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Débat

La farce de la « solution à deux États » et la perspective socialiste pour la Palestine

Depuis des décennies, les gouvernements impérialistes appellent à une « solution à deux États ». Il s'agit d'un échec évident. Mais à quoi ressemblerait une alternative socialiste ? Un débat avec différents courants trotskystes.

Nathaniel Flakin 

24 décembre 2023

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La farce de la « solution à deux États » et la perspective socialiste pour la Palestine

Article publié dans Left Voice le 16 décembre 2023.

Alors qu’Israël poursuit son assaut sur Gaza, faisant déjà plus de 20 000 morts, le monde entier discute de ce que pourrait être une solution juste au conflit. Les gouvernements impérialistes ne cessent de répéter la même proposition qu’ils font depuis plus de 30 ans (et en réalité depuis la Commission Peel de 1937) : la soi-disant solution à deux États. Le président américain Biden affirme qu’« une solution à deux États est le seul moyen de garantir la sécurité à long terme du peuple israélien et du peuple palestinien ». Le premier ministre britannique, Rishi Sunak, et le président français, Emmanuel Macron, appellent, eux aussi, à des mesures concrètes en vue de la création d’un État palestinien.

Comme l’ont montré les trois décennies écoulées depuis les accords d’Oslo, la « solution à deux États » n’est pas une solution du tout. La Cisjordanie palestinienne a été découpée en minuscules enclaves par les colonies israéliennes. Les colons d’extrême droite n’ont cessé de construire des campements lourdement fortifiés avec le soutien de l’armée israélienne, afin de rendre impossible toute forme de territoire palestinien contigu. Les accords de 1993 visaient à transférer une partie des tâches administratives de Tsahal à un régime de collaboration dans certaines régions, tandis que les colons israéliens colonisaient le reste de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.

Même s’il était possible de proclamer une sorte d’État palestinien formellement indépendant dans les frontières de 1967, un tel État resterait désespérément pauvre et totalement soumis à l’État d’Israël, sans aucun contrôle sur ses propres frontières. M. Biden prétend que deux États garantiraient « des mesures égales de liberté et de dignité », mais comme l’a montré l’expérience de l’Autorité palestinienne, cela donnerait tout au plus une couverture libérale à l’inégalité et à la discrimination existantes – il s’agirait d’une colonie israélienne semblable aux bantoustans de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid.

Lire aussi : Les accords qui ont mis la Palestine à genoux

Plus de 5 millions de réfugiés palestiniens vivent en dehors de la Palestine. Ils ont tous le droit démocratique fondamental de retourner dans leur patrie. Ils ne peuvent pas tous être entassés en Cisjordanie et à Gaza. Les Juifs israéliens représentent une minorité du peuple palestinien, alors que les frontières de 1948 leur attribuent 78 % du territoire. Cette « solution à deux États » ne constituerait donc qu’une forme d’apartheid différente de celle pratiquée actuellement – elle enfermerait les réfugiés palestiniens dans un ghetto ou rejetterait entièrement leurs droits.

La « solution à deux États » n’a jamais été qu’une phrase creuse utilisée par les gouvernements impérialistes pour gagner du temps pendant que les colons sionistes colonisent le reste de la terre palestinienne. Les socialistes du monde entier s’accordent à dire que cette « solution à deux États » est une farce destinée à apaiser les libéraux pendant que le gouvernement israélien poursuit son programme de nettoyage ethnique. Mais à quoi ressemblerait une alternative  ? Les socialistes doivent-ils réclamer un État ou deux États  ? Peut-il y avoir une quelconque solution au conflit sur une base capitaliste ?

Dans cet article, nous soutiendrons qu’un programme de révolution permanente, avec pour objectif une Palestine socialiste unifiée, est la seule option réaliste pour mettre fin au conflit. Nous allons débattre spécifiquement avec les tendances trotskystes.

Les tendances trotskystes

Les premiers trotskystes en Palestine se sont opposés à la partition. S’adressant aux travailleurs juifs, ils appelaient à « une guerre de classe commune avec nos frères arabes  ; une guerre qui est un lien inséparable de la guerre anti-impérialiste des masses opprimées dans tout l’Orient arabe et dans le monde entier ».

