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Trump-Biden

États-Unis : la surenchère xénophobe au cœur de la présidentielle

Dans la bataille présidentielle, Biden et Trump se veulent les champions d'une frontière étanche avec le Mexique. Une préoccupation au centre de l’élection après des années de durcissement xénophobe du régime.

Raji Samuthiram

14 mars

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États-Unis : la surenchère xénophobe au cœur de la présidentielle

Crédit photo : Voice of America

Alors que ces derniers jours le duel Biden-Trump pour la présidentielle américaine de novembre prochain a été confirmé, Joe Biden a proposé cette semaine dans son projet budgétaire pour 2025 une augmentation de 4,7 milliards de dollars pour renforcer les frontières avec le Mexique. Ce fonds d’urgence devrait permettre d’embaucher plusieurs milliers d’agents de répression aux frontières, de maintenir ouvert 34 000 lits en centre de rétention, et de continuer de détenir et de trier les enfants immigrés. Mais il sera sûrement bloqué par les Républicains, qui avaient déjà refusé d’approuver une augmentation de 13,6 milliards de dollars en février — après l’avoir négocié eux-mêmes avec les Démocrates. Une volte-face de dernière minute, après qu’ils ont exigé la fermeture de la frontière comme condition pour approuver l’aide financière à l’Ukraine, à Israël et à Taïwan.

Ces bisbilles politiciennes s’inscrivent dans le contexte tendu des élections américaines, qui se déroulent en pleine crise de l’establishment sur fond d’une souffrance sociale croissante : fusillades quotidiennes, chute de l’espérance de vie et de la qualité de l’éducation, épidémie d’opioïdes… Face à une désillusion générale sur le contrat social américain et les dépenses militaires externes exorbitantes, les deux partis misent aujourd’hui sur un agenda anti-immigrés pour attirer le vote conservateur, instrumentalisant les chiffres records d’arrivées aux frontières depuis le début du mandat de Biden. En découlent deux campagnes tournant autour d’une même surenchère xénophobe et sécuritaire pour gagner le vote des Américains perdants de la mondialisation et de l’impérialisme menée par leur propre camp.

Pour mettre les Démocrates en échec, les Républicains instrumentalisent la vie des immigrés

Depuis le début du mandat de Biden, le nombre de contrôles aux frontières a augmenté de 40 % pour atteindre 2,4 millions en 2023, selon la police aux frontières. Tous les ans, plusieurs millions de personnes passent par la frontière avec le Mexique, poussés par les crises climatiques et sociales dans leur pays, souvent subordonnés aux agendas impérialistes. Au Mexique, le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador joue un rôle clé dans le durcissement de la politique migratoire des États-Unis et l’appauvrissement de son pays, maintenant un budget historique pour les forces répressives de son pays avec l’appui de Washington. Résultat : la violence du passage à la frontière s’est également accrue. En 2023, 148 personnes sont mortes à la frontière mexicaine — un chiffre record, doublant celui de 2022.

Dans un même temps, l’immigration est devenue une préoccupation centrale dans les sondages pour la première fois depuis des années. Le résultat d’une campagne sécuritaire menée de façon intense tant par les Républicains que par les Démocrates conservateurs. Dans la course présidentielle, l’instrumentalisation de l’immigration est donc une pièce centrale. Depuis le début de son mandat, Trump et les Républicains fustigent Biden pour sa mollesse sur l’immigration — une critique face à laquelle celui-ci tente encore et toujours de montrer les muscles contre les étrangers.

Autour de 2022, dans le contexte d’une immigration repartant à la hausse après la paralysie du Covid, les gouverneurs républicains du Texas et de la Floride ont commencé à envoyer systématiquement des migrants vers les villes démocrates au nord, où les élus locaux ont alerté d’un déficit financier criant par rapport aux ressources allouées pour répondre aux besoins de milliers d’immigrés arrivant du Sud. À New York, Eric Adams — le maire démocrate droitier et ancien policier, élu sur un agenda sécuritaire a mis fin au droit à l’hébergement d’urgence en réponse à l’arrivée de milliers d’étrangers en plein hiver, déclarant que leur présence allait détruire la ville. Une déclaration qui a mis à mal les idéaux humanitaires de l’État historiquement démocrate qui, dans un contexte de crise sociale, de désillusion avec les démocrates, et de grandes campagnes politico-médiatiques sur la montée de la criminalité, vote de plus en plus à droite depuis quelques années.

Un petit exemple des dynamiques qui touchent d’autres États historiquement démocrates, qui avaient présenté leurs villes comme des « sanctuaires » pour les immigrés face à Trump et qui aujourd’hui voient une résurgence de la rhétorique et du sentiment anti-immigrés, sous le coup de l’agitation xénophobe des politiques. Témoignant de la fragilité de Biden dans son propre parti, plusieurs Démocrates s’alignent ouvertement sur le discours républicain et exigent plus de fermeté à la frontière de la part du président, à l’instar des 14 élus démocrates qui ont voté une proposition républicaine dénonçant la politique de l’administration en la matière. En difficulté face à un électorat polarisé par l’immigration d’une part et par le soutien du gouvernement au génocide à Gaza de l’autre, l’élection est loin d’être gagnée pour Biden. Pour l’instant, il mise surtout sur la peur de Trump pour mobiliser un vote du « moindre mal ».

