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Réforme des retraites

Toulouse. Après la réussite du 31 janvier, construire des rencontres interprofessionnelles

À Toulouse, plus de 80 000 personnes ont pris la rue ce mardi, soit 30% de plus que le 19 janvier. Pour étendre et durcir le mouvement, certains secteurs mobilisés pourraient se saisir de l'appel à organiser des rencontres inter-professionnelles, à l'initiative de l'AG des grévistes de l'éducation nationale.

Gabriella Manouchki

2 février

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Une marée humaine dans les rues de Toulouse

Les images sont impressionnantes : alors que la tête de cortège avait passé le pont des Catalans, la fin de la manifestation n’avait pas encore quitté la place de départ au niveau du métro Saint-Cyprien, soit 3 km de foule compacte. Ce sont plus de 80 000 personnes qui ont été décomptées par les organisations syndicales, contre 50 000 personnes le 19 janvier dernier, soit une augmentation de 30% par rapport à la dernière date de mobilisation.

Dans la région, de nouveaux records de présence en manifestation sont également à relever, d’après les syndicats : 20 000 à Albi (contre 15 000 le 19) ; 16 000 à Tarbes (contre 10 000) ; 15000 à Foix (contre 11 000) ; 14 500 à Rodez (contre 12 500) ; 10 000 personnes à Montauban (contre 6 000) ; 7000 à Agen (contre 6000) ; 6500 à Auch (contre 6000) 6000 à Castres et à Figeac (contre 5000) ; ou encore 4000 à Cahors (contre 3500).

Dans la manifestation toulousaine, comparée au 19 janvier dernier, on a pu noter une plus forte organisation et structuration des cortèges par entreprise ou secteur : on pouvait notamment identifier une présence importante des travailleurs de l’aéronautique avec Airbus, Thalès, Safran ou encore Liebherr ; de l’énergie avec un cortège CGT Mines et Énergie ; des transports avec deux cortèges syndicaux pour la SNCF, un cortège Tisséo ou encore un cortège de l’aviation civile. Il y avait également d’importants cortèges syndicaux de la santé et de l’éducation, ainsi que quelques cortèges d’établissements.

Des travailleurs de plus petites entreprises, moins nombreux et habitués à faire grève, étaient également disséminés dans la manifestation. Au micro de Révolution Permanente, Alexis, transporteur chez DB Schenker et syndiqué à la CFDT, expliquait : « J’étais là le 19, je reviens aujourd’hui, et s’il faut revenir demain je serai là demain. On est 3 parmi les 150 de ma boîte à être là aujourd’hui. Ce sont mes premières grèves. »

La jeunesse étudiante, quant à elle, était beaucoup plus présente que le 19 janvier, avec plus de 500 personnes rassemblées dans un cortège initié par différentes organisations. « Des étudiants du Mirail, de Paul Sabatier, de l’UT1, des lycéens de Berthelot, Bellevue, Saint-Sernin, et j’en passe », résume Alberta, militante au Poing Levé. Le lycée Berthelot ainsi que le lycée hôtelier ont été bloqués dès le matin par les élèves, avec le soutien d’une partie du personnel. Dans une ambiance très combative, les jeunes ont chanté des slogans contre la réforme des retraites, mais aussi contre le gouvernement et contre l’extrême-droite, à l’heure où l’UNI se présente pour la première fois aux élections des conseils de la fac du Mirail.

En début de manifestation, des militantes de différentes organisations syndicales, politiques et associatives se sont rejoint pour mener une action féministe. Avec des slogans, des pancartes et des fumigènes, il s’agissait de visibiliser le caractère féministe de la grève et de dénoncer l’hypocrisie du gouvernement, qui a vendu sa réforme comme « plus juste » pour les femmes avant d’avouer qu’elles allaient être les plus impactées. On pouvait y lire des pancartes comme «  Réforme sexiste, grève féministe » ou encore « En grève jusqu’au 8 mars » - date de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes et des minorités de genre.

