans un éditorial paru le même jour : “Pendant des années, Netanyahou a soutenu le Hamas. Aujourd’hui, nous en payons le prix”. Dès le lendemain des attaques meurtrières commises par le Hamas le 7 octobre, faisant plus d’un millier de victimes sur le territoire hébreu et infligeant le plus important revers aux services de renseignements en une cinquantaine d’années, la société israélienne a entrepris de rechercher des coupables.

Depuis une dizaine de jours, les regards se tournent vers Benyamin Netanyahou, réélu pour une sixième fois fin 2022, et sa coalition d’extrême droite, accusés d’avoir ignoré les signaux d’alerte sur l’imminence d’une attaque d’ampleur contre Israël, accaparés par les fragilités politiques en interne. Le pays est en effet traversé depuis le début de l’année par une crise majeure, autour du projet particulièrement décrié de réforme judiciaire, consistant à donner un pouvoir quasiment absolu à la coalition actuellement au pouvoir contre tout contrôle institutionnel.

A la suite des attaques du 7 octobre, Benyamin Netanyahou a décrété la formation d’un cabinet de guerre et d’un gouvernement “d’union nationale”, composé de membres de l’opposition. Mais jusqu’à quand ce front de circonstance pourra-t-il tenir ? Selon un sondage diffusé par le Jérusalem Post, 86% des Israéliens, dont 79% des partisans de la coalition au pouvoir, déclarent que “l’attaque surprise depuis Gaza est dûe à un échec des dirigeants du pays” et une faible majorité de 56% estime que “Netanyahou devrait démissionner à la fin de la guerre”, dont 28% des électeurs de la coalition.

Une profonde crise du régime d’apartheid et du gouvernement d’extrême droite

Face à l’émergence de voix contestataires, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir a déclaré, trente-six heures après l’incursion : “l’État d’Israël vit l’un des événements les plus difficiles de son histoire. Ce n’est pas le moment des questions, des tests et des enquêtes”. Des rassemblements se tiennent en effet régulièrement devant le ministère de la Défense à Tel-Aviv, demandant la démission de “Bibi”, surnom donné au Premier ministre, accusant le gouvernement d’être responsable de la situation qui a conduit à la prise d’otage et au meurtre des civils, selon l’AFP. Non loin de l’avenue qui a vu défiler pendant 39 semaines les manifestations contre la réforme judiciaire.

Comme nous le soulignons déjà dans nos colonnes, cette opposition pseudo-démocratique, composée notamment de secteurs patronaux des hautes technologies ainsi que de membres de l’armée, ne questionnait en aucun cas le régime d’apartheid tel qu’il existe, sauf chez une petite minorité de manifestants qui arboraient des drapeaux palestiniens. Cependant, cette crise profonde a ouvert des brèches à une remise en question généralisée de Netanyahou et de son alliance avec les ultra-orthodoxes avant même le 7 octobre. Une partie de ses opposants s’est d’ailleurs reconvertie dans des collectifs de soutien aux familles des victimes disparues, aidant par exemple à tenter de les identifier et de les localiser pour celles prises en otage.

Failles sécuritaires

Comme un aveu de faiblesse de l’arsenal israélien. La question dans toutes les têtes : comment la superpuissance, dotée de l’appareil militaire et de renseignement le plus sophistiqué de la région, a-t-elle pu laisser passer une telle faille, assimilable à “une minie guerre de Kippour”, pour reprendre l’expression de l’ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi, au sujet de l’offensive surprise de l’Egypte et de la Syrie en 1973.

“C’est même plus humiliant aujourd’hui. A l’époque, on a eu affaire à deux armées nationales suréquipées et bénéficiant, en sus de l’effet de surprise, de la supériorité numérique. Aujourd’hui, même si le Hamas a beaucoup appris, il ne fait pas le poids face à Tsahal”, remarque-t-il dans une tribune dans Le Monde

Cette faiblesse est attribuée par les commentateurs israéliens au choix du gouvernement d’avoir concentré ses efforts dans la politique d’expansion de la colonisation en Cisjordanie. Benyamin Netanyahou et son parti le Likoud (droite), en difficulté pour former un gouvernement au moment de leur réélection en 2022, ont en effet dû s’appuyer sur les partis d’extrême droite et les formations juives ultra-orthodoxes et, en conséquence, satisfaire les demandes de leurs bases sociales. Plutôt, selon ces mêmes analystes, que d’assurer la protection des Israéliens du Sud, vivant dans “l’enveloppe” frontalière à la bande de Gaza.

Dans le quotidien de centre droit Maariv, le journaliste israélien Ben Caspit analyse par exemple : “Le problème est que, depuis l’arrivée au pouvoir il y a dix mois des deux partis d’extrême droite d’Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, la majeure partie des effectifs israéliens a été transférée en Judée-Samarie [Cisjordanie occupée] et a été monopolisée pour séparer les terroristes palestiniens de nos extrémistes israéliens et que notre armée a été distraite de sa mission première de protection du territoire d’Israël. Voilà le résultat”, selon une traduction de Courrier International.

