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ANALYSE

Une réforme des retraites « plus juste » pour les femmes ? Décryptage d’une attaque patriarcale en règle

Dans sa présentation du projet de la réforme des retraites, Borne a présenté le maintien de l'âge de fin de la décote à 67 ans comme un cadeau pour les femmes. Une rhétorique des plus hypocrites, qui masque mal la réalité déjà catastrophique de la retraite pour les femmes, que la réforme ne ferait qu’aggraver.

Gabriella Manouchki

12 janvier 2023

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Crédits photo : ALAIN PITTON / AFP

 « L’âge de départ sans décote sera à 67 ans, notamment pour ceux qui ont des carrières hachées, et je pense particulièrement aux femmes ». Lors de l’annonce du projet de réforme des retraites, ce mardi, Elisabeth Borne a osé présenter le fait de pouvoir prendre sa retraite complète à 67 ans maximum comme une mesure qui protège les femmes. Loin d’être une nouveauté, cette disposition est déjà en place à l’heure actuelle et révèle précisément toute la violence patriarcale du système actuel des retraites. En réalité, la réforme ne va faire qu’accentuer cette violence en reportant le départ à la retraite de 62 à 64, en allongeant la durée de cotisation à 43 annuités d’ici 2027.

Une réforme qui amplifie les effets patriarcaux du système actuel des retraites

Pour saisir la manière dont les retraites affectent déjà les femmes, il faut d’abord voir que le montant des pensions est établi sur la base des salaires, selon un calcul qui non seulement reproduit mais aussi amplifie largement les inégalités salariales entre les hommes et les femmes : les salaires des femmes étant aujourd’hui inférieurs de 22% à ceux des hommes (INSEE 2022), leurs pensions de droit direct - sans compter les reversions - sont quant à elles inférieures de 40% à celles des hommes (DREES 2022).

Cela s’explique principalement par le fait que les femmes sont d’avantages touchées que les hommes par le travail précaire en raison des secteurs qui les emploient majoritairement, des contrats qui leurs sont accordés ou encore de la combinaison du travail salarié à temps partiel avec le travail domestique qui leur reste largement dévolu dans le cadre familial. Au total, alors que 7,6 % des hommes occupent un emploi à temps partiel, c’est le cas de plus de 28,1 % des femmes (INSEE 2022), notamment pendant la période d’éducation des enfants. De fait, le montant des pensions étant calculé sur la base du salaire perçu durant la carrière (25 meilleures années de la carrière dans le privé, 6 derniers mois hors primes et indemnités de la carrière dans le public), les femmes sont sanctionnées par le système des retraites.

En plus de répercuter les inégalités salariales, le système actuel sanctionne lourdement les femmes en conditionnant le droit de partir à la retraite à la durée de la carrière, à travers le paramètre des annuités de cotisations. Les femmes connaissent en moyenne des carrières plus courtes : d’une part, elles arrivent plus tard sur le marché du travail ; d’autre part, elles sont davantage susceptibles de traverser des périodes d’inactivité (sans emploi ni chômage) au cours de leur carrière, en lien encore une fois avec la charge du soin des enfants ou des proches. À ce titre, 12% des femmes sont recensées comme inactives contre 6% des hommes, et parmi elles 54% le sont pour des raisons familiales ou se déclarent « au foyer » contre 7 % des hommes inactifs (INSEE 2022). Ces périodes comptent comme autant d’années « en moins » dans la carrière, et donc dans le cumul des annuités qui ouvrent droit à une pension de retraite. C’est ce qui pousse les femmes à devoir choisir entre partir avant d’avoir réalisé une carrière « complète » avec une décote sur leur pension, ou bien à travailler plus longtemps pour compléter leur carrière et toucher une retraite à taux plein au détriment de leur santé.