Les trotskystes palestiniens étaient pour la plupart des Juifs antisionistes, et ils appelaient à une Fédération socialiste du Moyen-Orient qui garantirait l’égalité des droits pour tous les peuples. C’est ce pour quoi les communistes de Palestine se sont battus dès 1920. Pourtant, Staline, dans l’une de ses nombreuses trahisons, a soutenu la partition de la Palestine et a apporté un soutien militaire au sionisme. Les trotskystes étaient donc les seuls à poursuivre la tradition communiste. Dans les années 1960 et 1970, de nouveaux mouvements de gauche radicale comme l’Organisation socialiste israélienne (Matzpen), travaillant aux côtés de gauchistes palestiniens comme le FDLP, ont poursuivi cette lutte pour une Palestine socialiste fondée sur l’égalité.

Les trotskystes du monde entier ont constamment combattu toutes les formes de racisme, d’antisémitisme et d’oppression coloniale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les trotskystes se sont battus pour que les pays impérialistes ouvrent leurs frontières aux réfugiés juifs de l’Europe occupée par les nazis. Les sionistes, en revanche, ne s’intéressaient qu’à la création d’un État en Palestine et refusaient donc d’apporter un quelconque soutien aux réfugiés qui se dirigeaient vers d’autres destinations.

Dans les années qui ont suivi la guerre, la Quatrième Internationale, fondée par Trotsky, a dégénéré et s’est effondrée. Il existe aujourd’hui de nombreuses tendances dont la tradition remonte à Trotsky, mais beaucoup ont abandonné le programme historique et défendent des positions opportunistes. Cela se reflète également dans la question palestinienne, et les différentes tendances trotskystes sont loin de respecter leur héritage programmatique.

La solution « socialiste » à deux États

Certains socialistes pensent aujourd’hui qu’une solution juste au conflit peut être apportée par deux États pour deux peuples, à condition que ces États soient socialistes. Cette position est défendue par différentes organisations dans la tradition du trotskyste sud-africain Ted Grant, dont l’Alternative socialiste internationale (ISA), le Comité pour une Internationale ouvrière (CIO) et la Tendance marxiste internationale (TMI), entre autres [1]. L’ISA est la seule tendance trotskyste à l’heure actuelle à disposer d’un groupe opérationnel en Israël, le Mouvement de lutte socialiste, connu en hébreu sous le nom de Maavak.

Toutes ces organisations, avec de légères variations, ont appelé à une « solution socialiste à deux États ». Dans un long article datant de 2013, Judy Beishon du CIO plaide pour « deux États – une Palestine socialiste et un Israël socialiste » sur la base d’un « droit égal à l’autodétermination » pour les deux peuples. La solution « socialiste » à deux États présente les mêmes problèmes que la version impérialiste : Comment une solution socialiste pourrait-elle impliquer de donner une énorme majorité du territoire à une minorité du peuple vivant dans la Palestine historique  ? Pourtant, pour le CIO, la question essentielle est de formuler un programme qui soit acceptable pour la conscience actuelle des masses, et il affirme que « l’idée de deux États serait beaucoup mieux acceptée qu’un seul État par une majorité de travailleurs des deux côtés du fossé national ». Le CIO met particulièrement l’accent sur les travailleurs israéliens, affirmant que « l’idée d’un seul État dans lequel ils deviendraient une minorité est un anathème pour la plupart d’entre eux ».

Il est indéniable qu’une majorité de Juifs israéliens soutiennent le sionisme – beaucoup pensent que la suprématie juive en Palestine est essentielle. Cela ne devrait pas surprendre les marxistes, étant donné que l’être détermine la conscience. Les travailleurs juifs israéliens ont un niveau de vie très élevé par rapport aux prolétaires de la région, tant en Israël que dans les pays voisins. Ils reçoivent donc certains bénéfices du colonialisme. En Israël aujourd’hui, une nette majorité de Juifs israéliens non seulement soutient la guerre, mais a appelé à son intensification. On peut s’attendre à cela dans toute colonie : la plupart des Blancs d’Afrique du Sud ont soutenu l’apartheid jusqu’au bout.

