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Le monde de l’éducation peut-il faire confiance à la NUPES ?

Igor Krasno

Le monde de l’éducation peut-il faire confiance à la NUPES ?

Igor Krasno

La dégradation de la situation dans les établissements scolaires après des décennies de casse du service public d’éducation et le quinquennat Blanquer n’est un secret pour personne. Face à cette situation désastreuse, le monde de l’éducation peut-il néanmoins se satisfaire des promesses électorales de la NUPES ?

[En illustration, François Mitterrand rendant visite à un "atelier informatique" en 1988]

Le monde de l’éducation, enjeu électoral et d’électorat

Le président Macron fraichement élu et son gouvernement 2.0 dirigé par Elisabeth Borne ne vont pas changer de cap. Au-delà de certains correctifs qui seront apportés aux éléments les plus déstructurants (et parfois contre-productifs) du blanquérisme, la poursuite des contre-réformes de l’Education est bien leur objectif, malgré la nomination du nouveau ministre, Pap Ndiaye, caution de gauche du pouvoir, nommé précisément pour apaiser le monde de l’éducation et tenter de restaurer la confiance des personnels après un quinquennat marqué par le mépris, les attaques et la répression. L’autre élément, à court terme, celui-là, est de tenter de limiter le vote pour la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale (NUPES) au sein du monde éducatif, personnels et enseignant.e.s ayant été, historiquement, l’un des socles électoraux de la gauche dans ce pays, et ayant pour partie voté Mélenchon lors des dernières présidentielles et pour les autres candidats de gauche, largement surreprésentés au sein du vote des quelque 860.000 personnels de l’Education par rapport à leur score au niveau national. [1]

Ce n’est pas un hasard si Jean-Luc Mélenchon a centré une partie de son discours de défense et restauration des services publics autour des questions d’éducation. Celle-ci fait d’ailleurs l’objet d’un fascicule d’une vingtaine de pages intitulée « Reconstruire une école de l’égalité et de l’émancipation ». La brochure qui détaille le programme de l’Union Populaire (UP) pour l’éducation propose une rupture avec la politique menée par le gouvernement La République En Marche (LREM) et son ancien ministre Blanquer qui a rogné sur les budgets et les postes (tout en affirmant le contraire), avec dans le viseur la suppression du statut de professeur fonctionnaire et, à terme, l’ouverture du secteur aux appétits du privé. La mobilisation des personnels derrière la candidature Mélenchon, les discussions en salles des profs et salles des maîtres ont montré combien l’opération séduction de l’UP a pu fonctionner pour ressouder, électoralement, le corps enseignant et les personnels derrière sa candidature. Traditionnellement peu abstentionnistes et plutôt classés « à gauche », enseignantes et enseignants sont donc un enjeu, autant pour la macronie que pour Mélenchon, et cela se confirme dans le cadre des législatives à venir.

Ce que propose le programme « reconstruire une école de l’égalité et de l’émancipation »

Le programme de l’UP pour l’éducation se voulait ambitieux, visant à remettre l’éducation au centre de la politique gouvernementale un réinvestissement conséquent en termes de moyens et de personnels, soit une rupture complète avec la politique blanquériste. Le programme avançait ainsi la révocation des réformes et lois Blanquer, extrêmement impopulaires chez les enseignant.e.s, les élèves et leurs parents et pointées du doigt comme étant le paroxysme de l’inégalité et de l’accentuation de la fracture entre établissements favorisés et zones délaissées. Néanmoins, si les réformes blanquéristes ont fait, effectivement, beaucoup de mal, on ne saurait oublier, comme le fait le programme, que l’ancien locataire de la rue de Grenelle n’a en aucun cas initié l’inégalité à l’école. Ce serait trop facile, même si c’est l’idée qui se dégage du programme, d’entretenir le mythe qu’il y aurait eu un âge pré-Blanquer où l’éducation était un secteur de la société qui donnait une chance égale à tou.te.s.

En proposant un « retour en arrière », celui d’un âge d’or, à cette époque où une carrière dans l’Education nationale pouvait encore faire « rêver », le programme ne veut pas simplement, à bon compte, effacer le Blanquerisme de l’histoire de l’Education nationale. C’est une sorte d’ode aux grandes heures du Mitterrandisme et à sa manifestation la plus récente dans le cadre du gouvernement Jospin. Jean-Luc Mélenchon était d’ailleurs, à l’époque de la Gauche plurielle, un assidu de la rue de Grenelle puisqu’il était ministre délégué à l’Enseignement professionnel placé sous la tutelle de Jack Lang, lui-même ministre de l’Education sous Jospin. A l’époque, d’ailleurs, entre 1997 et 2002, la Gauche plurielle a rendu un fier service à la bourgeoisie et au patronat : d’abord en « répondant » à la montée des luttes qui avaient mis à mal les réformes Chirac-Juppé en novembre-décembre 1995 et en ayant été le gouvernement le plus privatisateur de la V° République, ouvrant la voie à une flexibilisation et à une précarisation accrue du marché du travail. C’est dire s’il faudrait en être nostalgiques…

