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Opinion

Les bourgeoisies arabes monnayent leur soutien au nettoyage ethnique de Gaza

Alors que les opérations militaires dans la bande de Gaza ciblent désormais Rafah et que le nettoyage ethnique de la population gazaouie se concrétise tragiquement, les bourgeoisies arabes s’attachent activement à normaliser leurs relations avec Israël et monnayent leur soutien au génocide.

Enzo Tresso

19 février

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Les bourgeoisies arabes monnayent leur soutien au nettoyage ethnique de Gaza

Crédit photo : Présidency of The Republic of Türqiye sur X

Le ton était donné, samedi 17 février, lors de la conférence de presse du Secrétaire d’Etat étatsunien, Antony Blinken : « Tous les pays arabes veulent maintenant intégrer Israël dans la région et normaliser leurs relations et s’engager sur le plan sécuritaire pour qu’Israël se sente plus en sécurité ». En dépit des déclarations parfois bellicistes des gouvernants arabes, leur opposition apparente à l’Etat colonial s’effrite chaque jour davantage. Entre l’intensification des relations économiques et le soutien actif à la guerre coloniale à Gaza, l’agenda politique des bourgeoisies arabes devient explicitement un programme de trahison.

Au premier rang des alliés arabes d’Israël, l’Egypte tient un rôle à part. Si le président égyptien s’est régulièrement inquiété des conséquences que les opérations génocidaires de Tsahal pourraient avoir en Egypte et a fait état de ses réticences à accueillir les centaines de milliers de réfugiés qu’une invasion terrestre de Rafah exilerait de Gaza, sans espoir de retour, le pouvoir égyptien ratifie sans condition le nettoyage ethnique de l’enclave palestinienne. Alors que la suite de l’offensive annonce de nouveaux massacres, l’Egypte a initié la construction à la hâte d’un camp fortifié à ciel ouvert dans le désert du Sinaï. Cette nouvelle Gaza devrait pouvoir accueillir près de cent mille réfugiés palestiniens, selon le Wall Street Journal.

Intégralement fortifiée, les Palestiniens parqués dans cette nouvelle prison seront séparés physiquement du reste de la société égyptienne. Si Al-Sissi cède à la pression israélienne, alors que Tsahal place l’Egypte devant le fait accompli, il craint que le Sinaï ne devienne une base arrière de la résistance en exil et que les forces du Hamas, branche palestinienne des Frères Musulmans, ne redonnent de la vigueur au militantisme islamique qu’il tente d’anéantir depuis le coup d’Etat de 2013. Non content de cautionner la destruction systématique de l’enclave et le transfert de sa population, l’Egypte assume d’avance la mission de pacification coloniale que l’Etat d’Israël ne manquera pas de lui déléguer.

Aux côtés de l’Egypte, la Jordanie, les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite se sont également ralliés à l’Etat colonial. Alors que les attaques houthies paralysent le commerce en Mer Rouge en visant les navires à destination des ports israéliens, les liens commerciaux entre Israël et ces trois pays se sont renforcés : d’une commune initiative, ils aident Israël à établir des routes terrestres de substitution. Miri Regev, ministre israélienne des transports, ne cesse de s’en vanter : un vaste réseau de transports a été mis sur pied pour contourner les attaques Houthis qui, de l’Inde au port d’Haïfa, en passant par l’Arabie Saoudite et la Jordanie, permettra de sécuriser les échanges commerciaux avec Israël.

Lorsque les marchandises passent en Jordanie, les transporteurs masquent leur destination alors que des blocages spontanés se multiplient du fait du soutien populaire à la cause palestinienne. Si la Jordanie a normalisé ses relations avec Israël en 1994, l’entrée de l’Arabie Saoudite dans cette coalition témoigne de la consolidation paradoxale de ses relations avec Israël. Du côté de la Turquie, le commerce avec Israël demeure florissant en dépit des déclarations belliqueuses du président Recep Tayyip Erdogan qui s’est engagé, le 14 février, à participer à l’effort de reconstruction de l’enclave palestinienne : une promesse à 15 milliards de dollars qui ne coûte presque rien tant l’avenir de la bande de Gaza est incertain.

Du côté des forces qui s’opposent ouvertement à Israël, l’heure est à la désescalade et au retrait. Si les forces coalisées des milices pro-iraniennes lancent des attaques de faible intensité contre Israël sur plusieurs fronts, l’assistance qu’elles apportent à la cause palestinienne à des limites nettes : les intérêts stratégiques de l’Iran. Après la mort de trois soldats à la frontière jordano-syrienne, la riposte étasunienne, militairement massive mais stratégiquement superficielle, a réussi à effrayer le pouvoir iranien.

De crainte que les Etats-Unis ne l’attaquent directement, l’Iran a ordonné à ses forces en Irak et en Syrie de se mettre en sommeil. Au Liban, les émissaires de Téhéran apportent le même message : ne pas provoquer les Etats-Unis et limiter autant que possible le niveau d’intensité des engagements. Le soulèvement du 7 octobre et l’anéantissement de la bande de Gaza n’ont été qu’une opportunité tactique pour l’avancement des projets iraniens. Si le conflit risquait de se régionaliser, l’impérialisme semble réussir son pari : contraindre les « alliés » qui soutiennent la résistance palestinienne à faire le choix de la désescalade et à abandonner le peuple palestinien dans une indifférence totale.

Alors même que les opérations génocidaires de Tsahal à Gaza dépassent tous les records meurtriers établis par l’occupant israélien, exilant autant de Palestiniens que la « Nakba » et la « Naksa » réunies, la normalisation s’accélère. Si le Hamas espérait enrayer le rapprochement diplomatique des bourgeoisies arabes avec Israël, l’Egypte, la Jordanie et l’Arabie Saoudite n’ont cessé de renforcer leurs liens avec l’Etat colonial, en dépit du puissant sentiment de solidarité qui unit la rue arabe à la cause palestinienne, tandis que les soutiens pro-iraniens de la résistance palestinienne désertent leurs positions. Quelques centaines de kilomètres plus loin, dans l’enfer cisjordanien, la colonisation s’accélère avec la complicité de l’Autorité Palestinienne. Dans ces conditions, le sort de la Palestine dépendra plus que jamais de la mobilisation des masses populaires arabes contre la compromission des bourgeoisies pro-impérialistes.

Comme l’écrivait déjà George Habache, avant la trahison de la Jordanie en septembre 1970 : « Dans une véritable bataille de libération menée par les masses pour détruire l’influence impérialiste dans notre patrie, la réaction arabe ne peut qu’être aux côtés de ses propres intérêts, dont la continuation dépend de la continuation de l’impérialisme et, par conséquent, elle ne peut pas prendre le parti des masses [1] ».


[1Front populaire de libération de la Palestine, Stratégie pour la libération de la Palestine, Paris, Éditions en langues étrangères, 2022, 1969, p. 53.



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