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Deux élèves tués à Saint-Denis : la réponse sécuritaire ne mettra pas fin aux rixes

Sur fond de rivalité entre quartiers, deux jeunes scolarisés dans des établissements de la ville ont été tués la semaine dernière à Saint-Denis. Contre la réponse sécuritaire et l'instrumentalisation du drame par la mairie au service de sa politique de gentrification, il faut des moyens pour la jeunesse.

Correspondant-e

27 janvier

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Deux élèves tués à Saint-Denis : la réponse sécuritaire ne mettra pas fin aux rixes

Crédits photo : Wikimedia Commons

Sedan et Farid, 14 et 18 ans, des écoliers morts dans des rixes entre quartiers

Sur fond de rivalité entre quartiers qui s’installe depuis plusieurs mois, deux jeunes scolarisés dans des établissements de la ville (lycée et collège) ont été tués la semaine dernière à Saint-Denis. Un collégien de Jean Lurçat et un lycéen de Bartholdi, âgés respectivement de 14 et 18 ans, sont morts à la suite de rixes et de représailles. Les deux jeunes hommes auraient été visés car habitant dans le quartier « rival ». Toutes nos pensées vont aux familles et aux proches des victimes.

Interdiction de rassemblement promulgué par le maire, Mathieu Hanotin, cars de CRS et de policiers devant les établissements scolaires ainsi que dans les rues adjacentes… Depuis plusieurs jours, et plus qu’à l’accoutumée dans une ville qui doit devenir emblématique des JO 2024, c’est l’omniprésence policière. Depuis plusieurs semaines, une escalade de violences a créé un climat de terreur au sein de la jeunesse scolarisée de la ville. Un climat qui a renforcé le dispositif policier déployé depuis ces derniers jours, ce qui n’a fait que souligner l’indigence des moyens humains et sociaux à destination de la jeunesse et de leurs familles, à l’école ou dans les quartiers, et leur dégradation constante depuis plusieurs années.

Dans ce contexte, deux jeunes garçons scolarisés dans des établissements de Saint-Denis sont morts la semaine dernière : mercredi 17 janvier, Sedan, 14 ans, collégien à Jean Lurçat a été poignardé dans le dos à la station de métro Basilique de Saint-Denis et n’a pu être ranimé malgré l’intervention des secours. Le même jour, Farid, 18 ans, lycéen de Bartholdi, a été agressé violemment et est décédé quelques jours plus tard des suites de ses blessures. Issus de deux quartiers « rivaux », les écoliers ont été violemment agressés par d’autres jeunes, et pour Farid, à la sortie de son établissement.

En réponse, le maire Mathieu Hanotin n’a pas tardé à instrumentaliser le drame. Samedi 20 janvier, lors d’un rassemblement de deuil organisé par la mairie et la famille de Sedan, Mathieu Hanotin (PS), maire de la ville, aux côtés de la famille de Sedan, a appelé à la responsabilité et à cesser les violences. « Dans les jours à venir, si vos enfants ne sont pas en cours, il faut qu’ils soient à la maison » a-t-il recommandé aux parents. Une façon pour la mairie de rejeter sur les parents la responsabilité du drame tout en masquant son rôle dans la dégradation généralisée du climat social qui pèse sur les habitants de la ville et sur la jeunesse des quartiers depuis plusieurs mois déjà. A ce titre, la quasi-militarisation de la ville – déjà pourtant bien en place dans la perspective des Jeux Olympiques 2024 – s’inscrit dans une surenchère répressive et autoritaire.

Les enseignants dénoncent une « gestion froide et autoritaire » de l’institution scolaire

« J’ai peur de me faire planter ». Dans les salles de classes des collèges et lycées de la ville, c’est la crainte, pour les élèves, d’être soi-même victime de représailles arbitraires à la sortie d’un établissement. C’est la peur et le deuil quand on connaît la victime. Car si ces derniers jours, la mort des deux adolescents a mis le feu aux poudres, voilà déjà plusieurs semaines voire depuis la rentrée, que les agressions se multiplient aux abords des établissements dionysiens et que le climat se tend.

