^

Notre classe

Précarité

« On ne veut pas être des gestionnaires de la misère » : grève massive au 115 des Bouches-du-Rhône

Des travailleurs du 115 des Bouches-du-Rhône étaient en grève à 99% ce jeudi 29 septembre. Ils demandent une amélioration de leurs conditions de travail et alertent également sur l’augmentation du nombre de personnes en situation de précarité extrême.

jeudi 29 septembre

Crédits photo : Ali Delmas

Aujourd’hui, 99% des écoutants téléphoniques du 115 étaient en grève. Au-delà de ce chiffre important, c’est un événement inédit puisque les travailleurs du 115 des Bouches-du-Rhône n’étaient jamais entrés en grève auparavant. Au cœur de la manifestation, ils ont pu faire valoir leurs revendications et exprimer leur colère.

De fait, les travailleurs du social ont toujours fait face à la misère et à la précarité d’une partie de la population. En effet, en première ligne, ils constatent d’année en année que celle-ci est grandissante. Par ailleurs, ils souffrent eux-mêmes d’une certaine précarité du fait de leurs conditions de travail, qui se dégradent. Une gréviste explique que la situation est aujourd’hui particulièrement compliquée, elle déclare : “Aujourd’hui, on ne sait pas comment on va se chauffer, pour celles qui ont des enfants, c’est dur de joindre les deux bouts”.

Ces travailleurs, comme beaucoup d’autres, ont été en première ligne face à la crise du COVID. Les insuffisances de moyens, constatées depuis des années, se sont aggravées dans ce contexte nouveau. Cette situation, déjà précaire, s’est accentuée avec la crise économique et le début de la guerre en Ukraine, les travailleurs sociaux ont été largement mobilisés pour prendre en charge les personnes qui fuyaient les zones de combat. Aujourd’hui, face à la situation d’inflation croissante, ils s’attendent à devoir prendre en charge toujours plus de personnes, avec une diversité de situation toujours plus importante.

Face à cela, aucun moyen n’est proposé. Pour les travailleurs du 115 des Bouches-du-Rhône le sous-effectif est chronique. Le nombre croissant d’arrêts maladie longs au sein de l’équipe démontre une souffrance professionnelle accrue. Pour cause, le fossé se creuse entre ce qui leur est demandé et ce qu’ils sont en moyen de prendre en charge. D’une part, la direction met l’accent sur le « taux de décrochage » (nombres d’appels répondus sur le nombre d’appels reçus) qu’il faut augmenter, tout en assurant une prise en charge qualitative de chaque appel mais d’autre part, elle ne fait rien pour régler les problèmes de sous-effectif. Alors que l’équipe est déjà trop peu nombreuse, les arrêts maladie ne sont jamais remplacés. Également, les salariés en contrat à durée déterminée ne se voient pas proposer de CDI. En plus de l’épuisement des travailleurs du 115, les relations avec leurs usagers se dégradent à chaque refus ou absence de réponse par manque de place ou de personnels.

De plus, la spécificité des travailleurs du 115 est, qu’alors qu’ils gèrent une grande diversité de situation, allant des grands marginaux en passant par les victimes de violences intrafamiliales ou de traite d’êtres humains, aux personnes sans-papiers, ils ne sont même pas considérés comme des travailleurs sociaux. Ils demandent à être considérés comme tels au regard des tâches qui leurs sont confiées et des enjeux auxquels ils font face. D’autant que depuis février 2022, en prenant pour prétexte l’alignement sur la convention dans le social, la direction a augmenté le temps de travail des salariés sans augmentation de salaire. Jusqu’à cette date, l’usage voulait qu’ils effectuent 32h de travail en étant payés 35h au vu de la pénibilité de la tâche. Désormais, ils travaillent 35h toujours pour le même salaire, soit des sessions épuisantes de 10h de travail d’affilée.

Ils interpellent régulièrement leur direction qui est celle de l’association Sara logisol, à qui l’Etat délègue cette mission de réception et traitement des appels de l’hébergement d’urgence, en vain. Les grévistes questionnent aussi la responsabilité de l’Etat et de Macron, à ce titre une des travailleuses du 115 interpelle : “Macron, il met les moyens très certainement à redistribuer les richesses aux multinationales, qui se gavent de l’argent du pauvre peuple. On est assez conscient que le peuple se ramasse tout à chaque fois”.