Divergences sur la politique d’occupation

Autre argument avancé, du côté cette fois du centre gauche : des accords de normalisation avec les pays arabes jugés trop provocants et n’offrant aucune contrepartie aux dirigeants palestiniens. Le journal Ha’aretz), écrit ainsi : “Notre Premier ministre (...) n’a manifestement pas pris à leur juste mesure les menaces auxquelles il exposait Israël (...) en adoptant une politique étrangère qui nie explicitement les droits des Palestiniens, voire la simple existence de ces derniers”. Cette politique, dont l’initiative revenait avant tout aux Etats-Unis qui ont cherché au travers des accords d’Abraham à consolider la normalisation des relations entre Israël et les pays arabes comme l’Egypte, les Emirats arabes unis et le Maroc, s’est faite systématiquement sur le dos des Palestiniens.

“Le Hamas, comme le Hezbollah au Nord et son patron iranien à l’Est, a bien étudié la situation”, ajoute de son côté Elie Barnavi. Ne nous méprenons pas, loin de défendre l’autodétermination du peuple palestinien, Ha’aretz ou encore Elie Barnavi, apportent des nuances sur la manière de gérer la politique d’occupation du territoire palestinien, jugée cause d’instabilité en raison de sa brutalité, et ne bénéficiant directement qu’à une partie de la population, à savoir les colons de Cisjordanie.

Quant à eux, les sionistes libéraux accusent, dans le Times of Israël, Netanyahou de ne pas avoir été assez ferme avec le Hamas, lui offrant un espace politique dans la bande de Gaza, afin d’affaiblir l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, dirigée par son concurrent, Mahmoud Abbas. “L’idée était d’empêcher Abbas – ou tout autre membre du gouvernement de l’AP en Cisjordanie – de progresser vers la création d’un État palestinien. Ainsi (...) le Hamas est passé du statut de simple groupe terroriste à celui d’organisation.

Une revanche unanime, mais des objectifs à longs termes flous

Malgré le concert de critiques adressées au gouvernement, les classes dominantes et une partie des secteurs moyens radicalisés par les événements du 7 octobre, semblent s’être accordées sur une chose : le besoin de diriger une réponse terrible envers la bande de Gaza, avec le but affiché de neutraliser le Hamas. “Le sentiment d’adhésion est très fort dans la population, qui est prête à sacrifier beaucoup pour une revanche”, déplore Adam Keller, militant pacifiste israëlien du mouvement Gus Shalom (“La paix maintenant”), auprès de L’Humanité.

“Aujourd’hui, appeler simplement à un cessez-le-feu est interprété comme un soutien au Hamas”, déplore le militant juif, craignant que ce climat délétère ne motive une opération terrestre sanglante. De son côté, l’ancien commandant adjoint de la division de Gaza de l’armée israélienne l’a martelé : “Rien de moins qu’une invasion serait une grave erreur. Nous devons conquérir Gaza, ou du moins la majeure partie, et détruire le Hamas”, a déclaré Amir Avivi, . “Ne pas le faire serait dévastateur pour la capacité d’Israël à dissuader non seulement le Hamas, mais toute la région”.

Mais l’invasion terrestre dont menace Israël, à coups d’ordres d’évacuation contre une population meurtrie et assiégée, n’est pas sans contradictions pour Tel-Aviv. Ce qui pourrait expliquer le “retard” pris par l’offensive dont Israël veut montrer des signes, en mobilisant 300 000 réservistes. Mener une guerre dans une zone urbaine totalement détruite, regorgeant de réseaux souterrains du Hamas, dans lesquels se trouvent peut-être des otages, mais aussi la possibilité d’actions de résistance du côté d’une population civile qui porte une haine plus que légitime Tsahal et ses bombardements, sont autant de facteurs de risques pour le cabinet de guerre de Netanyahou.

Contradictions de l’offensive terrestre

“Je n’ai pas souvenir d’un exemple récent de zone bâtie tombant rapidement sous une offensive, même bien menée (...) les défenseurs ne sortant qu’au fur et à mesure que les frappes aériennes et d’artillerie s’abattaient sur eux et leurs environs”, note à ce sujet Lawrence Freedman, professeur émérite en études de la guerre au King’s College de Londres. “Les Israéliens ont l’expérience de [tels] combats (...) mais il faut trouver un compromis entre une approche méthodique, qui consiste à démanteler lentement les défenses, et les pertes élevées qui risquent d’être subies s’ils se précipitent. Et plus ils prendront leur temps, plus la pression internationale pour qu’ils s’arrêtent augmentera”.

