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Edito

Romans : le gouvernement joue la fermeté mais s’aligne sur l’extrême-droite, il faut une riposte

Après les peines de prison ferme contre six militants d’extrême-droite, Darmanin a annoncé la dissolution de trois groupuscules suite à l’expédition punitive à Romans-sur-Isère. Une volonté de discipliner les groupes violents qui s’accompagne d’un alignement sur leur discours, face auquel il faut construire une réponse unitaire du mouvement ouvrier et du mouvement social.

Paul Morao

29 novembre 2023

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Romans : le gouvernement joue la fermeté mais s'aligne sur l'extrême-droite, il faut une riposte

Ce mardi matin, Gérald Darmanin a annoncé sa volonté de dissoudre trois groupuscules d’extrême-droite ayant pris part à l’expédition punitive à Romans-sur-Isère dimanche. Parmi eux, la « Division Martel », groupe dont fait partie un des dirigeants de l’opération Léo R., dit « gros lardon », qui s’était fait connaître après l’attaque de lycéens « noirs et arabes » en avril dernier à Paris.

L’annonce, qui survient après la décision de justice condamnant six militants interpellés à Romans-sur-Isère à de 6 à 10 mois de prison ferme avec mandat de dépôt, s’inscrit dans la continuité de la politique de l’État et du gouvernement après l’attaque. Ces derniers entendent en effet afficher une « fermeté » contre les groupes d’extrême-droite violents, qui avaient tenté une démonstration de force dans le cadre d’une campagne raciste suite à la mort de Thomas, 16 ans, lors d’une violente altercation dans un bal dans la Drôme.

Mais derrière cette fermeté affichée, le gouvernement ajuste en même temps son discours s’alignant partiellement sur les discours de l’extrême-droite, cherchant l’équilibre entre affirmation de l’autorité de l’État et adaptation à la surenchère. Un changement de ton qui pourrait présager de nouvelles attaques xénophobes et sécuritaires, tout en réservant ses coups les plus durs pour les quartiers populaires, les étrangers, mais aussi le mouvement ouvrier, le mouvement social, la gauche radicale et l’extrême-gauche.

Derrière l’affichage répressif, un alignement sur le discours de l’extrême—droite sur Crépol

Les annonces de Darmanin ne sauraient ainsi faire oublier le discours porté par le ministre de l’Intérieur après le meurtre de Crépol, dénonçant, en chœur avec l’extrême-droite, « l’ensauvagement » de la société. Si Eric Dupond-Moretti s’était opposé à cette rhétorique mardi dernier lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, l’exécutif semble avoir tranché en durcissant le ton concernant l’affaire ces derniers jours, à l’image du porte-parole du gouvernement, Olivier Véran.

En visite à Crépol ce lundi, ce dernier a affirmé « ce n’est pas une bagarre qui a mal tourné, ce sont des personnes qui ont agressé gratuitement d’autres personnes » avant d’expliquer que le meurtre n’était « ni un fait divers, ni une simple rixe » mais un « drame qui nous fait courir le risque d’un basculement de la société. » Une déclaration en contradiction totale avec les dernières révélations de l’enquête, évoquant une altercation qui aurait tourné au meurtre, et qui marque un alignement avec la rhétorique de l’extrême-droite cherchant à présenter l’affaire comme le fruit d’une opération quasi-militaire, visant les « Blancs ».

Dans le même temps, Olivier Véran a promis une répression dure, non seulement contre les jeunes mis en cause, allant jusqu’à affirmer « l’auteur du coup mortel risque désormais la prison à perpétuité », mais aussi plus largement : « les Français peuvent compter sur un État fort, sur des institutions inébranlables pour les protéger (…) Nous devons avoir le courage de sanctionner, de combattre la violence partout où elle se trouve, avec la plus grande fermeté. » Une profession de foi dans la continuité des augmentations de moyens massifs pour la police des dernières années.

Un durcissement bonapartiste sur lequel surfent les groupuscules fascistes

Les dernières déclarations du gouvernement confirment sa volonté de maintenir le cap d’un durcissement bonapartiste, dans le cadre de la compétition qu’il mène avec l’extrême-droite mais surtout de la tentative de contenir les pressions d’une lutte des classes intense depuis 2016. Ce durcissement s’est exprimé ces derniers mois dans la dure répression qui s’est abattue sur le mouvement des retraites, contre les quartiers populaires soulevés après la mort de Nahel, mais aussi contre les soutiens de la Palestine. Récemment, sur un terrain xénophobe, la loi immigration témoigne d’un saut dans l’offensive contre les étrangers.

Dans le cadre de cette dynamique, qui vise à répondre à l’instabilité sociale croissante et à la crise politique, les mesures prises en direction des groupuscules violents pour les discipliner ne doivent susciter aucune illusion. Il s’agit pour le gouvernement de se poser en garant de l’ordre établi et des intérêts des classes dominantes, qui ne voient pour le moment pas d’un bon œil une polarisation violente entre quartiers populaires et militants fascistes, facteur de désordre, et d’y trouver l’occcasion en même temps de s’afficher en adversaire de l’extrême-droite au sens large, dans le cadre de sa compétition politique avec Marine Le Pen. Pour autant, il faut rappeler deux éléments centraux.

