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Tournant Indo-Pacifique

Sous-marins, autonomie stratégique : les faiblesses de l’impérialisme français exposées au grand jour

L’affaire des sous-marins va au-delà de la question économique. Il concerne aussi les ambitions (et limites) de l’impérialisme français au niveau global.

jeudi 23 septembre

L’annulation du « contrat du siècle » par l’Australie a créé une énorme polémique géopolitique entre la France, l’Australie et les Etats-Unis. En effet, alors que le pays océanique avait signé un accord en 2016 pour l’achat de 12 sous-marins conventionnels français pour un montant d’autour de 55 milliards d’euros (étalés sur 50 ans), il a finalement décidé de se tourner vers l’acquisition de 8 sous-marins à propulsion nucléaire nord-américains. Les haut dirigeants français ont crié au scandale, et les ambassadeurs français aux Etats-Unis et en Australie ont été rappelés, une mesure symbolique mais inouïe. La crise reste importante. Et cela malgré des déclarations conjointes franco-américaines tendant à signifier un apaisement des tensions après une discussion téléphonique entre Joe Biden et Emmanuel Macron.

Il s’agit de la première crise internationale suite au départ chaotique des Etats-Unis d’Afghanistan et de l’approfondissement de leur tournant vers la région indo-pacifique visant à contenir l’essor de la Chine. Et ce tournant, dans son sillage, force toutes les puissances impérialistes à élaborer leurs propres stratégies indopacifiques, tout en devant faire face à leurs propres limites et contradictions. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre l’annonce abrupte de l’Australie mais aussi la brutale réaction française.

En effet, la perte économique pour la France et notamment pour Naval Group est énorme. Par ailleurs, pour l’Australie le nouvel accord avec les Etats-Unis n’est pas forcément plus avantageux économiquement et en outre impliquera le paiement de dédommagements. Cependant, ce tournant brusque s’explique aisément d’un point de vue stratégique. Le reconnu analyste nord-américain George Friedman l’affirme sans détours : « acheter du matériel à la France soulève la question des intentions et des capacités françaises en cas de guerre. En temps de paix, l’achat d’équipements n’est pas nécessairement basé sur un alignement des intérêts ou une capacité ou une volonté de participer à un conflit potentiel. Une nation doit avoir une relation globale avec un pays susceptible et capable de partager les risques. Le prix, en d’autres termes, n’est pas le problème. L’acquisition d’armes doit s’inscrire dans le cadre d’un intérêt systématique et commun. La France ne correspond pas à ce profil. Son action ou son inaction du point de vue de l’Australie est imprévisible. La France a ses intérêts, et il n’est pas certain qu’ils s’alignent sur ceux de l’Australie (...) L’Australie est confrontée à une menace potentielle de la Chine, qui fait pression pour avoir accès et contrôler le Pacifique occidental. L’Australie ne peut pas affronter la Chine seule. Les États-Unis ne peuvent pas céder le Pacifique, totalement ou en partie, à la Chine. En cas de guerre - là encore, je considère que c’est improbable - l’Australie doit avoir une relation avec une puissance qui peut bloquer la Chine et qui a l’obligation de le faire ».

Les dirigeants français ont conscience de cette réalité. Mais elle n’est pas pour autant moins dérangeante. Le nouvel accord entre les Etats-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne (AUKUS) complique les plans français pour l’Indo-Pacifique où l’Australie occupait une place centrale. L’impérialisme français se voit ainsi écarté économiquement et mis de côté d’un point de vue géopolitique. Le message des Etats-Unis est clair : c’est Washington qui impose les conditions du tournant indopacifique et les autres puissances impérialistes occidentales devront restreindre leurs plans stratégiques au cadre des intérêts nord-américains.

Autrement dit, l’« autonomie stratégique » tant prônée par la France devra être chère payée. Et c’est effectivement cette incapacité de l’impérialisme français à construire cette « autonomie stratégique » qui est exposée avec cette affaire des sous-marins australiens. « Pour la France, le drame géopolitique de cette semaine (…) résume un problème avec lequel cette nation autrefois puissante se débat depuis des décennies : comment s’affirmer en tant que puissance indépendante, ce que les dirigeants français considèrent comme essentiel, tout en maintenant les alliances sur lesquelles ils savent que la France compte (...) Les dirigeants français sont parfaitement conscients qu’ils dirigent une puissance moyenne dans un monde dominé par des puissances plus grandes (...). Le projet de vente de sous-marins s’inscrit dans une longue série de mesures calibrées pour projeter la puissance française, en maintenant la capacité du pays à diriger son propre destin, tout en s’alignant sur les alliés dont Paris sait qu’elle a besoin, paradoxalement, pour être autonome. Mais la perte du contrat a mis en évidence la difficulté d’atteindre ces deux objectifs », écrit Max Fisher dans le New York Times.

