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Patrons terroristes

Lafarge qui collaborait avec Daesh reconnu coupable de « complicité de crimes contre l’humanité »

La Cour de cassation a validé ce mardi la condamnation de Lafarge pour « complicité de crimes contre l’humanité » après le versement de plus de 15.3 millions d’euros à Daesh. La charge de « mise en danger de la vie » des ouvriers syriens n’a toutefois pas été retenue.

Arsène Justo

17 janvier

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Lafarge qui collaborait avec Daesh reconnu coupable de « complicité de crimes contre l'humanité »

Crédit photo : Mahmud Balî / Voice of America

Lafarge, qui avait fait les gros titres en juin 2016 lorsqu’avaient été révélés ses liens particulièrement étroits avec plusieurs groupes islamistes (principalement Daesh et Hetech), vient d’être finalement et définitivement reconnu coupable de « complicité de crimes contre l’humanité » et de « financement de groupes terroristes ». L’entreprise a en effet versé plus de 15.3 millions d’euros à des groupes djihadistes, en échange d’un accès aux matières premières nécessaires à son usine de Jalabiya en Syrie et en échange de la défense armée de ladite usine.

Ce procès ne portait pas sur la véracité des accusations portées contre le premier cimentier mondial, mais sur la validité ou non de son jugement par la justice française, dans le cadre d’activités circonscrites à la Syrie mais commandées depuis Paris. L’entreprise avait en effet reconnu les faits en 2017 en France et en 2022 aux États-Unis, versant à ce titre 778 millions de dollars à la justice américaine, afin d’échapper à un procès outre-atlantique. Finalement, la Cour de cassation française a de son côté conclut ce mardi 16 janvier que l’entreprise pouvait bel et bien être jugée en France, mais elle a en revanche déterminé que les employés syriens de l’usine, qui avaient été près de 200 à se constituer partie civile pour « mise en danger de la vie d’autrui », ne pouvaient quant à eux pas être protégés par le droit français.

Cette décision s’inscrit dans une série de rebondissements politico-judiciaires, sur fond de guerre civile syrienne.

Les amitiés de Lafarge : de Bachar El-Assad à Daech

Rappelons-le, l’implantation de Lafarge en Syrie remonte à 2007, époque à laquelle l’entreprise rachète une usine en construction dans le nord de la Syrie, en partenariat avec Firas Tlass, un proche de Bachar El-Assad, dont la famille dirige le pays depuis 1970. La cimenterie devient rapidement la plus grande usine Lafarge au monde et est censée garantir 200 millions d’euros de recettes par an. Lorsque la guerre civile syrienne débute en 2011 et que l’État islamique prend le contrôle de vastes pans du territoire syrien en 2013, les actionnaires de Lafarge prennent la décision de maintenir l’usine en activité, au mépris des risques pour la vie des milliers d’ouvriers qui y travaillent quotidiennement et au prix d’une collaboration étroite avec le nouveau pouvoir.

La section syrienne de l’entreprise, dont les principaux dirigeants sont à l’époque Bruno Pescheux (directeur général de Lafarge-Syrie), Frédéric Jolibois (directeur de la cimenterie) et Jean-Claude Veillard (gérant de la sécurité de la cimenterie), se met alors à financer Daesh et Hetech (branche syrienne d’Al-Qaïda), afin de pouvoir continuer son activité et d’ainsi rassurer ses actionnaires, dont le mécontentement pourrait menacer la carrière des trois hommes, ainsi que celle de leurs supérieurs. Quand l’affaire éclate finalement au grand jour en 2016, plusieurs enquêtes judiciaires sont ouvertes, mais elles se heurtent rapidement aux liens troubles entre l’entreprise et de nombreux hauts responsables, notamment issus des services secrets français, ou figures de l’extrême droite.

Sept années de zigzags judiciaires

L’affaire est révélée pour la première fois en 2016 par le site d’information syrien Zaman Al-Wasl et est ensuite diffusée en France par Le Monde. Bruno Pescheux, Frédéric Jolibois et Jean-Claude Veillard sont une première fois mis en examen pour « financement du terrorisme », « violation du règlement européen » concernant l’embargo sur le pétrole syrien et « mise en danger de la vie d’autrui » en décembre 2017. Ils sont suivis dans les jours qui suivent par Eric Olsen (directeur général adjoint), Bruno Lafont (ex-PDG) et Christian Herrault (ex-directeur général adjoint). En juin 2018, l’entreprise ainsi qu’un total de 8 personnes, sont mises en examen pour « violation d’un embargo », « mise en danger de la vie d’autrui », « financement d’une entreprise terroriste » et « complicité de crimes contre l’humanité ». En novembre 2019, la cour d’appel de Paris annule les poursuites pour « complicité de crimes contre l’humanité ». Cette décision est cependant cassée en septembre 2021 et l’accusation est donc confirmée par la Cour d’appel de Paris en mai 2022, jusqu’à, finalement, la validation définitive de cette mise en examen mardi 16 janvier.

Pas de justice pour les travailleurs

Toutefois et comme nous le rappelions en début d’article, la Cour de cassation en a aussi profité pour invalider l’accusation de « mise en danger de la vie d’autrui », non pas parce qu’elle serait fausse, mais parce qu’elle concerne uniquement des Syriens. Pour rappel, cette accusation, portée par plusieurs centaines d’ouvriers, fait suite à une attaque de l’État islamique contre l’usine. L’évacuation des employés locaux s’était alors faite sans instructions, car la direction avait tout simplement oublié de prévenir les travailleurs, préférant se focaliser sur l’évacuation des ressortissants français. Mais apparemment, cet événement ne relève pas de la justice française. Après tout, si ces travailleurs, mis en danger par le patronat français, veulent la justice, ils n’ont qu’à s’adresser à celle de leur pays… c’est-à-dire à celle du dictateur Bachar El-Assad, ou bien à celle de Daech.

La main invisible du marché ou celle de l’impérialisme ?

D’ailleurs, les alliés politiques de l’entreprise Lafarge sont particulièrement réticents à la déclarer coupable. Une réalité qui trouve évidemment pour origine le soutien naturel de l’État français à son grand patronat, mais qui pourrait également s’expliquer par l’hypothèse d’une collusion stratégique entre l’usine de Jalabiya et la DGSE, que des enquêtes journalistiques récentes semblent démontrer. L’usine aurait ainsi servi d’avant-poste à l’impérialisme français en Syrie après le déclenchement de la guerre civile, qui avait fait perdre aux services secrets français leurs réseaux sur place. Cette proximité entre l’État et la direction de Lafarge a par exemple pu être observée en métropole lorsque 18 militants écologistes ont été sévèrement réprimés après une action contre le cimentier.

Cette affaire, qui connaîtra sûrement de nombreux autres rebondissements dans les années qui viennent – à cette étape de la procédure, aucune peine n’a encore été prononcée - rappelle la réalité crue de ce qu’est et de ce que provoque le capitalisme : une course toujours plus effrénée et violente aux profits, quitte à pactiser avec les pires criminels. Un schéma qu’on retrouve d’ailleurs en ce moment même, avec les nombreuses entreprises françaises qui financent le génocide que mène Israël à Gaza, mais qu’on peut aussi observer dans le passé de l’entreprise Lafarge elle-même, célèbre pour avoir activement collaboré avec les nazis durant la seconde Guerre mondiale.


    
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