Pour les socialistes, il devrait être clair que nous ne pouvons pas fonder notre programme sur les préjugés d’une nation oppressive. Comme l’a écrit Trotsky à propos des travailleurs blancs d’Afrique du Sud, « le pire crime de la part des révolutionnaires serait de faire la moindre concession aux privilèges et aux préjugés des Blancs. Celui qui donne le petit doigt au diable du chauvinisme est perdu ».

Le désir de gagner les travailleurs juifs israéliens à un programme socialiste est louable. Mais l’ISA/CIO propose de le faire en faisant des concessions à leur chauvinisme, en promettant que leurs privilèges pourront être maintenus sous le socialisme. Cela rappelle les premiers colons « sionistes socialistes » en Palestine qui croyaient pouvoir créer des communautés socialistes, les kibboutzim, sur la base d’un nettoyage ethnique. L’effondrement de toutes les prétentions « socialistes » de l’État israélien montre que le socialisme est incompatible avec le chauvinisme.

Autodétermination

Il est bien connu que les léninistes défendent le droit à l’autodétermination. Mais un appel à « l’autodétermination pour tous » représente une double incompréhension du programme communiste contre l’oppression nationale. Lénine et l’Internationale communiste n’ont jamais demandé l’autodétermination pour tous les peuples – ils ont demandé l’autodétermination pour les peuples opprimés.

Il ne s’agissait pas d’un principe abstrait, mais d’une tentative d’unir les énergies des peuples opprimés luttant contre la domination étrangère à la lutte du prolétariat pour l’auto-émancipation. L’appel à « l’autodétermination pour tous », y compris pour une nation oppressive comme Israël, tourne ce principe en dérision. Pour le CIO, cela signifie réclamer une Ulster socialiste : dans le cas de l’Irlande, reconnaître l’« autodétermination » des colons protestants de droite dans le Nord signifie nécessairement nier le droit du peuple irlandais à l’autodétermination.

Lénine et les bolcheviks n’ont jamais demandé l’autodétermination des peuples russophones d’Ukraine ou d’autres républiques soviétiques, car cela se ferait inévitablement au détriment de l’autodétermination des nations historiquement opprimées par le chauvinisme de la Grande Russie. Aujourd’hui, Vladimir Poutine est furieux que Lénine ait délibérément rejeté l’« autodétermination » d’une nation opprimée en Ukraine. Il aurait été absurde d’appeler à l’« autodétermination » des pieds-noirs en Algérie ou des Boers en Afrique du Sud – il s’agirait simplement d’un masque « socialiste » pour l’oppression nationale créée par le colonialisme de peuplement.

Lire aussi : Vers un retour de la « solution à deux Etats » ?

La deuxième erreur consiste à considérer le droit à l’autodétermination comme un absolu. Comme l’expliquait Lénine, « les différentes revendications de la démocratie, y compris le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, ne sont pas un absolu, mais une partie de l’ensemble du mouvement démocratique (aujourd’hui : socialiste) mondial. Il est possible que, dans certains cas concrets, la partie soit en contradiction avec le tout : elle est alors à rejeter. Il peut arriver que le mouvement républicain d’un pays ne soit que l’instrument d’intrigues cléricales, financières ou monarchiques d’autres pays nous avons alors le devoir de ne pas soutenir ce mouvement concret donné, mais il serait ridicule, sous ce prétexte, de rayer du programme de la social-démocratie internationale le mot d’ordre de république. »

Et il faut s’interroger : comment l’application de la suprématie juive dans la majeure partie de la Palestine historique, même dans un système qui se dit « socialiste », peut-elle être compatible avec un programme démocratique de base ?

Gagner les travailleurs juifs israéliens à un programme socialiste signifie avant tout les convaincre de la nécessité de rompre avec leur propre classe dirigeante. Ils doivent abandonner le bloc sioniste et se joindre aux travailleurs et aux masses pauvres du monde arabe. C’est la condition sine qua non de leur propre libération. Lorsque l’ISA/CIO prétend que la revendication d’un « Israël socialiste » permet de gagner plus facilement les travailleurs juifs israéliens au socialisme, il s’agit en fait d’un très mauvais socialisme, fondé sur la purification ethnique. Il s’agit tout au plus du « socialisme » des kibboutzim – un socialisme d’apartheid qui n’a rien à voir avec la tradition trotskyste.

