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27 de mai de 2022 Twitter Faceboock

Impérialisme
Pillage impérialiste : une enquête du NY Times révèle les millions volés à Haïti par la France
Julien Anchaing

Si elle est portée sur des faits généralement connus, l’enquête a pour nouveauté de permettre de chiffrer les effets du pillage économique et financier d’Haïti par la France et les Etats-Unis.

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Crédit photo : AFP

Le New York Times a publié une enquête longue et documentée sur l’histoire de la dette publique haïtienne et ses conséquences sur le sous-développement du pays. Si les faits de la «  double dette  » sont connus, les journalistes sont parvenus à chiffrer une estimation du «  manque à gagner  » et du pillage orchestré par la France et les Etats-Unis sur l’île. Dans une enquête en plusieurs épisodes du NYT (New York Times), Catherine Porter, Constant Méheut, Matt Apuzzo et Selam Gebrekidan reviennent en détail sur l’histoire du pillage de Haïti par les puissances impérialistes.

Aucune tare naturelle ou malédiction mystique n’est à la base du sous-développement d’ Haïti et de la pauvreté structurelle de sa population. Il y a des victimes et des bénéficiaires de cette affaire : d’une part la population haïtienne maintenue dans une pauvreté extrême et de l’autre l’enrichissement de grandes banques impérialistes et fortunes françaises et américaines, et tout particulièrement du Crédit Industriel et Commercial.

Haïti, un exemple historique de la dette odieuse

L’histoire de l’endettement d’Haïti comme mécanisme de subordination du pays aux intérêts des Etats-Unis et de la France, est une histoire connue. La Haïti révolutionnaire de 1791 et qui proclame son indépendance en janvier 1804 avait infligé des défaites importantes à l’impérialisme français et à Napoléon avant de s’ériger comme première nation noire libérée du joug colonial. Un exemple inacceptable pour les impérialistes français et les bénéficiaires de la traite négrière qui décident en 1825, derrière la personne de Charles X, de menacer la jeune nation avec la politique classique de la canonnière – une pratique des pays impérialiste qui consiste à menacer de tirer à la canonnière sur les côtes des pays qui ne payent pas leurs dettes. Une politique qui contraint le pays à contracter une dette impossible à rembourser de près de 150 millions de francs or (soit 3 fois le PIB estimé de Haïti en 1825) et qui enchaîne le pays de nouveau à l’impérialisme français : pour rembourser ces dettes, le pays contracte de nouvelles dettes auprès de banques françaises, et plus particulièrement du CIC. Cette dette, qui va devenir double, a pour intérêt d’indemniser les anciens esclavagistes français, rentiers de l’esclavagisme et du colonialisme, tout en continuant à contracter des dettes structurelles avec des grandes banques françaises.

L’estimation que donne le NYT est la principale nouveauté qu’apporte l’article : en dollars actualisés, on peut estimer la dette contractée par Haïti en 1825 à près de 565 millions de dollars. Un chiffre qui pourrait paraître faible si on le compare aux presque 14 milliards de PIB du pays mais qui en réalité reflète mal l’impact de cette somme sur le développement de Haïti. Selon les estimations de plusieurs économistes ayant travaillé auprès de ces journalistes, le coût d’opportunité économique pour Haïti, ou manque à gagner, pourrait aller de 21 milliards de dollars à 115 milliards de dollars, soit 8 fois le PIB actuel du pays. Des milliards de dollars qui n’auront jamais été investis ni dans la santé, ni dans le système scolaire quasiment inexistant (même à niveau primaire) de l’île mais qui auront surtout participé à renflouer les poches de grandes fortunes européennes comme le gendre du tsar russe Nicolas Ier, ou encore de Gaston Gallifet, surnommé le « massacreur de la Commune ». Une dette odieuse en ce qu’elle est directement contractée contre les intérêts de la population et qui a notamment constitué le Crédit Industriel et Commercial comme l’un des plus grands conglomérats financiers d’Europe, capable même de financer des projets architecturaux comme… La Tour Eiffel. A ce moment, aucun Etat de la région ne vient en aide à Haïti. Pire : pour les Etats-Unis encore esclavagistes, la libération d’ Haïti pourrait donner un exemple aux esclaves américains. Pour preuve de ce mécanisme de spoliation les auteurs rappellent qu’en «  1911, sur 3 dollars perçus via l’impôt sur le café, principale source de revenus du pays, 2,53 dollars servent à rembourser la dette aux mains d’investisseurs français, d’après les estimations des historiens haïtiens Gusti-Klara Gaillard et Alain Turnier  ».

Cette dette odieuse est une première dans l’histoire du 19ème car elle a été imposée aux vainqueurs de la Révolution Haïtienne dont les héritiers ne sont parvenus à rembourser qu’en 1888 la dette initiale, soit quasiment 60 ans plus tard. Pendant la Première Guerre Mondiale, en 1915, les Etats-Unis prennent le contrôle du pays et imposent un nouvel emprunt en 1922. La National City Bank construit sa richesse sur cette spoliation de près du quart des revenus publics haïtiens entre 1922 et 1935. L’enquête détaille en profondeur, au moins jusqu’à 1935, les conditions de l’endettement structurel de l’Etat aux intérêts des impérialismes français et américain. Une dette structurelle qui accompagne longtemps le pays, et notamment sous la dictature de Duvalier soutenue par les Etats-Unis.

La canonnière ne s’est pas arrêtée en 1825

L’autre intérêt de l’article réside dans le rappel du rôle de la France et des Etats-Unis dans leur ingérence sur la politique intérieure du pays. Pour défendre leurs intérêts, ces deux Etats n’auront eu aucun problème à d’abord soutenir la dictature des Duvalier pour ensuite soutenir le coup d’Etat de 2004 contre Jean Bertrand Aristide, premier président à remettre en question et chiffrer la dette qui avait jusqu’ici enchaîné le pays, allant jusqu’à le forcer à l’exil avant de mettre en place une opération militaire supplémentaire dans le pays. L’enquête va jusqu’à citer des diplomates français qui reconnaissent ouvertement que le coup d’Etat de 2004 était lié à la volonté de Aristide de remettre en question la dette externe du pays et de demander des indemnisations.

Si l’enquête a fait l’objet d’un petit tremblement de terre, c’est parce qu’elle décrit et chiffre ce que toutes les ambitions démocratiques et universalistes affichées par les impérialistes français et américains cherchent à cacher. Le pays le plus pauvre d’Amérique Latine et des Caraïbes, l’est parce que la France puis Etats Unis et leurs bourgeoisies négrières l’ont enchaîné au mécanisme que les impérialistes appliquent à toutes les semi-colonies : la dette externe, odieuse et illégitime, qui permet de piller une partie conséquente de chaque richesse produite dans le pays. Si Haïti est un cas unique dans la méthode qui lui a été appliquée, elle n’est qu’un exemple des pires méthodes des impérialistes et de la complicité des élites locales vivant des miettes des richesses spoliées quotidiennement.

Plutôt que de raisonner l’Etat Français comme souhaitent le faire les journalistes du NYT et attendre un remboursement ou une indemnisation partielle hypothétique, il faut exiger une abolition totale de la dette externe d’ Haïti ainsi qu’un remboursement intégral à sa population des richesses spoliées. Cela passera notamment l’expropriation de toutes les banques et grandes fortunes ayant profité de la spoliation des richesses du peuple et de la classe ouvrière haïtienne. Enfin, il s’agit de demander la levée de tous les secrets diplomatiques français et américains pour révéler la vérité sur les affaires de la France dans la région.

 
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