Avant les agressions du mercredi 20, des collégiens et lycéens blessés se sont retrouvés à l’hôpital. D’autres ont été contraints de changer d’établissement en cours d’année, pour rejoindre celui, plus proche de son quartier. Des jeunes sont pris à parti sur leur chemin de l’école, à la sortie des cours et font face à des actes dont la violence choquante ne fait qu’augmenter : ce sont des coups, un « penalty » qui vise à frapper la tête, des rituels d’humiliation publics, le gazage des parties intimes. Et puis c’est la batte de baseball et le poignard qui causent la mort. Le tout filmé et diffusé sur les réseaux sociaux.

Pour beaucoup, ces jeunes pris dans des logiques de rixes, à l’image de Sedan et Farid, sont des jeunes scolarisés. Face à ces rivalités territoriales auxquels, faute de mieux, ces jeunes s’identifient, l’institution scolaire se retrouve comme une caisse de résonnance de l’ensemble des inégalités sociales et se retrouve au cœur de la crise, alors qu’on sait que des emplois du temps ont « fuité » et que les agressions se font aux abords des établissements.

Dans ce contexte, la réponse du rectorat de Créteil face à la situation est largement insuffisante : si une cellule psychologique a été déployée dans certains établissements comme au lycée Paul Eluard, les prises en charge des élèves doivent se faire le plus souvent à moyen constant, avec les équipes médico-sociales déjà en place – si elles le sont - dans les établissements.

Surtout, la communication vis-à-vis des parents d’élèves alors que leurs enfants sont en danger a été lacunaire, voire inexistante : si un courrier informant de la mort de Farid a été diffusée auprès des lycéens et des personnels du lycée Bartholdi le lundi suivant, dans les autres établissements, il a été d’avis de ne pas mettre au courant les parents de la situation de violence aux abords de l’établissement.

Pas de temps fort malgré la gravité du drame humain et le climat de deuil qui touche les établissements de la ville, notamment au lycée Bartholdi ce qui a suscité l’indignation des personnels qui se sont mis en grève mardi 23 janvier. Dans leur communiqué, ils dénoncent une « gestion froide et autoritaire » et annoncent leur souhait « d’organiser un moment solennel » pour « honorer la mémoire de Farid ». « Pas de vague » semble être le maître mot de la gestion de la crise en dépit des besoins exprimés localement.

Une manière de renvoyer l’expression de cette violence dans le huis-clos des quartiers. Nouvelle expression de la mise à l’écart de cette jeunesse populaire, qui, à l’image de Nahel, tué en juin dernier par un policier, banalise la mort de jeunes garçons racisés.

Une réponse sécuritaire sur fond de délabrement social de la ville

Du côté de la ville, la réponse est policière et répressive. Avec le renfort des compagnies de CRS, le déploiement policier, très spectaculaire, donne le ton et s’inscrit dans la continuité de la politique sécuritaire mise en place par Mathieu Hanotin sur la ville depuis son élection il y a 3 ans. Or, c’est ce tournant répressif et policier que subissent les jeunes des quartiers au quotidien, avec leur lot de contrôle au faciès et d’arrestation arbitraire, et qui contribue à créer un climat de violence et de tension permanente.

Cette débauche de moyens policier souligne d’autant plus la déshérence de la politique sociale menée sur la ville. De la répression plutôt que des moyens. Comme le rappelle Médiapart en juillet 2023, la mairie socialiste tient déjà à son compte la suppression de trois ludothèques et d’une antenne jeunesse, le démantèlement du service jeunesse de la ville, du service Vie des quartiers sous les coups de boutoirs d’un management agressif, en plus d’une politique de gentrification agressive qui [tend à casser le tissu social instauré sur la en plus d’une politique de gentrification agressive qui tend à casser le tissu social instauré sur la ville. C’est aussi le symptôme d’une politique de casse de service publique qui touche en premier lieu la jeunesse populaire qui se ressent également dans les quartiers. Une vraie poudrière sociale alimentée par une inflation galopante, dans une ville où près de 50% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Aucune annonce faite à destination de la jeunesse et de leurs familles si ce n’est de « garder les enfants à la maison » comme solution ultime. Un message scandaleux qui s’inscrit dans une logique répressive et individuelle et nie totalement les besoins éducatifs, économiques et sociaux sur le terrain.

