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Coup de gueule

Le piège de « la valeur travail »

Depuis plusieurs jours, le débat sur la « valeur travail » est réapparu dans le débat public, essentiellement pour aller à l’encontre des arguments contre la réforme des retraites. Coup de gueule d’Eric Bezou, cheminot licencié par la SNCF en 2020.

Eric Bezou, ancien cheminot

4 février 2023

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Photographie : « Fil cassé », Willy Ronis, 1950

Le pouvoir est friand de nouvelles expressions qui permettent de semer la confusion, de nous induire en erreur, de travestir le sens des mots. Sarkozy avait avant popularisé la fameuse France qui se lève tôt, pour stigmatiser les chômeurs. Dans cette expression orientée du pouvoir, une locution est régulièrement utilisée, la fameuse « valeur travail ».

Une valeur qui n’accorde pas de valeur à notre travail

La « valeur travail », qui semble pourtant porter aux nues le travail, enlève toute valeur au travail que nous fournissons. En effet, la « valeur travail » ne permet pas de discuter des salaires, pourtant, les salaires demeurent la principale forme de reconnaissance sociale du travail.

L’expression « valeur travail » semble indiquer que le simple fait de travailler nous valorise et que, dans l’absolu, nous pourrions même travailler gratuitement pour avoir la chance d’avoir une place dans la société, avec l’image sociale valorisante qui va avec. Alors que ce que nous souhaitons tous, pour nous sentir valorisés, c’est que la société reconnaisse la valeur de notre travail par un salaire à la hauteur de nos efforts.

La « valeur travail » permet également de gommer le caractère aliénant et absurde de beaucoup trop d’emplois, ainsi que les risques physiques et mentaux auxquels ils nous exposent, puisqu’on peut se prévaloir d’avoir subi tout cela pour le travail...

Une valeur qui évite de définir la valeur sociale du travail

Une autre idée induite par cette expression est que toute forme de travail est équivalente à une autre, le but suprême étant de travailler. Fabriquer des bombes aurait la même valeur que soigner des gens, ou instruire leurs enfants. L’expression « valeur travail » nivelle toute différence de valeur sociale du travail.

Un système de pensée qui s’apparente un peu à un calcul de PIB où toute activité participe à augmenter le chiffre sans aucune notion d’utilité réelle, et où même les activités nuisibles socialement ou écologiquement sont utiles pour élever le PIB. Et celui ou celle qui remet en question ce dogme, se voit immédiatement taxé de feignant ; il n’y a qu’à écouter les dernières sorties de Darmanin pour comprendre que la remise en cause de cette « valeur travail » est taboue.

Pour la bourgeoisie, la vie, la société, est un tableau Excel et seule la case bénéfice compte, alors que pour nous seule la valeur sociale de notre travail compte.

Une valeur qui détruit la planète

Toutes ces connotations de la « valeur travail » nous entrainent dans une spirale productiviste absurde qui nous pousse à travailler sans aucune autre considération, y compris écologiste. En réalité, c’est l’ensemble de l’activité humaine, mais surtout le travail d’un productivisme poussé jusqu’à l’absurde qui détruit la planète, dans l’unique but d’augmenter le capital, d’enrichir les plus riches.

Alors qu’il commence à être crucial de réfléchir à nos besoins dans le but d’économiser l’utilisation de l’énergie et globalement, l’impact environnemental de l’humanité pour rester dans un environnement non hostile à la vie humaine, la « valeur travail » veut nous faire foncer tête baissée dans n’importe quel travail, qu’importe l’utilité des marchandises produites ou encore qu’elles soient programmées à l’obsolescence à court terme.

Une valeur qui limite la valeur collective du travail

La Sécurité Sociale et l’existence des services publics, ont participé justement, jusqu’à présent, au sentiment, dans l’inconscient collectif, que notre travail est utile pour tous puisque le financement de ces services -assurance chômage, assurance maladie, assurance vieillesse- vient de notre travail.

Depuis l’après-guerre, le capital attaque cette valeur pour le collectif en tentant d’individualiser le travail au maximum, par exemple en parlant constamment de « charges sociales » pour les cotisations, ou dit autrement, le salaire différé, une richesse collective récupérée par les travailleurs dans des services accessibles à tous et notamment aux plus démunis.

La retraite fait partie de ces services, puisque l’attribution des pensions était, à l’origine, une continuité du salaire, et non pas à un « retour sur investissement » des cotisations versées.

L’individualisation sociale voulue par la bourgeoisie c’est de faire croire aux travailleurs qu’ils sont volés par d’autres travailleurs qui ont cotisé moins et qui vont toucher une pension équivalente, alors que les seuls voleurs sont ceux qui concentrent la richesse sans travailler réellement.

Que voulons-nous ? Que ceux qui ont participé pendant des décennies à la richesse sociale sans que la valeur de leur travail ne soit reconnue financièrement, meurent au travail ou de pauvreté pendant les premières années de retraite ? Plus de travailleurs hospitaliers, ou plus de policiers ?

Un travail qui nous épuise avec une productivité poussée à l’extrême et qui obscurcit à coup sûr l’avenir de nos enfants, ou un travail socialement et écologiquement responsable qui ouvre des perspectives à toutes et à tous ?

Quel est le sens du travail ? A quoi doit servir le travail ? Quelle doit-être sa place dans notre vie ? La mobilisation contre la réforme des retraites est donc le moment idéal pour reconstruire la solidarité sociale et nous poser des questions sur toutes les facettes de la véritable valeur de notre travail et de ce que nous voulons en faire.


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