D’abord, les mesures prises par le gouvernement sont loin d’être un obstacle pour la croissance des groupuscules. Les vagues ponctuelles de dissolution de ces dernières années (en 2002 contre Union Radicale, en 2013 contre les Jeunesses nationalistes révolutionnaires ou Troisième Voie, en 2019 contre le Bastion social, en 2021 contre Génération Identitaire, en 2022 contre les Zouaves, etc…) n’ont pas empêché un renforcement de l’extrême-droite violente, qui surfe sur le climat réactionnaire entretenu directement par le gouvernement. Il y a même fort à parier que malgré la débâcle de ce week-end, cette opération d’une envergure nouvelle permette aux groupuscules fascistes d’élargir leur recrutement, alors que ces derniers jours les « manifestations » d’extrême-droite se sont multipliées partout en France, notamment à Rennes, Lyon, Laval ou encore à Aix.

Ensuite, ces mesures d’exception s’accompagnent systématiquement d’offensives contre des organisations du mouvement social, qu’elles préparent et permettent de légitimer. Si l’État peut taper sur l’extrême-droite pour réaffirmer son autorité et éviter des débordements, on ne saurait oublier qui sont ses ennemis principaux, incarnant des intérêts antagoniques à ceux des classes dominantes et dotés de la force de renverser l’ordre établi : le mouvement ouvrier, les organisations du « mouvement social » mais également l’ensemble des secteurs opprimés, à commencer par les populations étrangères et les quartiers populaires, particulièrement dans le viseur de l’État. C’est contre ces secteurs que se tournent inexorablement les armes qui peuvent être opposées ponctuellement à l’extrême-droite violente, comme le montre la dernière période.

Les directions du mouvement ouvrier laissent l’État et l’extrême-droite prendre leurs aises : il faut une riposte !

L’attaque à Romans, qu’il s’agit de prendre au sérieux, et le nouveau durcissement du régime ces dernières semaines - dans le cadre des attaques contre les soutiens de la Palestine à coup d’interdictions de manifestations, de procès pour « apologie du terrorisme » et de menaces de dissolution – contribuent à renforcer le climat réactionnaire pesant dans le pays. Après la défaite du mouvement des retraites et la violente contre-offensive visant les quartiers populaires, celui-ci explique sans aucun doute la difficulté à élargir la mobilisation de soutien à la Palestine, en dépit de la solidarité spontanée qui s’exprime très largement face au génocide.

Face à ce constat, la responsabilité des directions du mouvement ouvrier est écrasante. Depuis le mois de juin, l’intersyndicale, qui se félicitait du maintien d’une dynamique unitaire après la défaite du mouvement des retraites sans tirer le bilan de cette défaite, a choisi de jouer les parfaits interlocuteurs du gouvernement tout en désertant totalement le terrain de la lutte des classes. Cette passivité laisse le champ libre au gouvernement et à l’Etat pour avancer en s’attaquant directement aux étrangers, avec la loi immigration, en menant de nouvelles attaques contre les travailleurs, à l’image de la récente proposition contre le chômage des « seniors », mais aussi en cherchant à se doter de nouveaux outils répressifs, comme l’élargissement du cadre des dissolutions.

Pourtant, les dernières années ont montré que c’était lorsque les travailleurs, la jeunesse, l’ensemble des classes populaires mais aussi les mouvements féministes, anti-racistes et écologistes étaient à l’offensive qu’il était possible d’imposer des limites au gouvernement, d’ouvrir la voie à des dynamiques d’alliances progressistes, voire de faire reculer Macron. Plus récemment, la décision arbitraire du Conseil d’État d’annuler la dissolution des Soulèvements de la Terre a été significative de la possibilité de faire obstacle aux offensives autoritaires par des mobilisations larges et unitaires.

Il y a urgence à commencer à construire une réponse unitaire, qui permette de s’opposer au cours réactionnaire actuel. Un combat qui devrait commencer par mener la bataille contre les lois anti-sociales, xénophobes et autoritaires portées par le gouvernement, qui font le lit de la surenchère de l’extrême-droite. De ce point de vue, la lutte contre la loi immigration, qui cristallise le durcissement du régime sur une question fondamentale pour l’extrême-droite, aussi bien parlementaire qu’extra-parlementaire, constitue un enjeu central des prochaines semaines.

La passivité actuelle des directions syndicales est en décalage total avec l’enjeu de faire la démonstration qu’il est possible d’opposer à la xénophobie du régime et des groupes fascistes une solidarité avec les travailleurs sans-papiers, qui luttent actuellement à Emmaüs et meurent sur les chantiers du Grand Paris. Le combat pour construire un front face au gouvernement passe par faire de chacune de ses attaques d’ampleur une bataille de l’ensemble de notre classe. Un tel front devrait, dans le même temps, chercher à élargir la mobilisation en soutien à la Palestine, contre le génocide et pour porter haut et fort les valeurs internationalistes et anti-impérialistes du mouvement ouvrier.

Finalement, alors que l’extrême-droite ne cache pas sa volonté de frapper à nouveau les quartiers populaires et que les menaces contre les échéances militantes se multiplient, à l’image de l’attaque d’une projection sur la Palestine à Lyon le 11 novembre, la question d’assurer une auto-défense large face aux groupuscules violents revêt une importance croissante. Une tâche à laquelle devraient contribuer l’ensemble des organisations du mouvement ouvrier et du mouvement social, pour empêcher les attaques et garantir notre droit à nous organiser et nous mobiliser.


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