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Enquête. L’incendie à la fonderie Aubert & Duval révèle dysfonctionnements et mépris patronal

Sécurité incendie, plan d'évacuation, devoir d'alerte et de protection de l'employeur... L'incendie à la fonderie Aubert & Duval de Pamiers du 10 septembre dernier a mis en lumière différents dysfonctionnements au sein de l'usine. Révolution Permanente a enquêté.

mercredi 22 septembre

Crédits photo : Sdis09

Vendredi 10 septembre dernier, un incendie se déclarait un peu avant 7 heures du matin sur le site de Aubert & Duval, entreprise du groupe minier et métallurgique français ERAMET. Un incident grave qui a fait partir en fumée des acides chlorhydriques, nitriques et fluorhydriques mais aussi différents plastiques qui composent les bains de la chaîne de traitement de surface. Le feu avait pris sa source dans l’un des bains de la chaîne et c’est la montée en température de sa sonde qui en a été à l’origine.

Révolution Permanente a mené l’enquête sur l’incendie auprès des travailleurs d’A&D, de riverains du site et d’étudiants de Pamiers. Une enquête qui a permis de relever de graves dysfonctionnements de l’entreprise du géant du CAC40, qui viennent contredire la version de la direction de l’entreprise, de la presse et de la région qui se sont empressés de fermer l’affaire et de garder le silence sur tout possible manquement du groupe aéronautique. Comme l’expliquait la Maire de Pamiers, l’affaire serait « close en termes de secours » et ses effets « extrêmement minimes sur la santé de la population ».

Un protocole et un dispositif de sécurité incendie anachroniques

L’enquête que nous avons menée sur place nous a rapidement permis de comprendre que d’importants manquements semblent avoir eu lieu le jour de l’incendie. En effet, si les travailleurs nous ont expliqué que l’incendie s’est déclaré peu avant 7 heures du matin, les riverains expliquent qu’une sirène a retenti seulement aux alentours de 8 heure 30.

« Après avoir entendu la sirène vers 8 heure 30, on nous a communiqué en milieu de matinée qu’il n’y avait pas de risque de toxicité dans l’air, que nous pouvions nous déconfiner et que l’eau ne présentait pas d’avantage de risque, qu’il était possible de la boire et de se laver avec sans crainte » explique une riveraine.

Ce décalage temporel est souligné dans d’autres articles. Nous avons donc interrogé les travailleurs sur les raisons de cette heure et demi de battement entre le départ de feu et la sirène d’alerte. Si les salariés du site nous ont bien confirmé que l’alarme incendie n’avait pas fonctionné, les syndicalistes de l’usine notent que la raison de cela n’était pas dû à un simple accident. En effet, selon les syndicalistes, l’alarme incendie de l’atelier n’a pas pu fonctionner car elle est inexistante. À ce jour elle serait en cours de projet et seulement prévue pour 2022...

« Si l’alarme n’a pas sonné c’est tout simplement parce qu’elle n’existe pas. En réalité ce que les habitants de Pamiers ont entendu c’est la sirène de la ville, c’est elle qui a d’ailleurs permis à l’ensemble des travailleurs du site d’être alerté » explique ainsi un syndicaliste de l’entreprise.

Un plan d’évacuation obsolète

Penchons-nous maintenant sur le plan d’évacuation. De premiers échanges avec les salariés et les syndicalistes avaient permis de comprendre que certains ateliers avaient été fermés jusqu’à près de 3 heures après le départ de l’incendie. Le directeur du site aurait même, au cours d’un CSE extraordinaire où l’inspection du travail était présente, assumé pleinement le fait d’avoir maintenu la production lors de l’incendie.

Ainsi, le matin de l’incendie, non seulement l’ensemble du site n’a pas été mis immédiatement à l’arrêt mais le dispositif d’évacuation s’est avéré complètement obsolète du fait principalement d’une inadéquation totale entre les horaires de la production et ceux de la sécurité incendie.