Note complémentaire : La TMI et les Spartakistes

Plusieurs autres tendances défendent une « solution socialiste à deux États » sans utiliser ce terme. La Tendance Marxiste Internationale (TMI) a défendu la même position que l’ISA et le CIO, avec des formulations légèrement différentes. En 2005, alors que la seconde Intifada touchait à sa fin, Fred Weston, dirigeant de la TMI, a écrit qu’en Palestine, « deux territoires séparés devraient être mis en place ». À quoi ressembleraient ces territoires  ? « Un État viable pour les Palestiniens pourrait être construit à partir de la Cisjordanie, de Gaza et de la Jordanie (où 60 % de la population est palestinienne  !), ainsi que de toutes les parties de l’Israël actuel qui pourraient être intégrées dans un tel État. Ce n’est qu’une légère variante de la « solution à deux États » des impérialistes. L’idée selon laquelle les Palestiniens n’ont qu’à s’installer en Jordanie est notamment défendue par la droite depuis des décennies.

Alors que nous travaillions sur cet article, nous avons découvert que la TMI avait discrètement édité le texte de Weston au cours des derniers mois. Les citations ci-dessus peuvent encore être trouvées sur les versions archivées du site web de la TMI datant de cet été. La nouvelle version, cependant, appelle à des « territoires autonomes » au lieu de « territoires séparés » , et à un « territoire viable » au lieu d’un « État viable ». Manifestement, la TMI semble s’éloigner de la « solution à deux États » qu’elle préconisait auparavant, sans pour autant changer explicitement de position. Dans un nouvel article datant d’octobre 2023, la TMI semble s’éloigner de la solution à deux États, mais il n’est pas tout à fait clair si elle a répudié sa position précédente.

Bien sûr, il est bienvenu qu’ils s’éloignent de leur chauvinisme antérieur. Mais une organisation marxiste sérieuse peut être jugée sur la façon dont elle apprend de ses erreurs et les corrige dans des discussions avec l’avant-garde – ce genre d’édition silencieuse et de nouveaux articles sans reconnaître leurs positions antérieures est le contraire. [2]

La Ligue Spartakiste est une autre organisation qui appelle à la création d’un État juif séparé en Palestine. Souvent perçue comme étant d’ultra-gauche, elle s’aligne pourtant étroitement sur Ted Grant, l’aile droite du mouvement trotskyste, sur d’importantes questions programmatiques. Elle défend l’appel à deux États avec le néologisme « peuples interpénétrés », ce qui ne signifie rien d’autre que de faire les mêmes concessions au chauvinisme en confondant délibérément peuple oppresseur et peuple opprimé. Le fondateur du Spartakisme, Jim Robertson, a fait ses premières armes dans l’organisation de Max Shachtman et, contrairement aux trotskystes de l’époque, il a soutenu la création d’Israël.

La solution à un seul État non socialiste

Face à l’horreur qui se poursuit à Gaza, plusieurs intellectuels israéliens courageux, comme Ilan Pappé et Gideon Levy, ont appelé à la création d’un État démocratique unique dans la Palestine historique. Cet État garantirait l’égalité des droits pour tous, « de la mer au Jourdain », comme le dit le slogan. L’ancien premier ministre israélien Ehud Olmert a déclaré un jour que le principe « un homme, une voix » signifierait que « l’État d’Israël est fini ». Olmert, un ethnonationaliste d’extrême droite (qui, selon les critères actuels, est considéré comme un modéré !) a ainsi clairement indiqué que le sionisme et la démocratie sont fondamentalement incompatibles. L’État d’Israël se définit explicitement non pas comme l’État de ses citoyens, mais comme l’État du peuple juif.

Cela signifie qu’Israël n’est en aucun cas démocratique. Ses lois nient les droits des peuples indigènes et, comme nous l’avons expliqué plus haut, ceux de la majorité de la population. Le gouvernement israélien de droite prétend parler au nom de tous les Juifs du monde. Selon la définition profondément erronée de l’IHRA, il s’agit d’une forme d’antisémitisme. Les principes démocratiques de base signifieraient l’égalité des droits pour tous ceux qui vivent en Palestine.

