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Russie : les funérailles de Navalny se transforment en mobilisations contre Poutine et la guerre

A Moscou, les funérailles de l'opposant Alexeï Navalny ont donné lieu à une véritable manifestation avec des slogans contre la répression et contre la guerre. Un événement politique qui montre les fragilités du régime à deux semaines des élections présidentielles.

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Russie : les funérailles de Navalny se transforment en mobilisations contre Poutine et la guerre

Les premières images qui nous sont parvenues tôt le matin depuis Moscou étaient tout un symbole de la Russie de Poutine : une ville vide plongée dans le gris hivernal, une grande église blanche orthodoxe entourée par des bataillons de policiers barricadés.

Vers midi, la foule des soutiens qui souhaitaient dire au revoir à Navalny a commencé à se rassembler autour de l’église ou allait se tenir la veillée. Comme il y a deux ans, au tout début des manifestations non-déclarées contre la guerre en Ukraine, l’ambiance à Moscou était électrique : comment prédire combien de personnes allaient se rendre aux funérailles d’une figure dont l’organisation est pourtant déclarée comme extrémiste par l’Etat russe ? Rapidement une queue de quelques centaines de mètres se constitue, ensuite un kilomètre, puis deux, puis trois, qui finissent par entourer tout le quartier. L’ampleur est surprenante, imprévue, même pour les partisans de Navalny. Ce ne sont pas juste des funérailles, ce sont aussi plusieurs milliers de personnes qui sont descendues dans les rues de Moscou contre le régime de Poutine.

Bien-sûr, il y avait aussi une sincère envie de dire au revoir à la principale figure de l’opposition. Au culte de la personnalité officiel du chef d’État, les forces libérales ont opposé un culte de la personnalité alternatif de Navalny qui a incarné les espoirs pour un changement politique après bientôt un quart du siècle de règne sans partage de Poutine. Alors, il est vrai que la foule criait beaucoup le nom de Navalny, en répétant « Merci, Alexeï ! » et qu’elle a attendu des heures dans le froid pour voir pour la dernière fois son visage. Mais très vite, la journée a pris une tournure plus politique.

La veillée dans l’église a été assez courte et les services funéraires ont commencé à transporter le cercueil vers le cimetière situé à près d’un kilomètre de l’église. Les gens dans la queue, retenus derrière les grilles, les ont fait tomber et ont commencé une manifestation jusqu’au cimetière, en scandant des slogans très politiques comme « La Russie sera libre ! », « Liberté aux prisonniers politiques ! », « Poutine assassin ! » mais aussi, chose extraordinaire dans les conditions politiques actuelles, des slogans anti-guerre. Contre le militarisme et le chauvinisme anti-ukrainien prônés par l’Etat, la manifestation a crié dans les rues de Moscou : « Non à la guerre ! », « Les ukrainiens sont des gens bons », « Ramenez les soldats à la maison ! ». 128 personnes ont été arrêtées dans 19 villes russes où se sont tenues des actions de commémoration du politicien.

Un événement de ce type est extraordinaire en Russie. Depuis 2021 le régime russe a pris un tournant répressif d’envergure, ouvrant des poursuites politiques contre des dizaines de milliers d’opposants, réprimant férocement les manifestations contre l’emprisonnement de Navalny et contre la guerre en Ukraine. Depuis le début de la guerre, même les plus petits rassemblements ont été immédiatement et systématiquement dispersés et leurs participants poursuivis et contraventionnés. Face à l’autoritarisme du régime russe, une nouvelle vague d’émigration politique russe a vu le jour depuis deux ans notamment vers l’Europe, le Caucase du Sud et l’Asie Centrale. Le média d’enquête russe Proekt estime que ce niveau de répression est inédit dans la Russie post-soviétique et dépasse celui qui ciblait les dissidents soviétiques sous Khrouchtchev et Brejnev. Oser manifester dans ces conditions, clamer collectivement son opposition au régime et à la guerre en Ukraine, c’est faire preuve d’un courage politique exemplaire.

L’épisode d’aujourd’hui s’ajoute à d’autres signes d’instabilité politique du régime russe ces dernières années. Le putsch militaire de Prigozhine accueilli positivement par certaines couches de l’armée et de la population ou encore le pogrom anti-juif auquel ont pris part plusieurs centaines d’hommes dans la république du Dagestan en sont des expressions profondément réactionnaires. Les affrontements entre la police et plusieurs milliers d’habitants de la république nationale du Bachkortostan en défense d’un militant écolo local, une expression davantage progressiste.

Souvent, on a l’impression que la répression, la censure, la propagande d’Etat ont fait de la Russie une société figée, statique, dans laquelle il n’existe qu’un seul discours officiel, celui de Poutine. Le régime essaie de créer cette apparence d’un consensus poutiniste qui permette sa réélection fois après fois avec d’ailleurs toujours le même résultat autour de 80%. Mais si l’Etat réussit à enfermer tout discours alternatif dans les murs des colonies pénitentiaires d’Oural et de Sibérie, cette colère contenue de la population reste sous la surface, prête à réémerger. Les derniers épisodes de Bachkortostan en février et aujourd’hui de Moscou en sont la preuve.

La mort d’Alexeï Navalny est sans aucun doute un cataclysme pour l’opposition libérale russe. Depuis qu’il a émergé en 2012 dans les mobilisations contre les fraudes aux élections législatives sur la place Bolotnaya, Navalny était la figure la plus importante de l’opposition et l’un des rares à avoir construit une "infrastructure" politique nationale : une chaîne sur Youtube avec un audimat comparable aux chaînes de télévision, des locaux régionaux, un réseau de militants, un système de dons.

Navalny était aussi un politicien populiste qui changeait habilement son discours et ses « cibles ». Au fil des années, tour à tour : les nationalistes chauvins des Marches russes, les classes moyennes de Bolotnaya et même plus récemment le mouvement ouvrier. Des revirements qui l’ont conduit un temps à reprendre à son compte le slogan raciste « Arrêtons de nourrir le Caucase », de comparer les tchétchènes aux cafards et de justifier un pogrom anti-immigrés à Biryulevo en 2013. Le déclin du mouvement nationaliste russe l’a poussé à diluer ces thèmes dans son discours politique au fil des années et aujourd’hui en Russie tout comme dans les médias occidentaux on s’en souvient à peine. Navalny n’en était pas moins un politicien réactionnaire, pro-capitaliste et pro-impérialiste. Il est à l’opposé de ce que nous défendons et il se plaçait aux antipodes des intérêts des travailleurs et des classes exploitées en Russie.

Les médias libéraux russes et étrangers parlent d’une opposition décapitée, de russes anti-Poutine devenus orphelins. En effet, les Russes ne peuvent plus placer leur espoir sur l’homme providentiel qui va abattre le régime de Poutine par son courage individuel, vainquant tous les obstacles sur son chemin, poisons, comas, prisons. Il est mort. Mais vendredi on a vu une force collective de milliers de personnes qui ont bravé le face à face avec la police pour spontanément réaliser la plus grande expression anti-guerre depuis 2022. La mort de Navalny clôt la fin de toute une époque politique. La journée d’aujourd’hui annonce le début d’une autre.


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