La xénophobie d’État, des continuités entre Trump et Biden

Les sorties xénophobes de Trump qui, dernièrement, accusait les immigrés de « polluer le sang » des Américains, sont aujourd’hui devenues banales. Arrivé à la tête du pays en 2016, l’un de ses premiers actes avait été d’instituer une interdiction d’entrée sur le territoire pour tous les ressortissants de sept pays à majorité musulmane, et l’arrêt de l’admission de tous les réfugiés pendant quatre mois. Ces politiques chocs, comme les rafles d’immigrés menées par l’ICE (United States Immigration and Customs Enforcement, la police des frontières) ou les enfants arrachés à leurs parents aux frontières, ont été des mesures phares de l’administration de Trump, érigée en véritable époque de terreur anti-immigration par de nombreux commentateurs libéraux.

Pourtant, en matière de répression xénophobe, le parti démocrate et Biden se sont souvent alignés sur Trump, poursuivant des politiques toutes aussi, voire plus conservatrices, alors que le nombre de personnes tentant de se réfugier aux États-Unis augmente de jour en jour. Certaines des pires mesures sous Trump, comme l’enfermement des enfants, découlent directement des mesures instaurées par Obama, et sont aujourd’hui poursuivies par Biden. En mai 2023, après la fin de la mesure d’exception de Trump, instituée lors de la pandémie pour refuser le droit d’asile aux réfugiés, l’administration Biden l’a remplacée par un refoulement des demandeurs d’asile, visant ceux qui n’ont pas demandé l’asile dans des pays de transit avant leur arrivée.

La surenchère anti-migratoire se joue également au niveau militaire, avec l’envoi à la frontière de troupes de la Garde nationale par les gouverneurs du Texas et de la Floride depuis 2021, ou encore de la menace républicaine d’une intervention militaire au Mexique contre le trafic de drogue, agité comme un autre mal découlant de l’immigration. Biden, quant à lui, a envoyé 1 500 soldats au Mexique en mai 2023, et Trump promet de faire de même s’il est réélu, annonçant par la même occasion qu’il mobiliserait les troupes aujourd’hui déployées à l’étranger. Une annonce qui s’inscrit dans la rhétorique isolationniste de Trump, qui fait campagne sur le protectionnisme et la défense des intérêts des États-Unis. Cette surenchère, qui se joue principalement aujourd’hui entre Biden et Trump, a pris des nouvelles proportions récemment en vue des élections présidentielles.

La dépendance envers la main-d’œuvre immigrée : une contradiction dans la surenchère

Si la droite ne se prive pas d’utiliser les frontières comme levier politique pour avancer sur son agenda, la situation économique des États-Unis pointe aussi ses contradictions. Alors que les économistes bourgeois se félicitent de « l’atterrissage en douceur » de l’inflation, la croissance du PIB américain est indéniablement liée à l’afflux continu de travailleurs immigrés, surtout à l’heure d’un déclin démographique, comme le souligne l’économiste Michael Roberts. En Floride, où le gouverneur Ron DeSantis a tenté de concurrencer Trump dans la primaire avec une politique anti-migratoire brutale, le Parti républicain a dû apaiser le patronat suite au passage d’une loi locale ultra-dure. Celle-ci criminalise le transport de personnes sans papiers dans l’état et oblige les hôpitaux de demander le statut migratoire des personnes admises en clinique — ce qui, selon de nombreux patrons mécontents, n’aide pas à attirer la main d’œuvre exploitable.

À l’heure d’une baisse de natalité et de la productivité locale, et alors que le mouvement ouvrier connaît une revitalisation inédite depuis des décennies qui inquiète le patronat américain, ces contradictions constituent une limite à l’agenda réactionnaire des Républicains. Si la mise en œuvre de ces délires xénophobes pourrait se trouver limitée en pratique, le discours visant à fabriquer un ennemi intérieur devrait cependant constituer un élément essentiel de la campagne électorale de Trump, tout en alimentant fortement le programme de Biden.

Cette dynamique américaine fait écho au renforcement autoritaire et anti-migratoire qui touche plus largement les pays du cœur impérialiste. Le nouveau « Pacte sur la migration et l’asile » de l’Union européenne vise ainsi à refouler les demandeurs d’asile hors d’Europe, tandis que le Royaume-Uni tente d’aller encore plus loin en organisant la prise en charge de ses demandeurs d’asile par le Rwanda. Ces politiques entretiennent un dialogue constant avec l’extrême droite, qui surfe sur les crises sociales pour progresser dans les parlements, voire atteindre le gouvernement fédéral, comme en Italie.

La militarisation des frontières, l’enfermement des migrants et le programme de l’extrême droite, présentés comme une solution aux crises à répétition, affaiblit en réalité notre camp social en semant la division entre nationaux et étrangers, migrants réguliers et sans-papiers, et protège in fine la stabilité des États impérialistes responsables des crises qui touchent non seulement le Sud global, mais également leurs propres classes populaires. Pour combattre ces politiques qui tuent et qui divisent, il faut revendiquer la liberté de circulation et d’installation et la régularisation de tous.


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