C’est là qu’intervient la question de la fin de la décote, qui est déjà en place et vantée par le gouvernement comme une disposition féministe : à 67 ans, quelle que soit la durée de la carrière, il est possible de toucher une retraite à taux plein, c’est-à-dire sans décote. Soit un mécanisme qui, sous la pression des faibles pensions, incite les femmes à travailler jusqu’à 67 ans – sachant que leur espérance de vie en bonne santé, toutes catégories sociales confondues, atteint à peine 64 ans (DREES 2018).

Comme le souligne la chercheuse Christine Marty, les femmes sont les plus impactées par ce mécanisme de décote : d’une part, parce qu’elles ont des carrières plus courtes, elles partent plus souvent à la retraite avec une pension amputée (8% des femmes contre 6% des hommes pour la génération de 1950) ; d’autre part, parce qu’elles ont en moyenne des pensions plus faibles, elles continuent plus souvent de travailler jusqu’à 67 ans pour maximiser le montant de leur pension (19% des femmes contre 10% des hommes).

Pire, une retraite « à taux plein » n’est même pas synonyme d’une retraite complète. En partant à 67 ans sans avoir validé toutes ses annuités, une travailleuse verra certes un « taux plein » appliqué à son salaire de référence (50% avant retraite complémentaire pour le régime général, 75% pour la fonction publique), mais sa pension de retraite sera tout de même réduite à la hauteur des trimestres manquants.

La réforme des retraites ne change donc pas les mécanismes patriarcaux déjà en place dans le système actuel : il tend à empirer leurs effets en augmentant le nombre d’annuités nécessaires pour ouvrir le droit à la retraite au détriment des carrières les plus courtes.

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Le mensonge des « mesures sociales » du projet de réforme

Pour faire mine de compenser cette dimension de la réforme, le gouvernement assure que les femmes profiteront de la prétendue dimension « sociale » des mesures introduites avec ce nouveau projet. Mais, derrière des effets d’annonce, ces mesures ne consacrent aucune amélioration pour les femmes, ni pour les plus précaires de manière générale.

En particulier, le « minimum retraite à 1200 euros », présenté comme la garantie d’une retraite digne pour toutes et tous, est non seulement largement insuffisant pour vivre, mais aussi ne concerne que les travailleurs ayant cotisé tous leurs trimestres. Cette mesure exclut donc une grande partie des travailleuses qui, comme on l’a vu, peinent déjà à accumuler les 41,5 annuités actuelles et peineront d’autant plus quand il faudra avoir cotisé 43 ans.

Sur la question de la pénibilité, le maintien du « compte professionnel de prévention » instauré en 2014 par Hollande masque mal la persistance de la restriction générale des critères, qui repousse de fait toute possibilité de prise en compte de la pénibilité spécifique subie par les femmes au travail. Pourtant, des études montrent que les hommes et les femmes sont exposés différemment aux conditions de travail pénibles. Notamment, les femmes sont plus exposées aux risques psychosociaux, et à la pénibilité liée au manque de moyens, ou encore aux troubles musculo-squelettiques selon l’INSEE. Une question qui reste aujourd’hui largement occultée, comme le souligne Chrisitine Marty.

Le gouvernement tente également de donner un vernis féministe à son projet de réforme en annonçant prendre davantage en compte la parentalité, plus 90% des congés parentaux étant pris par les femmes. À l’heure actuelle, la seule « contrepartie » relative à la parentalité est la possibilité de se voir attribuer au maximum huit trimestres de cotisation pour chaque enfant afin de pouvoir partir un peu plus tôt à la retraite - ce qui est bien loin de combler les interruptions de carrière liées à la maternité ou à l’éducation des enfants. Ce que propose le gouvernement à cet égard n’est rien d’autre qu’une facilitation, très limitée, de l’accès au dispositif « carrières longues » pour les femmes ayant bénéficié d’un congé parental : autrement dit, une mesure qui permettra à 3000 femmes d’accéder à un dispositif qui n’est rien d’autre qu’une arnaque.

