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Londres, le 4 septembre 1857

Quand Karl Marx dénonçait la propagande coloniale des médias

En 1857, la presse britannique mène une campagne contre les violences commises dans le cadre de la révolte des Cipayes. Une propagande coloniale dénoncée par Karl Marx dans un texte profondément d’actualité.

20 octobre 2023

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Quand Karl Marx dénonçait la propagande coloniale des médias

Crédit photo : Wikipedia

Les excès commis par les cipayes révoltés, en Inde, sont en vérité horrifiants, hideux, ineffables, tels qu’on peut s’y attendre seulement dans les guerres d’insurrection, de nationalités, de races, et surtout de religion ; en un mot, tels que ceux auxquels la respectable Angleterre avait coutume d’applaudir, quand ils étaient perpétrés par les Vendéens sur les « Bleus », par les guérillas espagnoles sur les mécréants français, par les Serbes sur leurs voisins allemands et hongrois, par les Croates sur les rebelles de Vienne, par la garde mobile de Cavaignac ou les décembriseurs de Bonaparte sur les fils et les filles de la France prolétarienne. Si infâme que soit la conduite des cipayes, elle n’est qu’un reflet concentré de la conduite de l’Angleterre en Inde non seulement durant l’époque de la fondation de son Empire oriental, mais même durant les dix dernières années de sa longue domination. Pour caractériser cette domination, il suffit de dire que la torture formait une institution organique de sa politique fiscale. Il existe dans l’histoire humaine quelque chose qui ressemble à la rétribution ; et c’est une règle de la rétribution historique que ses instruments soient forgés non par les offensés mais par les offenseurs eux-mêmes.

Les premiers coups portés à la monarchie française venaient de la noblesse et non des paysans. La révolte indienne n’a pas été commencée par les ryot [cultivateurs], torturés, déshonorés et dépouillés par les Britanniques, mais par les cipayes, vêtus, nourris, choyés, gavés et gâtés par eux. Pour trouver des parallèles aux atrocités des cipayes, nous n’avons pas besoin, comme certains journaux de Londres le prétendent, de nous reporter au Moyen Age, ni même de pousser au-delà de l’histoire de l’Angleterre contemporaine. Il n’est besoin que d’étudier la première guerre chinoise, un événement de la veille, pour ainsi dire. La soldatesque anglaise commit alors des abominations, rien que pour le plaisir ; ses passions n’étaient ni sanctifiées par le fanatisme religieux, ni exaspérées par la haine envers une race conquérante et s’imposant par la force, ni provoquées par la farouche résistance d’un ennemi héroïque. Femmes violées, enfants embrochés, villages brûlés n’étaient alors que féroces caprices, enregistrés non par les mandarins, mais par les officiers britanniques eux-mêmes.

Dans la catastrophe présente, aussi, ce serait une erreur absolue que de supposer que toute la cruauté est du côté des cipayes et que tout le lait de la tendresse humaine coule du côté des Anglais. Les lettres des officiers britanniques suent la haine. Un d’entre eux, écrivant de Pechawer [Peshawar, actuel Pakistan], donne une description du désarmement du 10e régiment de cavalerie irrégulière, dissous pour n’avoir pas chargé le 55e d’infanterie indigène, comme il avait reçu l’ordre de le faire. Il exulte en rapportant que les hommes ne furent pas seulement désarmés, mais dépouillés de leurs vestes et de leurs bottes, et qu’après avoir reçu 12 pence par tête ils furent menés au bord de l’Indus, embarqués sur des bateaux, puis lancés au fil du fleuve, où, comme l’expéditeur de cette lettre s’y attend avec délices, chacun d’eux eut bonne chance d’être noyé dans les rapides. Un autre nous informe que, certains habitants de Pechawer ayant provoqué une alarme de nuit en faisant exploser des pétards de poudre à canon en l’honneur d’un mariage (une coutume nationale), les auteurs de cet incident furent chargés de liens le lendemain matin et « fustigés de telle sorte qu’ils ne l’oublieront pas facilement ». Informé de Pindi que trois chefs indigènes conspiraient, sir John Lawrence répondit par un message ordonnant qu’un espion assiste aux réunions. Sur le rapport de l’espion, sir Lawrence envoya un second message : « Pendez-les. » Les chefs furent pendus.