Si le programme a été élaboré en concertation avec « des centaines de personnes issues du milieu syndical et associatif », sorte d’avant-goût de la concertation syndicats-Etat-patronat qui est la pierre de touche du mélenchonisme, la place de la pédagogie alternative et émancipatrice y est anecdotique.
L’opération de séduction se poursuit avec quelques mesures phares comme la volonté de remettre en place des RASED, allouant des moyens spécifiques pour les élèves les plus en difficultés, concentrés sur certains territoires de grande précarité sociale. Mais l’idée de « restaurer » les outils d’avant, mis à mal ou liquidés sous Sarkozy et Hollande, est avant tout fonctionnelle à l’entretien du mythe républicain de gauche : des pansements bien placés pourraient permettre d’enrayer les effets les plus dévastateurs de la société capitaliste. Autre grand projet qui est présenté comme une nouveauté majeur : la concertation entre gouvernement, syndicats, et association de parents d’élève, pour la refonte des REP (Réseaux d’Education Prioritaire) dans un cadre plus proche des anciennes ZEP (Zones d’Education Prioritaire), le programme de l’UP prévoyant un cadrage national remettant en cause le principe du réseau (R de REP) qui donne plus de pouvoir aux chefs d’établissements du secondaire. Si le cadrage national remet en question l’augmentation des prérogatives des chefs d’établissement, cette refonte centraliserait une fonction qui devrait être animée par les personnels et les parents d’élève eux-mêmes et non par des fonctionnaires qui ne connaissent pas mieux les réalités de terrain. Le fait que ceux qui sont directement concerné n’aient pas leur mot à dire ne constitue en rien une avancée mais est bien un retour aux politiques très centralisées des gouvernements socialistes des années 1980.

Restaurer par en haut et en concertation avec les directions syndicales

Le programme présidentiel de l’UP pour le monde de l’éducation se basait sur une étude approfondie des dysfonctionnements de l’Education Nationale et des résultats catastrophiques des politiques menées ces dernières années en termes de dégradation salariale, de désinvestissement de l’Etat et d’utilisation de techniques de management issues du secteur privé pour gérer l’école publique. Mais la méthode avancée pour y remédier est celle des décisions prises par en haut, à travers des directives ministérielles que Jean-Luc Mélenchon connaît bien, de par son expérience au sein du gouvernement Jospin. Une déclinaison du « votez pour nous, et tout ira mieux, plus besoin de se mobiliser ». L’autre axe, entre les lignes, est celui d’associer étroitement les directions syndicales à cette nouvelle donne éducative qui n’est jamais qu’un retour en arrière qui est loin d’être satisfaisant. Mais là encore, comme dans le reste du projet mélenchoniste, l’objectif n’est en aucun cas que ce soient les premiers et les premières concerné.es, les personnels et les élèves, qui se saisissent de la situation pour imposer un changement nécessaire et radical qui ne serait être un rétropédalage à l’époque des Savary, Chevènement ou Lang qui ont occupé le poste de ministre de l’Education sous Mitterrand ou Jospin, au détriment de la communauté éducative et des élèves.

A aucun moment, non plus, le programme de l’« Avenir en commun » en matière d’éducation ne revient sur l’organisation hiérarchique actuelle, pourtant remise en cause par les personnels, notamment sous Blanquer. Quelques lignes sur l’implication des personnels y figurent mais elles semblent relever davantage du vœu pieux que d’une véritable volonté d’en finir avec le système verticaliste qui caractérise l’Education nationale, du ministère aux écoles en passant par les rectorats et tout le système d’encadrement, d’inspection et de flicage des personnels.

Pourtant les dernières années sont riches en exemples qui montrent que les personnels sont plus à même d’assurer la sécurité dans les établissements que ne le sont les hiérarchies du ministère. A l’automne 2020 ce sont les enseignants qui ont imposé que les cours au lycée se déroule en demis-groupes alors que le ministère espérait pouvoir faire fonctionner les établissements « normalement » et avec des protocoles sanitaires très insuffisants, annoncés à la télévision, en pleine pandémie mondiale.

Développer un programme réellement émancipateur pour les personnels, les élèves et leur famille ne saurait se résumer à un retour aux politiques de l’éducation des gouvernements socialistes et d’union de la gauche des années 1980 et 1990. Si on peut difficilement être défavorable à un réinvestissement de l’Etat dans l’éducation et à des politiques qui remettent en question la fracture entre les territoires en accordant des budgets spécifiques aux zones prioritaires, on ne peut considérer qu’à elles seules elles permettraient de pallier les inégalités de la société. Par ailleurs, on ne peut parler de politique émancipatrice si ce ne sont les personnels et les usagers qui réfléchissent et mettent en place eux-mêmes les transformations nécessaires.

