Caméra au poing

Lutte palestienne, le cinéma témoigne

Alex Ludo

Lutte palestienne, le cinéma témoigne

Alex Ludo

Depuis les camps de réfugiés jusqu’aux exactions subies en Cisjordanie en passant par les salles de montage d’Europe et d’Israël, cinq films nous racontent l’histoire du peuple palestinien, de 1936 jusqu’à nos jours.

Little Palestine : journal d’un siège d’Abdallah Al-Khatib (Syrie / 2021 / 89’)

Sous la forme d’un journal intime, Abdallah Al-Khatib, réalisateur palestinien, raconte le siège du camp de Yarmouk entre 2013 et 2015. Avec sa caméra, il montre comment sa mère infirmière, des enfants, des vieillards et des familles y luttent pour survivre. Comme les camps de Tel al-Zaatar (1976) et de Chatila (1985-1987) avant lui, Yarmouk incarne la tragédie du peuple palestinien. Bâti en 1957 au sud de Damas, c’était le plus important camp de réfugiés palestinien jusqu’à la guerre civile syrienne qui conduisit beaucoup d’habitants à fuir (encore une fois), avant que Bachar Al Assad ne lui impose un siège. Environ 18 000 réfugiés décidèrent néanmoins d’y rester, à l’image de cette dame à l’écran qui voit sous ses yeux se reproduire les exils d’une incessante Nakba qu’elle a connue dès 1948.

Plus d’eau, plus d’électricité, plus de denrées ni de médicaments, tout ce que reçoivent les Palestiniens dans ce camp sont les bombes qui tuent ceux que la faim n’a pas déjà emportés. Pourtant, entre les ruines, apparaissent une école, un jardin, des enfants, un mariage aussi. « Nous sommes nés pour vivre, pas pour mourir », déclare un réfugié qui répare l’accès à Internet après une attaque de l’armée syrienne.

Dans cette petite Palestine d’exilés assiégés, le peuple palestinien refuse de se laisser anéantir par le régime syrien.Il continue de chanter la révolution palestinienne et de se battre pour son retour à la terre. Contacté par le Monde en 2021, au moment de la sortie du film en salles, le réalisateur déclarait que « L’acte de filmer, avant même qu’il ne devienne une manière de documenter cette histoire, a été pour moi un acte de survie, une façon de préserver mon équilibre psychologique ». Il nous laisse un intense témoignage des derniers moments de vie dans ce camp qui fut presque totalement rasé à partir de 2018. Sensible, sa caméra l’est aux enfants qui taguent les murs pour écrire leur détresse mais aussi leur espoir de retrouver leur pays, autant qu’aux explosions qui manquent de nous priver de ses images. Le retentissement de chacune d’entre elles nous coupe le souffle.

Le film est disponible sur Arte VOD.

Of Land and Bread d’Ehab Tarabieh (Israël / 2019 / 89’)

« Retournez d’où vous venez. Et ne venez pas me dire que c’est votre État ». Comment mieux commencer un film sur le colonialisme que par cette question de la terre ? Le titre qu’on peut traduire comme « De la terre et du pain » nous y avait préparé. Le cadre débullé de la première scène fait écho à la torsion du droit à la terre dont il sera question dans les minutes qui suivent. Elle se situe dans un champ de blé planté par des paysans palestiniens. Interrompus par un propriétaire israélien, une discussion s’engage entre eux, une discorde plutôt : celle de colonisés qui résistent à leur inquisiteur. Venu s’approprier les terres palestiniennes, le colon se voit opposer une résistance collective des travailleurs de ce champ qui leur appartient depuis des générations. Osant négocier un partage des terres - «  on fait moitié-moitié - l’Israélien justifie mal cette solution à « deux champs » qui suppose l’acceptation par les palestiniens de se voir déposséder de leurs terres au nom d’un Dieu qui n’a ici pour religion que le colonialisme. Derrière la caméra, un de ces Palestiniens de Cisjordanie à qui l’ONG israélienne B’tselem a donné une caméra et qui a ainsi contribué à documenter plus de dix ans d’occupation. L’exemple ici filmé en ouverture de Of Land and Bread fait fonction d’allégorie de la conquête et de la domination coloniale d’Israël sur toutes leurs terres en Palestine.