La situation des travailleurs du 115 n’est pas isolée. Elle est le reflet d’une situation qui touche l’ensemble du secteur du social : sous-effectif chronique, salaires trop bas, apparition de contrats de plus en plus précaires, risques socio- professionnels accrus et mépris de la direction.

Pour cette raison, un appel avait été lancé le 7 décembre 2021 par les rencontres du travail social en lutte. Cet appel avait débouché sur des mobilisations Au début de l’année 2022, le secteur du social avait rejoint les mobilisations au côté des travailleurs du secteur de la santé. Après des semaines de démonstration de leur capacité à se mobiliser partout en France, le gouvernement leur avait proposé des miettes. Pour acheter la paix sociale, Castex avait annoncé une prime SEGUR à hauteur de 180 euros mensuels, dont une grande partie des travailleurs sociaux dont le 115, avaient été exclus sous prétexte de ne pas être “au contact du public”. C’est assez ironique en sachant que les travailleurs de l’hébergement d’urgence sont en première ligne face à la précarité extrême grandissante. Cette proposition est largement insuffisante et surtout une insulte pour ces travailleurs dont les salaires sont gelés depuis des années et dont les conditions de travail sont très pénibles. Cette proposition était le fruit d’un accord passé entre le gouvernement et les syndicats patronaux afin de faire passer la fusion des conventions du social, au mépris des intérêts de l’ensemble des travailleurs sociaux. Aujourd’hui, avec une forte inflation, cette mesure apparaît encore plus dérisoire. C’est pourquoi, la revendication centrale des travailleurs du 115 est la revalorisation de leur salaire de 300 euros net mensuel avec indexation sur l’inflation mais également une baisse de leur temps de travail quotidien et un recrutement massif pour faire face au sous-effectif.

Au-delà de la question de leur condition de travail, ces travailleurs du social sont conscients du rôle qu’ils jouent dans la société. Ils écrivent dans la lettre ouverte d’appel à mobilisation :

« Nous ne pouvons nous résoudre à être des gestionnaires de misère, sans questionner les causes structurelles et politiques qui ne cessent d’accentuer la pauvreté dont souffrent nos usagers. »

Ils ne veulent plus se satisfaire de petites perspectives au regard de cette situation qui se dégrade, avec l’augmentation du nombre de personnes pauvres, de chômeurs, de personnes à la rue, d’étudiants précaires etc. Situation face à laquelle, ils seront toujours en première ligne. Ils appellent à se questionner sur les causes de cette précarisation de masse et se mobiliser contre ce système qui est une usine à misère.

Un des grévistes explique : « Le sens de cette grève, c’est aussi de dire à ceux qui ont pu ressentir la violence institutionnelle du 115, que nous sommes à leurs côtés, que leur situation et la nôtre sont liées ».

Mais face à ces constats, ils savent qu’ils ne pourront pas gagner seuls. C’est la raison pour laquelle ils appellent à une convergence avec l’ensemble de leur secteur social, sur la question de l’augmentation des salaires qui est au centre de cette rentrée, et plus largement sur la question des conditions de travail. Plus largement encore, ils pointent la nécessité de présenter un plan de bataille concerté dans le secteur de la santé-social mais également avec l’ensemble des travailleurs qui font face aux enjeux de la précarisation généralisée et de masse. De fait, dans de nombreuses entreprises et notamment des multinationales qui engrangent des milliards de profits, les travailleurs se mettent en grève pour augmenter les salaires car l’inflation grignote le niveau de vie de l’ensemble du monde du travail. Il y a donc un enjeu à se coordonner avec les autres secteurs en lutte pour exiger une augmentation commune de tous les salaires. Les grévistes du 115 se sont montrés aujourd’hui particulièrement déterminés et le mot d’ordre était « La lutte continue ».



Mots-clés

mouvement ouvrier   /    Grève   /    Marseille   /    Notre classe