« Les effectifs de la sécurité incendie ne tournent pas sur la même amplitude horaire que les effectifs de production, la prod tourne en 2/8 et la sécurité incendie quant à elle n’effectue que des horaires journées classiques, ce qui a pour effet de mettre en danger les salariés du site tôt le matin et en fin de journée. » explique ainsi un salarié de l’entreprise.

Comme le rapportent les travailleurs du site, ces manquements sur le plan de la sécurité ont conduit certains salariés à devoir improviser et à organiser l’évacuation des ateliers vers les points de rassemblement. D’autres, sous pression de la direction, seraient restés dans les ateliers alors qu’aucune analyse de toxicité n’avait encore été effectuée dans ceux-ci. Si ces faits étaient avérés, cela constituerait une mise en danger évidente de la vie des salariés et des riverains.

« Les analyses de l’air et de l’eau potable n’ont révélé aucune toxicité selon l’expertise mandatée par l’entreprise, il en est tout autre pour ce qui est des analyses des surfaces ainsi que celles des eaux industrielles. Le plus grave c’est que l’entreprise refuse de nous transmettre l’ensemble des rapports d’analyses. » pointe un salarié.

Ces manquements dans la sécurité de l’entreprise seraient d’autant plus graves que le site n’est pas à son premier « loupé ». En effet en 2018 des irrégularités en matière de sécurité avaient déjà été constatés et cela alors qu’en 2016 les salariés avaient dû se confiner à cause d’un incident chimique. Les salariés du site s’interrogent :« pourquoi est ce qu’aucune mesure n’a été prise pour renforcer le dispositif de sécurité depuis. Serait-ce possible qu’Aubert & Duval ai fait le choix conscient de préférer ne pas investir dans la sécurité du site et ce au détriment des salariés ? »

Un accident sur fond d’attaques contre les salariés

Finalement, l’accident survient dans un contexte d’attaques répétées contre les salariés. Ceux-ci font en effet face à un plan de non renouvellement des contrats intérimaires et à durée déterminée. Par ailleurs, ils ont déjà subi un accord de performance collective alors que l’entreprise pour être bientôt rachetée. Ce contexte, comme l’indiquent les salariés, favorise le fait que la direction souhaite balayer d’un revers de main les conséquences et les raisons de l’accident. En effet, celle-ci souhaiterait d’ores et déjà que les travailleurs effectuent des heures supplémentaires et travaillent le samedi afin de pouvoir présenter les profits les plus attrayants possible aux potentiels acheteurs.

Une situation qui démontre que les intérêts des travailleurs et ceux du patronat sont distincts. Là où la logique voudrait une réembauche massive afin d’assurer une sécurité optimale pour les salariés et l’ensemble des habitants de Pamiers, ainsi qu’un arrêt de la production le temps que l’ensemble du dispositif de sécurité soit révisé sur l’ensemble du site, la direction, laisse au deuxième plan la sécurité de ses salariés et souhaite déjà rattraper le retard occasionné par l’incendie sur leur prévisionnel.

Face au triste bilan de cette enquête et au manque de transparence de la direction, la seule manière de répondre aux questionnements légitimes des salariés et riverains sur la sécurité au sein du site passe par la mise en place d’une commission d’enquête indépendante réunissant les représentants de l’ensemble des syndicats de l’usine ainsi que des travailleurs, syndiqués et non syndiqués.

Cette commission, associée aux riverains, devrait pouvoir élaborer un nouveau protocole de sécurité et avoir un regard sur l’ensemble de la comptabilité de l’entreprise afin de se donner les moyens de le financer, savoir où a été placé l’argent qui aurait dû servir à le renouveler et connaitre la situation économique de l’entreprise. Alors que les salariés ont risqué leur vie et que la reprise du travail souhaitée par la direction pourrait avoir des effets sur leur santé, ces mesures permettraient aux salariés de connaitre l’état réel de l’usine après l’incendie ainsi que d’arrêter la production le temps que l’ensemble du dispositif de sécurité soit révisé sans céder à la pression de la direction qui agite la peur des difficultés économiques.




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