Comme dans les courts métrages suivants, ce sont les colonisés eux-mêmes qui produisent les images. Ils témoignent ainsi de la quotidienneté des violences et des exactions commises par les colons dans les territoires occupés de Cisjordanie. Ce projet filmique initié par B’tselem en 2007 livre une mosaïque glaçante des violences multiformes de Tsahal et des sionistes contre les Palestiniens. Elles n’épargnent pas les enfants. L’un est montré tabassé au coin de la rue. D’autres sont enlevés dans ce qui s’apparente à des rafles. D’autres encore sont empêchés de dormir par les incessantes perquisitions qui n’ont pas d’autre motif que de les torturer. C’est à la révélation et à la dénonciation de ces humiliations déshumanisantes qu’entendent participer ces films, sans se prétendre exhaustifs. À voir sur Tënk, Of Land and Bread d’Ehab Tarabieh est une trace de ses exactions qu’il est plus utile que jamais de rappeler. À l’heure où selon les gouvernements impérialistes, Israël a le droit de se défendre inconditionnellement, nous avons besoin de ces images qui rappellent qui agresse qui.

Le film est disponible sur la plateforme VOD Tënk.

Ici et ailleurs - Jean-Luc Godard, Jean Pierre Gorin, Anne-Marie Mieville, Groupe Dziga Vertov (France / 1974 / 53’)

En 1970, Jean Pierre Gorin et Jean-Luc Godard, regroupés au sein du Groupe Dziga Vertov, se rendent en Palestine, caméra à la main, à la demande du Fatah et avec le soutien financier de la Ligue arabe. Le film devait s’intituler Jusqu’à la Victoire. De retour en France, les cinéastes estiment qu’il est impossible de monter ces images d’ailleurs et de leur trouver un sens ici. Eux-mêmes n’arrivent pas à revenir de là-bas. « Très vite en France, tu ne sais pas quoi faire du film. Très vite, comme on dit, les contradictions éclatent et toi avec. », déclare Godard. Entre temps, il y a eu Septembre Noir. Les militants que Godard et Gorin avaient rencontrés, accompagnés et filmés sont pour beaucoup morts dans ces massacres de septembre 1970 perpétrés en Jordanie.

Ce n’est que quatre ans plus tard, en 1974, et avec Anne-Marie Miéville que Godard termine le film. Il revient sur l’organisation première des images et ses contradictions pour les dialectiser. Le film devient Ici et Ailleurs. Il témoigne encore de « la guerre populaire prolongée commandée par la logique du peuple, et tout ça jusqu’à la victoire », mais son propos n’est plus le même que le projet initial de 1970. Il devient une réflexion sur la manière et les enjeux d’articuler des images et des sons, de faire un film, depuis ici sur là-bas. Il pose la question de savoir comment soutenir ici la lutte là-bas.

« Pourquoi Papa n’a pas de travail ? » demande à l’écran une petite fille à sa mère. Godard suggère que si personne ne possède la réponse, c’est peut-être parce que les bonnes questions ne sont pas posées. Entre autres choses, il pointe subtilement l’économicisme du prolétariat français qui est en réalité celui de sa direction. Les prolétaires français apparaissent préoccupés par des questions nationales et distraits par la télévision dont ils montent le son. Les cinéastes invitent aussi à penser le rôle qu’eux-mêmes cherchent ici à jouer, pour la révolution ailleurs. Refusant la succession d’images commentées, le dispositif de montage qui utilise plusieurs dimensions, formes et aspects de l’objet « film », veut, au fond, davantage poser (le) problème que formuler des réponses.

L’Olivier du Groupe Cinéma Vincennes (France / 1976 / 85’)

« Ce film, nous le faisons pour l’Europe. Nous remercions les peuples et forces progressistes dans le monde pour leur précieux soutien : le sionisme dispose de puissants moyens de propagande ; il faut cette solidarité pour le vaincre ; car notre cause est juste, quand les peuples la connaissent, ils se mettent à nos côtés contre le mensonge », déclare un fedayin dans L’Olivier.