Avec l’union à gauche pour les législatives, un programme un peu plus rogné

Alors que la NUPES est devenue une réalité, le programme de l’UP en matière d’éducation, compris dans quelques points du chapitre 4 du texte d’accord, a été ultérieurement rogné. Des 24 pages du programme de l’UP sur l’éducation il ne reste plus que 6 points et une vingtaine de sous points qui tiennent plus de la liste de courses que d’un programme clair. Si cette liste contient des points essentiels pour améliorer la vie des personnels de l’éducation nationale, il n’y a aucun élément précis qui permette de comprendre comment ces belles promesses pourraient être mise en place. En plus d’être une liste sans couleurs ni saveur, elle se termine par une série de points sur lesquels certaines composantes de la NUPES refusent de reculer, le PS refusant notamment de revenir sur la loi LRU, point de départ de la privatisation de l’université.

L’accord programmatique qui découle des négociations entre les états-majors des partis membres de la NUPES est donc encore plus édulcoré, et pour cause : il a fallu satisfaire le PS et EELV, deux acteurs convaincus du libéralisme et responsables, avec Claude Allègre (1997-2000), Jack Lang (2000-2002), Vincent Peillon (2012-2014), Benoît Hamon (2014) ou encore Najat Vallaud-Belkacem (2014-2017), toutes et tous locataires de la rue de Grenelle, de la casse de l’Education depuis plus de vingt ans, sans même revenir à l’époque Mitterrand.

On voit à quel point les promesses faites au monde de l’éducation relèvent avant tout de la stratégie électorale pour s’assurer du plus large soutien possible des personnels et les pousser aux urnes mais pas d’une réelle détermination à enrayer la déliquescence des services publics pourtant si indispensables aux classes populaires. En résumé, la seule perspective que propose le réformisme est, à nouveau, « Votez pour nous ».

La satisfaction des intérêts de notre classe repose sur la prise de conscience de nos propres forces

Le gouvernement Macron n° 2 est bien synonyme d’attaques contre les conditions de vie des travailleur.se.s. Les salarié.e.s et les fonctionnaires de l’éducation sont particulièrement dans le viseur. La communication du gouvernement est formelle : l’éducation sera l’un des chantiers auquel le pouvoir s’attellera après les législatives. On sait d’ores et déjà qu’au programme figurent la disparition du statut de fonctionnaire et la réforme du collège qui proposera une sélection dès la 5ème.

Le monde de l’éducation a donc besoin de s’organiser et de se munir d’une stratégie combative et déterminée s’il espère gagner, en rupture avec l’idée qu’il y aurait quelque chose à gagner de la concertation des directions syndicales avec un gouvernement de gauche qui serait « moins pire » que le précédent, voire même d’une possible concertation avec l’actuel ministre, Pap Ndiaye, car il serait une sorte d’anti-Blanquer.

En dernière instance, c’est l’auto-organisation et la capacité à prendre conscience de notre propre force qui permettra de résister aux attaques et peut-être même de contre-attaquer pour arracher des victoires si nous sommes suffisamment organisé.e.s et cohérent.e.s dans notre combativité. La résistance a été au programme des personnels et des enseignant.es ces dernières années. En effet, ce sont eux qui, avec d’autres secteurs, ont mené la bataille contre la réforme des retraites pendant l’hiver 2019-2020, et non ces partis politiques qui, au mieux, ont soutenu de loin le mouvement, au pire ont soutenu la trêve au moment de Noël alors que la grève qui dure a permis que le gouvernement revienne sur la mise en application de la loi. Ce que nous devons faire, c’est d’inverser la vapeur dans une perspective plus large d’un toutes et tous ensemble. Cela vaudrait sous un gouvernement « de gauche », qui est somme toute l’hypothèse la moins probable, et sera encore plus à l’ordre du jour pour l’Education face à Macron et à son nouveau ministre, s’il reste en place.

Formuler un programme de transformation radicale pour l’éducation ne peut se faire sans l’implication des personnels. En effet, c’est par l’action collective et par la prise en main de l’outil professionnel par les travailleur.se.s de l’éducation elleux-mêmes que de vrais changements peuvent devenir réalités, en exigeant que les directions syndicales refusent le terrain de toute collaboration, comme elles ont pu le faire sous Hollande. Les jolies phrases sur les augmentations des salaires et l’investissement dans une éducation de qualité nécessaires et urgents ne sont que de belles promesses qui visent à convaincre un électorat potentiel et qui, pour prendre corps, de toute façon, nécessiteront luttes et mobilisation d’ampleur.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Cela est valable quand bien même, selon Laurent Frajerman, chercheur au Cerlis Université de Paris Cité et à l’Observatoire de la FSU, « en majorité, les enseignants sont toujours de centre gauche. Mais au premier tour, une partie d’entre eux n’ont pas voulu voter pour Mélenchon, dont ils n’ont pas apprécié les positions sur le vaccin et la sortie "la République, c’est moi"… Certains ont voté pour Macron au premier tour car ils estimaient qu’il y avait un problème d’offre politique ».
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