La « solution à un État » proposée par Pappé et d’autres est une vision libérale et démocratique de la Palestine. À l’heure où la plupart des démocraties libérales autoproclamées soutiennent agressivement l’apartheid et une guerre génocidaire, une déclaration aussi fondamentale des principes démocratiques est une position courageuse. Comme le souligne Pappé, il existe déjà un État qui règne sur l’ensemble de la Palestine historique. Il est à la fois simple et radical de dire que tous ces gens devraient avoir les mêmes droits.

Certains socialistes défendent également l’idée qu’un État unique, démocratique, laïque, mais non socialiste, est la voie à suivre. Les socialistes de la tradition de Tony Cliff, regroupés au sein de la Tendance socialiste internationale (TSI), préconisent cette solution. Le Socialist Workers Party (SWP) de Grande-Bretagne a récemment expliqué à quoi ressemblerait une « solution à un seul État » (p. 11). Comme modèle, ils mentionnent que « la menace d’une révolution a forcé les dirigeants sud-africains blancs à démanteler les lois de l’apartheid qui séparaient et privaient de leurs droits les Sud-Africains noirs des Sud-Africains blancs ». Pourtant, l’exemple de l’Afrique du Sud post-apartheid montre que, malgré l’abolition de lois explicitement racistes, l’inégalité entre les Blancs et les Noirs s’est en fait accrue. Cela montre les limites de telles victoires démocratiques sous le capitalisme.

Les socialistes sont les défenseurs les plus cohérents de la démocratie, et c’est pourquoi nous défendons la « solution à un État ». Mais la grande question est de savoir qui pourrait être le sujet social d’une transformation aussi radicale. Qui mettra en œuvre un tel programme  ? Il est évident que ce ne peut être la classe dirigeante israélienne, qui tire des profits énormes de l’occupation. Mais on ne s’attend pas non plus à ce qu’une telle impulsion vienne des travailleurs juifs israéliens, qui reçoivent des miettes de la table de leurs dirigeants et n’ont donc pas d’intérêt immédiat à sacrifier leurs privilèges. Les impérialistes feront tout ce qu’ils peuvent pour empêcher la démocratisation, car cela signifierait la perte de leur vassal sioniste dans une région géostratégiquement importante. Les différentes directions bourgeoises du mouvement de libération palestinien ont également trouvé le moyen de profiter des souffrances de leur peuple et ne défendent pas de stratégies qui impliqueraient une rupture radicale avec l’ordre mondial existant. Les bourgeoisies arabes, tout en prétendant soutenir les Palestiniens, ont toutes trouvé des arrangements avec l’impérialisme.

Non, la seule force capable de lutter pour la démocratie, ce sont les travailleurs et les opprimés de la région. Ces forces ne sont représentées par aucun gouvernement. Pourtant, il s’agit de centaines de millions de personnes qui sont exploitées par l’impérialisme et les dictatures corrompues qu’il maintient en place, et qui aspirent à la dignité et à la liberté. Un mouvement révolutionnaire de masse abattrait les frontières érigées il y a cent ans par les puissances coloniales. Un tel mouvement révolutionnaire formerait une alliance avec d’autres peuples opprimés, tels que les Kurdes.

Les travailleurs juifs israéliens seraient également attirés par une perspective de transformation aussi radicale de la société. Malgré leurs privilèges relatifs, les travailleurs juifs israéliens vivent dans l’une des sociétés capitalistes les plus inégalitaires de l’histoire, où la pauvreté côtoie la richesse fabuleuse. Un mouvement révolutionnaire dans le monde arabe, appelant à une réorganisation complète de la vie sociale, pourrait détacher du sionisme au moins une minorité de travailleurs juifs.

Une lutte pour le socialisme mobiliserait des centaines de millions de travailleurs et de pauvres, les unissant au-delà des divisions nationales imposées par l’impérialisme. L’expérience de la lutte, l’union autour d’intérêts communs dans l’opposition aux différentes classes dirigeantes, créerait un véritable sentiment d’unité internationale. C’est ce qui rendrait possible une véritable coexistence et coopération.

