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Palestine

Discours de Nasrallah : derrière les menaces, le Hezbollah craint l’escalade et une guerre régionale

Le leader du Hezbollah s’est exprimé pour la première fois depuis le début de la guerre et l'offensive du 7 octobre. Un discours qui, derrière la tonalité guerrière visant les Etats-Unis et Israël, tend à confirmer que le Hezbollah, allié de l’Iran, craint l'escalade régionale.

Julien Anchaing


et Mariam Amel

3 novembre 2023

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Discours de Nasrallah : derrière les menaces, le Hezbollah craint l'escalade et une guerre régionale

L’Etat d’Israël s’est lancé depuis 28 jours dans une guerre contre Gaza qui a déjà fait plus de 9000 morts. Depuis le 8 octobre, les affrontements sur la frontière au Sud de Liban n’ont pas cessé entre le Hezbollah et Israël, et ont déjà fait 56 morts parmi les membres de l’organisation libanaise. Ce vendredi 3 novembre, et après 28 jours de silence, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah s’est enfin exprimé.

Jamais un discours du secrétaire général du Hezbollah n’avait tenu autant de monde en haleine, y compris par-delà les frontières libanaises, alors que l’organisation libanaises est aujourd’hui vue comme un des principaux facteurs d’escalade de la guerre entre Israël et Gaza et d’un élargissement du conflit à d’autres pays, un scénario que cherchent absolument à éviter les occidentaux et Israël. Dans un long discours diffusé dans plusieurs villes du pays, Nasrallah n’a cependant pas annoncé une accélération de la guerre. En revanche, il a cherché à se présenter comme une alternative aux bourgeoisies arabes qui brillent de leur absence ou de leur collaboration avec Israël tout en évitant d’aller vers un affrontement direct.

Entre soutenir Hamas et dédouaner l’Iran, Nasrallah cherche à mesurer son discours

Nasrallah a affirmé que l’attaque des Brigades de Al-Qassam était cent pour cent palestinienne et a insisté sur le fait que le caractère clandestin de cette opération avait été essentiel pour préserver l’identité palestinienne de cette bataille, dont les alliés du Hamas -et notamment l’Iran- n’étaient pas au courant. Autrement dit, si l’Iran soutient actuellement le Hamas, elle ne souhaite pas directement s’impliquer dans ce conflit.

Une « précision » qui permet aussi de minimiser la responsabilité de l’Iran qui souhaite éviter un embrasement du fait de ses propres contradictions, tout en célébrant le succès de l’opération. Dans le même temps, le chef du Hezbollah s’est présenté comme le leader d’un axe contre Israël, constitué notamment par le Hamas et les Houthis yéménites, et dont le Hezbollah devrait assumer la direction sans intervention directe (pour le moment) de l’Iran.

Alors que le Hezbollah est aujourd’hui vu comme la seule force du monde arabe qui soutient ouvertement et inconditionnellement le Hamas et n’hésite pas à interpeller les pays arabes sur leur silence, c’est aussi la seule organisation à maintenir aujourd’hui un affrontement, même de faible intensité, avec Tsahal, en dehors des groupes politiques palestiniens. Les enjeux de ce premier discours public étaient donc multiples.

En effet, le Hezbollah devait d’abord rassurer une partie de la société libanaise et de ses détracteurs qui l’accusent de risquer la sécurité de l’ensemble du pays dans une guerre avec Israël. Un autre enjeu pour le Hezbollah est de rester la principale organisation qui s’oppose à Israël dans le pays, et ce tout en tempérant la colère et la solidarité avec le peuple palestinien qui existent aujourd’hui dans des secteurs importants de sa base et de la jeunesse libanaise et qui attendent du Hezbollah l’entrée dans un affrontement plus dur avec Israël.

Afin de dialoguer avec cette base, Nasrallah a mis en avant le rôle stratégique du Front libanais dans la guerre à Gaza et a affirmé que le Liban était déjà entré en état de guerre depuis le 8 octobre, et qu’il ne fallait pas sous-estimer l’importance stratégique des affrontements actuels, même si ces derniers restent, selon ses propres mots, « insuffisants ». Le chef du Hezbollah, a souligné en outre que la mobilisation des forces israéliennes aériennes, maritimes et terrestres vers le front nord d’Israël avait contribué à atténuer la pression sur Gaza, considérant cela comme un acquis de guerre pour les Palestiniens. Une affirmation qui semble déconnectée de la réalité, à l’heure où la situation à Gaza est catastrophique et génocidaire.

De ce point de vue, si les contours et les perspectives politiques de l’invasion terrestre israélienne restent flous, ces contradictions sont à la fois dues au risque d’une escalade militaire avec d’autres acteurs, notamment au Sud-Liban avec le Hezbollah, mais aussi à l’approfondissement des contradictions internes de l’état colonial et du fait que les États-Unis essayent d’éviter un embrasement au Moyen-Orient. Ces facteurs cruciaux ont été largement négligés par Nasrallah, qui a plutôt mis l’accent sur la valeur des affrontements en cours à la frontière nord d’Israël en tant que composante principale qui diminuerait la pression sur Gaza. Cependant, cette préoccupation d’Israël qui doit dédier une partie de son attention à sa frontière Nord est toute relative, alors que Gaza a déjà été transformée en tombe collective, avec une offensive israélienne qui entre dans sa troisième phase.

