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Crise climatique

« C’est du pillage, pas de la sécheresse » : en Uruguay, des millions de personnes privées d’eau potable

Alors que l’Uruguay est confrontée à la pire sécheresse depuis 74 ans, les réservoirs sont au plus bas en raison de l’usage intensif de l’eau par l’agro-industrie. La population est contrainte de boire une eau du robinet salée, coupée à de l’eau de mer.

Seb Nanzhel

17 juillet 2023

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« C'est du pillage, pas de la sécheresse » : en Uruguay, des millions de personnes privées d'eau potable

Crédits photo : capture d’écran TRT World Now

« C’est horrible, vous ne pouvez pas la boire. Ma femme a de l’hypertension, donc c’est impossible pour elle de boire cette eau en raison de la quantité de sel qu’elle contient », témoigne un enseignant auprès de Reuters. Comme des millions d’habitants d’Uruguay, il subit les impacts d’une dégradation dramatique de la qualité de l’eau courante, alors que le pays traverse sa pire sécheresse depuis 74 ans.

« Même les animaux évitent de la boire »

Après trois années sèches, et de fortes chaleurs, les réservoirs d’eau destinés à la consommation humaine sont au plus bas. CNN rapporte ainsi que le Canelón Grande, un réservoir dont dépendent plus d’un million de personnes et la capitale Montevideo, n’est plus qu’un champ de boue, traversable à pied. De même, le réservoir Paso Severino, qui fournir 60% des personnes du pays, est au niveau le plus bas jamais enregistré, avec moins de 3 millions de mètres cubes sur les 70 millions habituels.

En réaction, le gestionnaire public de l’eau OSE a dû fournir une eau potable mélangée à de l’eau salée en provenance de l’estuaire de la Plata, afin d’allonger la durée de vie des stocks. « C’est insupportable à cause du sel », explique à CNN Carlos Santos, membre de la Commission Nationale pour la Défense de l’Eau et de la Vie et professeur d’anthropologie à l’Université de la République. Il ajoute : « même les animaux évitent de la boire ». Au-delà du goût repoussant, de potentiels impacts sur la santé menacent la population. Le Guardian rapporte ainsi : « Début mai, le mélange avait atteint le niveau maximum de sel et de chlorure recommandés par l’OMS, et maintenant il a dépassé du double ces seuils ».

Toujours selon le journal britannique, le doyen en chimie de l’Université de la République explique qu’il « ne recommanderait pas la consommation de cette eau au moment présent » quand son confrère en médecine la considère encore comme sûre, tout en avertissant : « au fur et à mesure que les niveaux et les temps d’exposition augmentent, des répercussions peuvent apparaître. »

Les femmes enceintes, les enfants et les personnes ayant des problèmes de santé ont reçu comme conseil du gouvernement de ne pas boire l’eau du robinet. En conséquence, la population qui en a les moyens s’est rabattue massivement sur l’eau en bouteille. Les ventes ont explosé de 224% en mai. « l’eau du robinet est virtuellement imbuvable. Mais il y a approximativement 500 000 personnes qui ne peuvent pas acheter d’eau en bouteille », dénonce ainsi Carmen Sosa, de la Commission Nationale pour la Défense de l’Eau et de la Vie.

« Ce n’est pas de la sécheresse, c’est du pillage »

A Montevideo, alors que les manifestations se multiplient pour l’accès à l’eau pour tous ,« ce n’est pas de la sécheresse, c’est du pillage » a été tagué sur les murs de l’opérateur public de l’eau OSE. En effet, si l’Uruguay est un pays habituellement riche en eau, bien que lourdement impacté par l’accentuation des épisodes de chaleur et de sécheresse causés par le changement climatique, ces ressources sont accaparées par l’agro-industrie et les entreprises exportatrices.

Le Guardian explique ainsi : « Seule une petite proportion de l’eau en Uruguay est utilisée pour la consommation humaine. En 2019 les principales exportations - le riz, la pulpe de bois, le soja, la viande – ont utilisé plus de 50 fois la quantité d’eau destinée à la consommation humaine ». Ainsi, 19 entreprises consomment autant d’eau que l’intégralité de la population du pays, quand l’industrie exportatrice du riz consomme à elle seule 5 fois plus que toute la population. Des consommations massives que les industriels ne paient pas, quand la population qui subit les conséquences de ce pillage doit se rabattre sur l’achat d’eau en bouteille (dont les industriels producteurs ne paient pas non plus l’extraction).

De plus, en pleine sécheresse, le projet d’implantation dans le Sud de l’Uruguay d’un datacenter Google qui consommera 7,6 millions de litres d’eau par jour, soit la consommation quotidienne de 55 000 personnes, mais également le lancement le mois dernier de la plus grande usine de pulpe à papier du monde - 129,6 millions de litres engloutis par jour au profit de la compagnie Finlandaise UPM – ont contribué à jeter de l’huile sur le feu.

Dans une déclaration, les travailleurs du gestionnaire public de l’eau OSE dénoncent le pillage impérialiste des ressources en eau au profit des industries exportatrices : « Les causes profondes du manque d’eau disponible, ainsi que de la qualité de l’eau existante, résident dans le modèle productif qui est appliqué dans notre pays depuis des décennies et a par conséquent une utilisation de l’eau et de la terre qui privilégie le profit du capital au-dessus des besoins de la population ». Ces travailleurs ont par ailleurs été visés par des politiques austéritaires, de réductions d’effectifs et de répression syndicale, qui ont renforcé la profondeur de la crise, alors que le gouvernement cherche à privatiser la gestion de l’eau potable avec le lancement en 2022 du projet Neptune.

Alors que des manifestations se multiplient face à cette situation devenue invivable, cette crise de l’eau témoigne des impacts dévastateurs du pillage impérialiste sur les plans environnementaux et sanitaires. Une nouvelle preuve, entre le scandale du chlordécone aux Antilles, les destructions environnementales de Total en Tanzanie et Ouganda ou encore les ravages de Lafarge, que la crise climatique et ses impacts sur les populations ne peuvent être affrontées qu’en combattant frontalement un patronat qui se construit et se maintient sur les pillages et les destructions écologiques, particulièrement dans les pays dominés.


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