La Fédération socialiste du Moyen-Orient

Comme l’a décrit le révolutionnaire russe Léon Trotsky dans sa théorie-programme de la révolution permanente, si un mouvement de masse de travailleurs et d’opprimés lutte pour la démocratie, il ne peut se limiter à des objectifs démocratiques. Si la classe ouvrière gagne le pouvoir au Moyen-Orient, renversant les dictatures pro-impérialistes, elle sera confrontée à l’opposition la plus féroce de la part de l’impérialisme et des bourgeoisies locales. Les gouvernements ouvriers seront contraints de prendre des mesures drastiques contre la propriété privée – et c’est ainsi qu’une révolution « démocratique » amorcera une transformation socialiste. C’est pourquoi la révolution est permanente.

En tant que socialistes, nous devons souligner que le conflit ne peut être résolu ni par « un État » ni par « deux États ». La Palestine est une région minuscule – elle ne peut exister qu’en tant que partie d’une totalité économique mondiale. Cela signifie être un client dépendant de l’impérialisme, comme les sionistes le garantissent depuis 75 ans. Ou alors, la Palestine peut faire partie d’une alliance de républiques ouvrières dans toute la région. C’est pourquoi nous appelons à la création d’une fédération socialiste du Moyen-Orient. Une telle fédération centraliserait les activités économiques de tous les travailleurs, tout en garantissant à tous les peuples les droits démocratiques à leur propre culture et à l’autogestion. Cela inclurait le droit pour les travailleurs juifs israéliens d’organiser leurs propres affaires sur une base démocratique.

Une Palestine socialiste, en tant que partie d’une fédération plus large, ne serait pas exactement « un seul État » non plus. Comme l’a souligné Lénine dans L’État et la Révolution, un État dirigé par la classe ouvrière n’est plus un État au sens propre du terme. Tous les États de l’histoire ont été l’instrument d’une minorité parasitaire exploitant et opprimant la majorité. Mais un État ouvrier est dirigé par la majorité elle-même, les travailleurs s’administrant eux-mêmes, et il n’est donc plus un appareil séparé des masses populaires. Pour reprendre les termes de Lénine, il s’agit tout au plus d’un « semi-État » dans le format de la Commune de Paris, qui disparaîtra au fur et à mesure que la société socialiste se développera. Il n’est donc pas tout à fait exact de dire que nous sommes pour « un seul État » en Palestine. Nous voulons un gouvernement des travailleurs, qui n’est plus un État au sens traditionnel du terme. Notre objectif est d’avoir zéro État : nous voulons une société mondiale sans classes dans laquelle les gens travaillent ensemble sur la base de la solidarité.

Vous avez dit auto-détermination ?

Pour conclure, nous aimerions revenir sur la tradition des Israéliens antisionistes du groupe Matzpen des années 1960 et 1970. Ces socialistes ont affiché un soutien inconditionnel à la lutte des Palestiniens contre le colonialisme, dans la perspective d’une révolution socialiste visant à renverser le sionisme et toutes les formes de domination impérialiste. Une partie de cette lutte consistait à se coordonner et à débattre avec les gauchistes palestiniens. Matzpen a soutenu que les Palestiniens devraient affirmer clairement que dans une future Palestine libérée, les Juifs auraient tous les droits démocratiques.

Dans le cadre de ce programme, Jabra Nicola et Moshe Machover du Matzpen (le premier Palestinien, le second Juif israélien) ont également réclamé le droit à l’autodétermination pour tous les groupes nationaux vivant dans une Fédération socialiste du Moyen-Orient. De manière controversée, ils ont également défendu le droit à l’autodétermination pour les Juifs. Ils ont toutefois ajouté de nombreux qualificatifs et ont précisé que « l’ISO [Matzpen] ne préconise pas un État juif séparé ». Mais dans une région post-sioniste libérée de l’impérialisme, ils voulaient s’assurer que chaque groupe ait des droits démocratiques complets.