Le malaise de la jeunesse

Dans ce contexte de dégradation générale des conditions de vie, en particulier dans les quartiers populaires, la jeunesse scolarisée n’est évidemment pas épargnée. Les inégalités patentes de la société font écho à celles du système scolaire qui ne cessent de s’approfondir. L’offensive contre l’école à coups de mesures austéritaires s’accentue au fil des différentes réformes : Parcoursup et la réforme du lycée, avec ses effectifs pléthoriques et la mise en concurrence des élèves, ont renforcé le tri social d’une école au service de la reproduction des intérêts capitalistes ; la casse du lycée professionnel, dont la mise en place s’annonce à la rentrée prochaine, modèle au plus près les jeunes pour que la mise au travail des jeunes des quartiers populaires soit toujours plus précoce. La réforme du collège, proposée par Gabriel Attal, vise à instaurer, dès le collège, des groupes de niveaux qui acte la fin du collège unique instaurée par la loi Haby en 1975.

Les dynamiques concurrentielles pour « sauver sa peau », exacerbées par l’esprit des différentes réformes, instaurent un climat scolaire compétiteur et harcelant, qui met à mal les élèves. Pour preuve, la multiplication des cas de harcèlement au sein des écoles, parfois couverts par l’institution – comme ce fût le cas dans l’Académie de Versailles au sujet du suicide de Nicolas -, alerte sur la détérioration des conditions de prise en charge de la jeunesse scolarisée.

Dans ce contexte, les logiques d’assignation des places se renforcent. Et beaucoup sont jetés sur le carreau, sans perspectives plus glorieuses sur un marché du travail précarisé où le salaire minimum ne garantit pas des conditions de vie digne. Comme le souligne le sociologue Marwan Mohammed, auteur de La formation des bandes : entre la famille l’école et la rue, le quartier, l’affrontement, la réputation, deviennent alors des supports d’identification compensatoires pour une jeunesse en mal de reconnaissance et de perspectives d’avenir. Dans son livre, il revient d’ailleurs sur le profil des jeunes impliqués dans les rixes : une bonne partie est en décrochage scolaire depuis la maternelle. La question de l’éducation est donc à prendre en compte.

Non à la répression, il faut des moyens sociaux

Face à l’urgence de la situation et contre toute surenchère répressive, c’est donc une réponse éducative et sociale qui s’impose.

Dans les écoles, l’embauche des personnels est de mise, notamment au niveau des vies scolaires, ainsi que l’augmentation des moyens alloués aux voyages scolaires, la réduction des effectifs par classe et des moyens spécifiques en lien avec la paupérisation du public accueilli. Tout cela doit permettre d’améliorer la prise en charge des élèves et leur fournir des conditions d’éducation décentes.

De plus, la mort d’adolescents, d’élèves de Saint-Denis, ne devrait pas être banalisée : face à une institution qui n’a que faire de nos morts, il s’agirait d’imposer une journée de cours banalisé qui permettraient aux enseignants d’organiser l’hommage en lien avec les élèves, dont beaucoup sont sous le choc, à l’image de ce que proposent les personnels du lycée Bartholdi.

Mais plus largement, à rebours d’une réponse policière qui accroît la pression et la répression vis-à-vis des quartiers et des jeunes en particulier, c’est l’ensemble des inégalités économiques et sociales qui doivent être combattues : contre les bas salaires, la précarité du travail, la remise en cause de tous les dispositifs de protection sociale (retraites, chômage…), par la grève et l’organisation des travailleurs dans les mobilisations sociales ; en revendiquant une augmentation véritable du Smic face à l’inflation, un blocage du prix des loyers, de l’énergie. Et en particulier dans le contexte de mobilisation contre le passage de la loi asile et immigration, qui prévoit l’accroissement de la précarisation des travailleurs sans-papiers et des populations immigrées, dont beaucoup d’élèves de Saint-Denis sont les enfants.


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