Des taux de grève importants et en hausse dans certaines entreprises du privé

Du côté des enseignants, l’assemblée générale qui s’est tenue après la manifestation a esquissé un tableau conforme aux chiffres importants mais en baisse à l’échelle nationale, avec quelques nuances au niveau local : dans certains secteurs, comme celui du centre-ville, les chiffres étaient en effet plus faibles le 31 que le 19 ; mais dans des secteurs plus périphériques, notamment autour de l’école de Caraman ou du collège Germaine Tillon d’Aussone, la dynamique semble au contraire ascendante, avec des taux de grève supérieurs et la création d’assemblées générales de secteurs réunissant plusieurs communes. De manière plus exceptionnelle, certains établissements sont très mobilisés, à l’image du lycée Berthelot qui enregistre 80% de grévistes chez les profs, et 100% au sein de la vie scolaire et des agents territoriaux.

Dans les transports, si une légère baisse a été observée à l’échelle nationale, la grève semble avoir été très suivie à Toulouse et dans la région, dans des taux similaires à ceux du 19 janvier, entre 60 et 75% de grévistes sur TER : un seul train Intercités était annoncé ce mardi entre Toulouse, Bordeaux et Marseille ; 60% des TGV et des Ouigo étaient supprimés ; et la plupart des TER étaient remplacées par des bus. Au micro de Révolution Permanente, Yohan de la CGT Mines et Énergie évoque également des taux de grève très importants, similaires à ceux du 19 janvier : « Plus de 50% dans beaucoup d’endroits, avec même des endroits qui dépassent 60% de grévistes, notamment dans les métiers techniques. »

Plus intéressant encore, la dynamique semble ascendante dans certaines entreprises particulièrement stratégiques du privé. Du côté d’Airbus, comme nous expliquait Bruno Galaud de la CGT Airbus : « Le 19 c’était déjà très suivi, aujourd’hui encore plus, parce que je pense qu’il y avait des salariés qui pensaient que les gens en général n’allaient pas se mobiliser, et du fait de l’ampleur du 19, ça a suscité une vocation à se mobiliser aujourd’hui. ». Les grévistes se sont rendus à la manifestation depuis leurs entreprises en occupant 37 bus côté opération, et une vingtaine côté SAS (Commercial Aircraft).

De même, chez Airbus Defense and Space : « Ça a l’air d’être au moins aussi gros que le 19, on a fait des bus cette fois : un bus complet, sachant que beaucoup de collègues sont venus par leurs propres moyens, donc c’est une très forte mobilisation aujourd’hui sur notre entreprise », nous expliquait Michel Molesin, coordinateur CGT Airbus Groupe.

Même son de cloche du côté des transports aériens : « Le 19 était mitigé selon les secteurs d’activité entre les contrôleurs et les personnels administratifs, sachant qu’on n’est pas tous impactés de la même manière. À Toulouse on était 30% de grévistes. Je pense que c’est un peu plus suivi aujourd’hui, dans les trois services toulousains de la DGAC », racontait Eric Ounes, du syndicat USACcgt.

De ce point de vue, la situation de Tisséo fait figure d’exception parmi les cortèges rencontrés : « C’est une mayonnaise qui a du mal à prendre dans l’entreprise, au niveau des roulants on est entre 30 et 35% de grévistes, on était légèrement supérieurs dans la journée du 19. À nous d’essayer avec les autres organisations syndicales de l’entreprise de mobiliser de plus en plus dans les jours à venir », résumait Stéphane Chapuis, de la CGT Tisséo. Une situation à mettre en perspective avec l’ouverture des NAO le 13 février prochain, pour lesquelles les organisations syndicales entendent préserver leurs forces.

En réalité, de nombreuses boîtes du privé ne sont pas encore entrées dans la bataille pour des raisons similaires. Alors que les NAO vont commencer dans certaines entreprises, réactualisant la nécessité de faire grève pour l’augmentation des salaires, il apparaît central d’articuler au sein du même mouvement la question des retraites et celle des salaires. « Tout va s’entremêler, mais si tout le monde est dans la rue, c’est un mélange de tout : retraite, pouvoir d’achat, ras le bol d’être muselé depuis 3 ans… C’est la rue qui s’exprime, c’est populaire et en haut il faut qu’il écoute un petit peu », poursuit Stéphane Chapuis de la CGT Tisséo.

Le point d’appui de l’appel de l’AG éducation : vers la construction de rencontres inter-professionnelles ?