Nous sommes d’accord pour dire qu’une Palestine socialiste doit accorder les droits culturels les plus complets et la plus grande autonomie possible à tous les Juifs qui veulent y vivre, comme à n’importe quel autre peuple. Nicola et Machover ont expliqué qu’après la révolution, qui accordera à des millions de réfugiés palestiniens le droit au retour, « il y aura toujours un territoire continu habité par une écrasante majorité de Juifs israéliens. Sur ce territoire, ils exerceront leur droit à l’autodétermination. Le droit à l’autodétermination n’a rien à voir avec les frontières d’Israël, ni avec aucune autre frontière qui pourrait être tracée sur la carte en ce moment.

Cela n’a évidemment rien à voir avec l’« Israël socialiste » prôné par l’ISA, le CIO ou la TMI. Matzpen parlait de territoires limités où les communautés juives israéliennes resteraient majoritaires, si elles le souhaitaient, après la destruction révolutionnaire de l’État sioniste. Cela n’empiéterait pas sur les droits démocratiques des Palestiniens – et il s’agit donc d’un droit démocratique fondamental des Juifs israéliens que tout socialiste soutiendrait.

Cependant, comme l’a expliqué Lénine, le droit à l’autodétermination ne signifie rien si ce n’est le droit de faire sécession – toute autre chose n’est qu’une phrase vide de sens. Si un peuple ne peut pas choisir de former son propre État indépendant, alors il n’a aucun droit à l’autodétermination. Dans le cas de la Palestine, un État séparé dans lequel les Juifs israéliens constituent la majorité ne peut survivre que s’il reste dépendant de l’impérialisme et en hostilité constante avec ses voisins.

Avec le plus grand respect possible pour les camarades du Matzpen, nous pensons que la formulation de l’« autodétermination » pour les Juifs israéliens ne peut que conduire à la confusion (même si nous sommes d’accord avec la logique des arguments de Nicola et Machover). Nous prônons une Palestine socialiste avec des droits démocratiques complets pour tous ceux qui y vivent – mais un État juif israélien séparé saperait les droits des masses de la région à vivre à l’abri de l’impérialisme.

Le socialisme en Palestine accordera la plus grande autonomie possible au peuple juif. Il effacera enfin toutes les hiérarchies raciales qui existent parmi les Juifs israéliens, permettant aux cultures juives opprimées de s’épanouir. Il n’existe aucun moyen de maintenir un État à majorité juive sans violer les principes les plus fondamentaux de la démocratie.

Lire aussi : Jabra Nicola : une stratégie trotskyste pour la Palestine

Pour un seul État socialiste

Pour conclure : en tant que socialistes, nous soutenons toutes les luttes pour la démocratie. Cela signifie que nous apportons notre soutien inconditionnel à la résistance palestinienne contre le colonialisme et l’apartheid, même si nous sommes profondément critiques à l’égard des directions palestiniennes. Nous rejetons toute tentative de légitimer l’inégalité par la farce de la « solution à deux États », et plus encore lorsque cette solution à deux États est présentée sous des atours socialistes.

« Du fleuve à la mer, nous exigeons l’égalité  ! » Nous soutenons toute proposition qui appelle à une véritable démocratie pour tous dans le cadre d’une Palestine démocratique unique. Mais nous précisons qu’une telle vision ne peut devenir réalité que si les travailleurs et les opprimés s’organisent indépendamment de l’impérialisme et de toutes les forces bourgeoises. Une Palestine démocratique ne peut être créée que dans le cadre d’une transformation radicale de l’ensemble de la région – et cela, à notre avis, nécessite une perspective socialiste.

Trois quarts de siècle après la création d’Israël, nous pensons que les trotskystes juifs palestiniens de la fin des années 1940 avaient la seule vision réaliste pour résoudre le conflit : les travailleurs palestiniens, juifs et tous les autres travailleurs de la région doivent lutter ensemble pour rompre avec l’impérialisme et créer une Fédération socialiste du Moyen-Orient.


[1Aux Etats-Unis, ISA est représentée par Socialist Alternative, le CIO par le Independent Socialist Group et la TMI par Socialist Revolution.

[2Nous avons remarqué que d’autres contextes, le même Weston défend des positions réactionnaires. Dans cet article, il répète par ailleurs des calomnies à l’égard des Palestiniens, accusant l’OLP de vouloir « jeter les Juifs à la mer ». Les membres de la TMI devraient se demander si de telles opinions ont leur place dans une organisation trotskyste, et pire encore dans sa direction.



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