Conscients de ces limitations de la puissance française les dirigeants hexagonaux ont depuis longtemps élargi le périmètre de ladite « autonomie » et tentent convaincre leurs partenaires européens de doter l’Union Européenne de cette « autonomie stratégique ». Le gouvernement français va ainsi essayer d’utiliser cet incident pour renforcer ses arguments au sein de l’UE. C’est en ce sens que le ministre des finances français, Bruno Le Maire, déclarait que « la première leçon qu’il faut tirer de cet épisode, c’est que l’Union européenne doit construire son indépendance stratégique. L’épisode afghan et l’épisode des sous-marins montrent que nous ne pouvons plus compter sur les Etats-Unis d’Amérique pour garantir notre protection stratégique ». Cependant, Paris a eu du mal ne serait-ce qu’à convaincre ses partenaires européens de condamner l’attitude de Washington (certains gouvernements européens se sont même réjouis de la création de l’AUKUS, comme le Danemark).

Cette crise tombe également dans un très mauvais moment pour le gouvernement français. On est clairement rentrés dans la période pré-électorale où Emmanuel Macron cherchera à se faire réélire. La concurrence à droite ne va pas tarder à essayer de capitaliser de façon réactionnaire sur cette humiliation de l’impérialisme français, encore plus face aux Etats-Unis. Sur un autre plan, la France se trouve également en pleine réorganisation de son intervention au Sahel où non seulement le gouvernement malien menace de faire appel à des mercenaires russes mais aussi où la France essaye d’impliquer davantage ses partenaires européens (encore une démonstration des limites de l’autonomie stratégique française). Soit dit en passant, au Sahel, la France et l’UE s’appuient également sur la collaboration avec les Etats-Unis.

Cependant, tout cela ne devrait pas nous faire oublier que la France reste une puissance impérialiste importante, la puissance de l’UE qui possède la plus grande capacité militaire. Elle reste un partenaire important pour les Etats-Unis dans leurs plans stratégiques, notamment dans la contention et encerclement de la Chine. Cela fait craindre à certains analystes que la dégradation des relation atlantiques puisse affaiblir la politique internationale de l’impérialisme nord-américain. Même si aujourd’hui cela semble très improbable, une dégradation durable des relations euro-américaines pourrait aussi pousser certaines puissances européennes à chercher des partenariats problématiques pour les intérêts étatsuniens, comme avec la Russie. La France ne cache d’ailleurs pas ses tentatives de rapprochement avec Moscou sur certains terrains. Encore plus improbable semble, pour le moment, un rapprochement avec la Chine de puissances importantes comme la France, même si dans une situation de crise existentielle nous ne pouvons écarter aucune hypothèse.

C’est en ce sens que l’on peut comprendre les tentatives de Biden de calmer les tensions, en reconnaissant même la responsabilité des Etats-Unis dans le manque de « dialogue » entre alliés. Cependant, Washington marque clairement quels sont ses intérêts géopolitiques.

Ces frictions sont totalement réactionnaires. Du point de vue des intérêts de classe des travailleurs et des travailleuses, des classes populaires, il n’est aucunement question de choisir l’un des « camps ». De ce point de vue les déclarations de Mélenchon qui revendique « l’indépendance militaire » de la France impérialiste et la politique gaulliste vis-à-vis de l’OTAN, sont néfastes pour la conscience d’une partie de la classe ouvrière qui écoute ses positions. Au contraire, la classe ouvrière en France devrait renouer non avec une soi-disant « autonomie stratégique » de l’impérialisme français mais avec l’internationalisme et la tradition anti-impérialiste du mouvement ouvrier révolutionnaire. Face à l’indignation des capitalistes français, les travailleurs et travailleuses, la jeunesse en France doivent revendiquer la fin de toutes les interventions impérialistes françaises en Afrique, au Moyen-Orient et partout dans le monde, dénoncer l’industrie militaire française et le soutien à des dictateurs amis.




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