Après la réussite du 31 janvier, pour durcir le rapport de force contre le gouvernement, la nécessité s’impose donc de coordonner ces différents secteurs mobilisés autour d’un plan de bataille commun. La prochaine date annoncée par l’intersyndicale le 7 février prochain, c’est-à-dire une journée de 24h appelée le même jour que les 48h déposées par les raffineurs, les travailleurs de l’énergie, ceux des ports et docks et les cheminots, rend cette perspective d’autant plus tangible.

C’est dans ce sens qu’Anna, cheminote et militante à Révolution Permanente, est intervenue lors de l’AG des cheminots qui s’est tenue à la gare Matabiau avant la manifestation : «  Je voulais insister sur l’importance du 7 et du 8, qui peuvent être un point d’appui pour augmenter le rapport de force contre la réforme des retraites, mais aussi pour nos salaires. On devrait commencer à faire des liens avec les autres secteurs, notamment avec les grévistes de l’éducation nationale qui se réunissent en AG, du côté de Tisséo, et de l’énergie qui appelle aussi au 7 et au 8. C’est depuis cette AG qu’on peut penser des actions locales et des liens concrets, qui ne se limitent pas seulement à se mettre en grève sur les mêmes dates. »

Dans l’après-midi, une AG des grévistes de l’éducation nationale s’est tenue à la Bourse du Travail pour faire état de la mobilisation et discuter des suites à donner au mouvement. Un représentant syndical de la CGT Énergie, ainsi qu’Anna de la SNCF, sont également intervenus. Après discussion, c’est avec une très large majorité que les grévistes ont acté le principe d’organiser, depuis une commission dont l’AG s’est dotée, des rencontres inter-professionnelles à l’occasion de la prochaine date de mobilisation nationale.

Diane, prof à Auterive et militante à Révolution Permanente, est intervenue dans ce sens durant la discussion pour soumettre au vote cette proposition : « C’est important qu’en tant qu’enseignants on aille vers les autres secteurs, parce que c’est nous qui actuellement avons les AG les plus grosses et on peut vraiment du coup imposer cette dynamique interprofessionnelle. Pour réussir à gagner, on a besoin de tous s’unir avec tous les secteurs comme la SNCF ou l’énergie, qui sont très mobilisés et qui ont une grosse force de frappe pour l’emporter. »

En plus de la résolution concernant les rencontres interprofessionnelles, l’AG a également adopté à l’unanimité un ensemble de revendications : la retraite à 60 ans, 55 ans pour les métiers pénibles et 37,5 annuités ; mais aussi l’augmentation générale des salaires. Un programme à même de rassembler bien au-delà du secteur de l’éducation, et notamment de toucher les secteurs du privé où cette question revêt une importance particulière.

Pour le 7 février prochain, si les délais d’organisation le permettent, il devrait donc y avoir sur Toulouse des rencontres inter-profesionnelles appelées par l’AG des grévistes de l’éducation. Une échéance qui pourrait marquer un saut dans la dynamique locale du mouvement de grève, permettant aux grévistes de différents secteurs de décider eux-mêmes des suites à donner au mouvement et des actions à mener collectivement pour étendre la grève.

Les secteurs les plus à même de bloquer l’économie mais moins organisés à la base (comme l’aéronautique) pourraient ainsi se lier aux secteurs qui, à l’inverse, ont de fortes capacités d’organisation du mouvement mais moins d’impact sur l’économie (comme l’éducation). Si cette échéance est confirmée, tous les secteurs pourraient s’en saisir et en discuter dans leurs propres assemblées générales, ou bien créer des assemblées générales pour l’occasion afin d’organiser leur participation aux rencontres.

En particulier, la jeunesse qui se montre de plus en plus mobilisée et organise des AG ce jeudi à 12h30 dans les trois universités toulousaines, pourrait jouer un rôle moteur dans la construction dans ces rencontres. Comme le soulignait Alberta en direct du cortège étudiant durant la manifestation : « On ne peut pas se permettre de se mobiliser seulement tous les 15 jours, il va falloir qu’on commence à discuter d’un plan de bataille, de comment on peut s’organiser et construire un rapport de force contre le gouvernement Macron. Il va falloir qu’on voit comment on coordonne tous les secteurs. ».


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