Les femmes et les minorités de genre au premier rang d’une attaque généralisée

Ainsi, au même titre que pour l’ensemble des travailleurs les plus précaires, le projet de réforme des retraites n’est pour les femmes rien d’autre qu’une attaque d’ampleur, qui se situe dans la continuité directe d’un système déjà profondément patriarcal. Il ne peut qu’accentuer les écarts entre les pensions des hommes et celles des femmes, plongeant les retraitées dans une précarité encore plus grande que tout ce qu’elles auront connu au cours de leur vie, au moment même où elles sont le plus vulnérables.

Ce faisant, le projet de réforme accentue également les effets de dépendance induits par le système actuel des retraites. Moins il est possible pour les femmes de vivre sur la base de leur seule pension, plus cela les rend dépendantes des pensions des hommes et les oblige donc à organiser leur vie autour d’une conjugalité hétéronormée, y compris lorsque cela les expose à des situations de violences. La vie en couple avec un homme est en dernière instance la seule manière pour de nombreuses femmes d’échapper à une retraite synonyme de précarité, voire une question de survie pour ne pas être obligée de se tuer au travail jusqu’à 67 ans.

Soulignons que, face au système des retraites, les femmes immigrées sont de loin les plus exposées et sont en première ligne du projet de réforme. Puisqu’il leur manque souvent des annuités du fait d’avoir commencé à travailler à l’étranger et, bien souvent, d’avoir travaillé sans papier à leur arrivée en France et parfois pendant de très longues périodes, ce sont elles qui sont en premier lieu contraintes de travailler jusqu’à 67 ans pour éviter de sombrer dans la précarité. Alors qu’elles sont majoritairement employées dans les secteurs les plus précaires dans des conditions de pénibilité extrêmes, telles que celui du nettoyage, elles ne bénéficient d’aucun dispositif de compensation.

Au micro de Révolution Permanente, le témoignage de Fernande Bagou, agent de nettoyage, est à ce titre édifiant : « Ma carrière n’est pas continue, il y a eu des interruptions. Je suis arrivée ici tard et je dois donc en réalité travailler jusqu’à 67 ans. Imaginez un peu, comment je peux faire ça ! Je trouve que c’est inadmissible. Aujourd’hui, j’ai 62 ans et je suis déjà fatiguée. Me lever tôt me fatigue : je commence à 7h le matin, mais je suis à la L’Haÿ-les-Roses, je dois donc me lever à 4h pour me préparer, prendre le bus et après prendre deux trains pour aller sur mon lieu de travail. Aujourd’hui, avec les primes, mon salaires est de 1400€  ».

Les personnes trans, elles aussi, subissent de plein fouet les effets patriarcaux de la réforme des retraites. Largement marginalisées du monde du travail et surreprésentées dans les secteurs informels, elles sont nombreuses à subir des carrières particulièrement hachées, voire à ne pouvoir quasiment jamais cotiser au cours de leur vie. À l’âge de la retraite, cela donne lieu à des situations d’extrême précarité, aggravées par l’isolement familial que la transphobie structurelle impose.

Contre cette réforme antisociale intrinsèquement patriarcale, le mouvement féministe a un rôle important à jouer dans la prochaine séquence. À l’instar de ce qu’a initié la coordination féministe en publiant un appel à la grève et à manifester « jusqu’au retrait total de la réforme », les organisations syndicales, politiques et associatives qui se réclament de la grève féministe doivent s’emparer de la bataille qui s’ouvre avec la journée de grève du 19 janvier. Le travail préparatoire en vue de la grève féministe du 8 mars, déjà initié dans les cadres inter-organisations féministes locaux, constitue à ce titre un point d’appui important pour que les organisations du mouvement féministe mettent dès maintenant leurs forces au service de la construction d’une grève contre la réforme des retraites qui ne soit pas sans lendemain, en cherchant par tous les moyens à en développer les aspects intrinsèquement féministes. C’est par cette voie que nous pourrons construire un mouvement d’ampleur, à même d’arracher la retraite à 60 ans à taux plein et 55 ans pour les métiers pénibles - pour que plus personne n’ait à se casser le dos jusqu’à 67 ans.


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