Le carnage du bombardement de l’hôpital Alhi-Arab à Gaza mardi soir, que tout porte à attribuer à Tsahal, bien qu’Israël démente, a fait sortir de manière spontanée des milliers de manifestants dans les rues de plusieurs pays arabes. Ce genre de scènes pourrait se multiplier en cas d’occupation de la bande de Gaza et ouvrir des contradictions pour les régimes arabes, à l’instar de l’Egypte qui connaît d’importantes manifestations qui, bien que convoquées par le régime, pourraient connaître des risques de débordements.

Au-delà de la possibilité d’un enlisement meurtrier, difficilement justifiable à l’échelle internationale, la menace de l’ouverture d’un nouveau front, bien qu’encore hypothétique, avec le Hezbollah à la frontière du Liban doit être prise en compte. Scénario que les Etats-Unis veulent à tout prix éviter, car il engendrerait une escalade régionale dans le conflit et une confrontation avec l’Iran, agent financier du groupe libanais. “Il est douteux que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, souhaite réellement une guerre en raison de l’impact qu’elle aurait sur le Liban (...) mais si des combats intenses se développent à l’intérieur de Gaza, il subira une pression énorme pour agir”, détaille Lawrence Freedman.

Les objectifs visés par une telle opération terrestre dans la bande de Gaza sont également flous, fait remarquer le Financial Times : “La plus grande question est peut-être de savoir ce qu’Israël ferait après avoir mené à bien son invasion. Sauf parmi les partisans de la ligne dure les plus fanatiques, l’appétit pour la réoccupation du territoire dont Israël s’est retiré en 2005 est limité. Les responsables sont également conscients que même si Israël parvenait à écraser le Hamas, laisser un vide de pouvoir dans cette bande pauvre n’est pas une recette pour la stabilité”. Et aucun gouvernement fantoche installé par Israël n’aurait de légitimité auprès de la population de Gaza pour se maintenir.

Israël, un colosse aux pieds d’argile

Face à l’instabilité de la situation, Joe Biden a improvisé mercredi une visite en Israël, afin de tenter de calmer le jeu. Les Etats-Unis cherchent à tout prix à éviter une escalade qui les contraindrait à se lancer plus activement aux côtés d’Israël, alors que ceux-ci souhaitent au contraire se désengager du Moyen-Orient, au profit de leur politique d’endiguement de la Chine dans l’Indopacifique. Tout en maintenant son soutien à Tel-Aviv, Washington met l’accent sur la négociation de l’ouverture d’un couloir humanitaire à la frontière avec l’Egypte afin de limiter une crise potentiellement déstabilisatrice pour toute la région.

Suite à quoi certains commentateurs appellent les pays occidentaux à tenter dans les semaines à venir une issue diplomatique, en cherchant à réchauffer la solution à deux États, sous l’égide de l’Autorité palestinienne (plus conciliante envers Israël et les puissances impérialistes, mais décrédibilisée auprès de la population cisjordanienne) et par exemple, d’une médiation internationale comprenant des pays arabes comme l’Egypte.

C’est la perspective qu’a tenté d’écraser Israël ces dernières années, tout en entamant une normalisation de ses relations avec les pays musulmans, là-aussi freinée, pour ce qui est de l’Arabie saoudite ou de la Turquie. Une solution à deux Etats qui s’est par ailleurs révélée être un échec ces dernières décennies, et qui restera une utopie tant qu’existera dans la région un Etat colonisateur fondé sur un régime d’apartheid comme Israël.

En ce qui concerne Nethanyaou, le projet que représentait son gouvernement d’extrême droite d’expansion décomplexée de la colonisation pourrait, en raison de ses conséquences jugées trop déstabilisatrices, définitivement ne plus convenir au plus grand soutien impérialiste d’Israël, à savoir les Etats-Unis, dont l’objectif est de renforcer son allié indispensable dans la région ainsi que son régime. Un élément qui, conjugué à l’impopularité interne du gouvernement, pourrait propulser une ère post-Nethanyaou. C’est ce qui est arrivé, cinquante ans plus tôt, à la première ministre de l’époque, Golda Meir, et à une série de responsables militaires et des renseignements, jugés responsables de la fébrilité d’Israël à la veille de la guerre du Kippour.

Quelle que soit l’issue du gouvernement de “Bibi”, la nature du régime israélien d’apartheid se renforce chaque jour. La crise ouverte depuis le 7 octobre pour le régime israélien confirme la radicalisation des classes dominantes (y compris de l’opposition dite “démocratique” qui est elle-même un relais de ce régime d’oppression) et d’une partie importante de la société israélienne. Seule une perspective d’émancipation pour une Palestine libre, ouvrière et socialiste, qui défende le droit au retour pour les Palestiniens et la suppression de l’oppression sioniste peut être progressiste pour la construction d’une société où puissent coexister arabes et juifs, hors de toute dynamique coloniale. Pour cela, une opposition israélienne à Netanyahou ne peut se faire sans poser la perspective d’une alliance entre travailleurs juifs et arabes.


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