Un fonctionnaire des services civils écrit d’Allahabad : « Nous avons pouvoir de vie et de mort, et vous assurons que nous ne faisons pas quartier. » Un autre écrit de la même ville : « Il ne se passe pas de jour sans que nous en branchions de dix à quinze (non combattants). » Un officier exultant écrit : « Holmes les pend par douzaines, en “bloc”. » Un autre, faisant allusion à la pendaison sommaire d’un groupe nombreux d’indigènes, dit : « Ce fut alors notre tour de nous amuser. » Un troisième : « Nous tenons nos cours martiales en selle, et tout négro que nous rencontrons, nous le branchons ou lui logeons une balle dans la peau. » Nous sommes informés de Bénarès que trente zamindar [collecteurs d’impôts] ont été pendus, sur le simple soupçon de sympathiser avec leurs compatriotes, et des villages entiers ont été réduits en cendres pour le même motif. Un officier de Bénarès, dont la lettre est publiée dans The Times de Londres, dit : « Les troupes européennes sont devenues des démons, opposées aux indigènes. »

Et il ne faut pas oublier que, tandis que les cruautés des Anglais sont relatées comme des actes de vaillance martiale, racontées brièvement, simplement, sans insister sur les détails révoltants, les excès des indigènes, si choquants qu’ils soient, sont délibérément exagérés. De qui provenait, par exemple, le compte rendu circonstancié paru tout d’abord dans The Times, et qui fit ensuite le tour de la presse londonienne, sur les atrocités perpétuées à Delhi et à Meerut ? D’un pusillanime pasteur, résidant à Bangalore, dans le Mysore [aujourd’hui Karnataka], à plus d’un millier de miles, à vol d’oiseau, du théâtre de l’action. Les comptes rendus authentiques, de Delhi, montrent que l’imagination du pasteur anglais est capable d’enfanter de pires horreurs que la sauvage fantaisie d’un mutin hindou. Les nez, les seins coupés, etc., en un mot les horribles mutilations commises par les cipayes, révoltent plus les sentiments des Européens que la canonnade à boulets rouges des habitations de Canton par le secrétaire de l’Association pour la paix de Manchester, ou les Arabes rôtis dans la grotte où ils étaient entassés par un maréchal français, ou les soldats britanniques écorchés vifs par le chat à neuf queues, sur l’ordre d’une cour martiale, ou tout autre des procédés philanthropiques en usage dans les colonies pénitentiaires britanniques. La cruauté, comme toute autre chose, a sa mode, changeant selon le temps et les lieux. César, ce lettré accompli, relate avec candeur comment plusieurs milliers de guerriers gaulois eurent la main droite coupée sur son ordre. Napoléon aurait eu honte de le faire. Il préférait expédier ses propres régiments, suspects de républicanisme, à Saint-Domingue, pour y mourir de la main des Noirs ou de la fièvre jaune.

Les infâmes mutilations commises par les cipayes rappellent les pratiques de l’Empire byzantin chrétien ou les prescriptions de la loi criminelle de l’empereur Charles V, ou, en Angleterre, les châtiments pour haute trahison, tels qu’ils étaient enregistrés par le juge Blackstone. Aux yeux des Hindous, dont leur religion fit des virtuoses en l’art de se torturer eux-mêmes, ces tourments infligés à des ennemis de leur race et de leurs croyances paraissent toutes naturelles, et elles doivent le paraître encore plus aux yeux des Anglais, qui, il y a quelques années seulement, tiraient des revenus des fêtes de Juggernaut (1), en donnant protection et assistance aux rites sanglants d’une religion de cruauté.

Les rugissements frénétiques de « ce sanguinaire vieux Times », ainsi que Cobbett (2) l’appelait, sa façon de jouer le personnage d’un furieux, dans un opéra de Mozart, qui se complaît, avec les accents les plus mélodieux, à l’idée de pendre son ennemi, puis de le rôtir, puis de l’écarteler, puis de l’empaler, puis de l’écorcher vif – cette fureur de revanche paraîtrait assez sotte, si, sous les déclamations tragiques, on ne percevait distinctement les ficelles de la comédie. The Times charge trop, et non seulement par panique. Il fournit à la comédie un sujet qui avait échappé à Molière : le Tartuffe de la vengeance. Ce qu’il cherche, tout simplement, c’est à faire du battage pour soutenir les fonds d’Etat et à couvrir le gouvernement. Comme Delhi n’est pas tombé au souffle du vent, à l’instar des murs de Jéricho, l’Empire britannique doit être étourdi par les cris de vengeance, pour lui faire oublier que son gouvernement est responsable du mal arrivé et des dimensions colossales qu’on lui laissa prendre.

Ecrit par Karl Marx le 4 septembre 1857,
ce texte est paru dans le New-York Daily Tribune
du 16 septembre 1857.

Karl Marx

(1) Mot dérivé du sanscrit qui signifie « seigneur de l’univers » et correspond à l’un des noms donnés au dieu Krishna.

(2) Journaliste, pamphlétaire et homme politique britannique (1763-1835).


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