C’est ce projet que réalise le Groupe Cinéma Vincennes en 1976. Il réunit des cinéastes (algériens et français) militants pendant les années 68. S’y succèdent des témoignages et des archives relatifs aux moments fondamentaux de la lutte nationale palestinienne, entre 1936 et 1976. Si le film s’ouvre sur des archives médiatiques pro-israéliennes où l’on s’émeut de la prise d’otages de Munich, les cinéastes ont aussitôt fait de rembobiner l’histoire du conflit israélo-palestinien pour en présenter les origines. C’est 1936 et la grande révolte contre les Britanniques et les premiers sionistes. C’est ensuite la Nakba en 1948, un fedayin filmé en 1965, la guerre de 1967, les affrontements entre militaires jordaniens et fedayins palestiniens à Amman en 1970, le comité des femmes de l’OLP…

Mais surtout et en même temps, on voit aussi 1941 à Amsterdam, et la première (et seule ?) grève contre la déportation des Juifs sous le nazisme. On voit l’Union des juifs progressistes à Bruxelles contre le sionisme. Témoignent d’anciens résistants déportés à Buchenwald et à Ravensbrück, ainsi qu’un ancien détenu du Fort Breendonk. Ils disent que la libération du peuple juif et la lutte contre l’antisémitisme ne peuvent résolument pas signifier le colonialisme au Moyen Orient ni l’oppression du peuple palestinien. Le film fait encore se succéder des manifestations à Barbès et les bombardements au Sud Liban, en passant par la solidarité des paysans travailleurs en France et celle des Israéliens qui ont rompu avec le sionisme à Jérusalem. Leurs paroles évoquent ceux qui se battent dans le monde entier pour une Palestine où puissent vivre en paix juifs et Arabes. Elles nous sont précieuses et nous permettent de resituer la lutte du peuple palestinien contre le sionisme dans sa longue histoire anti-impérialiste et internationaliste.

Pour un seul de mes deux yeux d’Avi Mograbi (Israël / 2005 /100’)

Ces derniers jours, l’espace médiatique est saturé par la récupération et l’instrumentalisation de récits et de causes orchestrées par Israël et par les gouvernements qui le soutiennent. Des pires horreurs de l’antisémitisme jusqu’à l’instrumentalisation des fiertés, tout permet de justifier, sous couvert de représailles, le génocide des Palestiniens auquel se livre l’État sioniste.

Mais au-delà de ces récits qui nous parviennent par les relais médiatiques et qui constituent une propagande décisive pour couvrir les crimes d’Israël, il y a, dans le projet sioniste, deux mythes fondamentaux, celui de Samson et celui de Massada. Dans Pour un seul de mes deux yeux, Avi Mograbi convoque ces deux récits pour leur opposer des images de l’occupation israélienne en Palestine. Cette remise en question des mythes à l’aune des images se matérialise ensuite dans le troisième espace du film : Avi Mograbi dialogue avec un ami palestinien qui lui raconte au bout du téléphone l’intervention de Tsahal chez lui et engage une analyse de l’État sioniste du point de vue palestinien.

D’un côté, la parole, celle qui raconte. D’un autre, les images, celles qui montrent. Nous sont contées tour à tour l’histoire de Samson, depuis le fond d’une banale classe d’école juive en Israël, puis celle du courageux peuple de Massada, objet de commémorations et reconstitution rituelles. Sur les ruines de l’ancienne ville assiégée par les Romains en l’an 72-73 de notre ère, des Israéliens venus communier avec « leur » histoire vont jusqu’à remettre en scène le suicide collectif des habitants de Massada qui préférèrent mourir plutôt que de se rendre aux colons. Ce mythe, ces ruines et ce récit constituent un véritable appareil à forger l’esprit vengeur et résistant des Israéliens. Mais contre qui ?

Le seul siège qui est sensible dans le film est celui qu’Israël impose aux Palestiniens. Massada est loin. Mograbi dévoile la fonction matricielle de ces mythes dans l’entreprise coloniale de l’État d’Israël. Torture au checkpoint, interdiction de passer les frontières, réquisition des terres : ces images ne sont pas celles de l’époque romaine mais celles de la Palestine. Aujourd’hui, c’est elle qui est colonisée et assiégée.

Puissance de la parole et puissance des images se confrontent pour livrer un tableau démythifié de la situation en Palestine. L’idéologie israélienne dévoilée, Massada devient une réalité palestinienne.

Tous les films d’Avi Mograbi sont disponibles gratuitement sur son site.

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