En réalité, la situation actuelle du Hezbollah est complexe. Si Nasrallah a tenté de tirer des enseignements de la guerre à Gaza en se basant sur l’expérience de la guerre de 2006, la position actuelle du Hezbollah diffère considérablement, que ce soit au niveau national ou au niveau régional. Certes, le Hezbollah s’est imposé comme la principale organisation politique libanaise à s’opposer à Israël et la seule à remettre en question le silence du monde arabe, les accords d’Abraham et les politiques coloniales des puissances impérialistes.

Un positionnement que Nasrallah n’a pas manquer de rappeler dans son discours, évoquant les accords Sykes-Picot pour souligner le rôle d’Israël en tant qu’instrument des Occidentaux pour protéger leurs intérêts, et avertir que les États-Unis pourraient toujours utiliser Israël pour poursuivre leurs objectifs coloniaux. Cependant, cette opposition aux pays occidentaux et sa dénonciation de la responsabilité américaine dans l’impunité d’Israël ainsi que son discours de soutien à la cause palestinienne est à contre-courant de l’attitude et des politiques régionales et internes au Liban que le Hezbollah a mené ces dernières années.

Le Hezbollah se présente comme une alternative, mais son soutien à la Palestine est subordonné à ses propres intérêts

Depuis son entrée au gouvernement libanais en 2008, la relation du Hezbollah avec sa base a évolué, à mesure que l’organisation est devenue un véritable arbitre du système politique libanais. Son image est passée de celle d’un parti de résistance combattant le colonialisme Israélien à un parti politique avec un projet théocratique interne et une stratégie régionale alignée sur l’agenda iranien, reléguant la question palestinienne au second plan de ses priorités. Cette crise de légitimité s’est accentuée, notamment en raison de son implication dans la guerre en Syrie comme pilier fondamental de la contre révolution de Bashar Al Assad en Syrie, et acteur de la répression de ce qui avait été l’un des mouvements les plus massifs de l’histoire du Printemps arabe.

Au sein même du Liban, le Hezbollah a trahi une partie de sa base, après les vastes manifestations de 2019, au cours desquelles il a joué un rôle prépondérant pour tuer dans l’œuf le soulèvement naissant contre le régime libanais dont il est devenu une pièce maîtresse et un facteur central de stabilité. Et cela d’autant plus que le soulèvement populaire de 2019 a exacerbé la crise de légitimité du gouvernement et radicalisé et politisé la population libanaise à propos des problèmes liés à la politique de classe imposée par l’oligarchie et dissimulée par le régime confessionnel. Des contradictions qui pourraient s’approfondir alors l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 et la détérioration continue de la situation économique continuent de plonger les populations libanaise, syrienne et palestinienne qui habitent le pays dans une précarité croissante.

La situation actuelle à Gaza pose un nouveau défi à cette population qui se sent impuissante face aux événements et constate l’abandon de la cause palestinienne par les pays arabes, ainsi que l’alignement du Hezbollah sur l’agenda régional de la bourgeoisie iranienne, qui a réprimé les soulèvements populaires survenus suite à l’assassinat de Gina Amini. Si le Hezbollah ne peut pas envisager une destruction complète d’un allié aujourd’hui central comme l’est le Hamas, les contradictions de l’organisation sont multiples, entre son alignement sur la politique iranienne et ses intérêts internes au sein du régime libanais.

La libération de la classe ouvrière arabe est étroitement liée à la fin de la colonisation israélienne, ainsi qu’à la chute des régimes bourgeois et dictatoriaux tels que celui de Bachar al-Assad en Syrie ou d’Abdel Fattah al-Sissi en Égypte. La population arabe est confrontée à un immense défi, en luttant contre sa propre bourgeoisie ainsi que les politiques coloniales des pays impérialistes et d’Israël.

Le rôle actif du Hezbollah dans l’écrasement de la révolte syrienne et la pacification des rues libanaises va totalement à contre-courant d’une intervention active des masses et des classes ouvrières arabes qui sont aujourd’hui les meilleurs alliés du peuple palestinien contre la guerre menée par Israël et les puissances occidentales et la complicité des bourgeoisies arabes de la région. Lors du Printemps Arabe, ce sont les masses égyptiennes qui avaient obtenu la réouverture de la frontière qui sépare le pays de la bande de Gaza, avant son écrasement par la contre-révolution menée par Al-Sissi et les pays occidentaux. C’est aussi à ce moment que les mobilisations dans toute la région avait permis de dénoncer les politiques successives de normalisation des pays arabes qui jouent un rôle criminel aujourd’hui, soit par leur silence, soit par leur collaboration avec Israël.


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