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Réconcilier Louise Michel et ses bourreaux ?

Sacré Cœur : Hidalgo piétine la mémoire de la Commune de Paris

Cela fait belle lurette que les socialistes ont renoncé à faire rendre gorge aux exploiteurs, si tant est que ça n’ait jamais fait partie de leurs intentions. Cette fois-ci, ils ont définitivement rendu l’âme à la bourgeoisie, ou jeté par-dessus bord le peu qu’il pouvait leur rester de références « de gauche ». Le Conseil de Paris, dirigé par les socialistes, vient de demander l’inscription du Sacré Cœur à la liste des Monuments historiques.

Claude Piperno

13 octobre 2022

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Illustration : « Les gisants de la Commune », Ernest Pignon-Ernest, 1971.

La Basilique du Sacré Cœur, première destination touristique de la capitale depuis l’incendie qui a largement endommagé Notre Dame, ses escaliers et ses selfies. La plupart de celles et ceux qui se rendent sur place le font pour la vue imprenable sur la capitale qu’offre le sommet de la Butte Montmartre et n’ont sans doute pas à l’esprit l’histoire cachée qui s’y loge.

C’est en effet en 1873, des siècles, donc, après la construction des grands édifices romans et gothiques qui structurent le tissu urbain de la capitale, qu’une Assemblée nationale pro-monarchiste et réactionnaire décide de lancer le chantier du Sacré cœur. L’idée est d’expier les crimes de la Commune de Paris et de toutes les révolutions dont Paris a été le théâtre depuis 1789. Le choix de l’emplacement ne doit rien au hasard ou à des considérations panoramiques. Il est décidé de bâtir la basilique là où tout a commencé, en mars 1871, au cœur même de Montmartre la rouge, entre le « champ des Polonais », le moulin de la Galette et la tour de Solférino, bastions militaires des Communardes et des Communards lorsqu’ils entrent en rébellion contre le gouvernement d’Adolphe Thiers.

L’expérience de la Commune, ce premier gouvernement du monde du travail, comme l’appelle Marx, ne dure que 72 jours et finit écrasée dans le sang. Sa mémoire, néanmoins, continuera à faire vibrer, tout au long des décennies suivantes, l’imaginaire du mouvement ouvrier, non seulement en France mais également dans le monde entier. Le Sacré Cœur, lui, énorme tarte-crémeuse qui pique les yeux rien qu’à la contempler, mélange kitsch avant l’heure de styles romano-byzantin et néo-renaissance est à l’image de cette bourgeoisie revancharde, en mal d’imagination architecturale quoi que toujours très créative pour faire taire la contestation.

Entre la pose de la première pierre par l’archevêque de Paris, en 1875, jusqu’à la finalisation des travaux, en 1923, le bâtiment n’aura cessé d’être l’objet de multiples polémiques et débats mémoriels entre une droite conservatrice, cléricale et réactionnaire et une gauche qui, même dans ses composantes les plus modérées, y voyait une agression permanente à toute idée de progrès et d’émancipation. C’est Clémenceau, président du Conseil, ancien premier flic de France, matraqueur en chef des grévistes et futur chef de guerre pendant la première boucherie impérialiste, qui prend en 1908 la décision de « sanctuariser » le monument en le déclarant « propriété de la ville de Paris » de façon à interdire qu’il soit destiné à autre chose qu’au culte.

Mardi 11 octobre 2022, les héritiers de Clémenceau, enfants d’un autre déglingueur en chef, François Hollande, et fidèles de la maire de Paris, la très peu socialiste Anne Hidalgo, ont donc décidé, en séance du Conseil, de demander pour la basilique le prestigieux et très officiel statut de « monument national ». Au nom d’arguments pécuniers selon lesquels d’éventuels travaux de rénovation seraient pris en charge à hauteur de 40% par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) contre 20% aujourd’hui, les élus socialistes ont célébré cette victoire de l’alliance du goupillon et de la gentrification dans un Paris qu’ils souhaitent transformer en un grand parc d’attraction pour touristes et dont les classes populaires seraient expulsées vers la périphérie.

Karen Taïeb, l’adjointe socialiste au patrimoine de la Ville de Paris, a défendu le projet au nom du fait que « le classement compren[ait] le square Louise Michel [créé en contrebas de la Butte et rebaptisé par le même Conseil de Paris en 2004], qui porte le nom d’une grande personnalité de la Commune ». Selon Taïeb, cela « permet de faire dialoguer ces deux histoires sans oublier ni l’une ni l’autre ». Faire dialoguer les 30.000 fusillé.es de la Commune et leurs bourreaux, les révolutionnaires et la réaction, les ouvriers et ouvrières du Paris communard et la bourgeoisie versaillaise. Tout un programme. Un peu à l’image d’une Anne Hidalgo, tout à son combat contre Olivier Faure qui, lui, a opté par opportunisme pour la NUPES. La maire de Paris, elle, multiplie les signes d’ouverture macrono-compatibles.

Pour justifier le tout, la mairie a fait appel à l’avis « éclairé » d’experts en communion (religieuse ou républicaine). « Même si l’histoire a été mouvementée, on ne peut pas rester avec une vision passéiste des choses, il faut avancer et voir que ce lieu maintenant est emblématique », argumente le père Stéphane Esclef, curé en chef de la basilique, bien conscient également des futurs enjeux financiers de l’opération. Pas passéiste pour un sou, le vicaire. De son côté, Pierre Nora, mandarin à l’Académie française, s’est fendu d’une tribune dans Libération. L’historien spécialiste des « lieux de mémoire », classé à gauche (comme Clemenceau, un temps) mais macronien convaincu, y célèbre la sortie du « Sacré-Cœur (…) de son purgatoire » et la « levée de l’opprobre qui a pesé sur [lui comme] l’amenuisement progressif du conflit des deux France ».

Après la révolte des Gilets jaunes contre la France d’en haut, alors qu’il continue à exister deux pays, celui du monde du travail et celui du CAC40, celui des classes populaires et celui du bloc bourgeois macronien, celui qui soutient les raffineurs en grève et celui qui défend les patrons du pétrole, souhaiter la « réconciliation » en dit long, également, sur ce à quoi servirait cette inscription du Sacré Cœur à la liste des Monuments nationaux.

Au niveau de la majorité municipale PS-PC-EELV de la ville de Paris, les élus communistes ont bien entendu protesté, en se gardant bien de trop hausser la voix. Ils ont voté non, mais ça n’a aucune conséquence. Après avoir avalé toutes les couleuvres de la majorité depuis des années, Hidalgo ne leur en veut pas trop pour ce coup de tête. Les écologistes, plus pondérés, ont préféré l’abstention. Avec une telle gauche, les Communardes et les Communards doivent se retourner dans leur tombe.

A défaut de pouvoir déboulonner le Sacré Cœur, comme d’autres ont jeté par terre des statues symboles de l’oppression et de l’exploitation on peut toujours imaginer d’autres moyens de s’en débarrasser. Au moins de destiner la basilique à d’autres usages. Pour cela, il faudrait être fidèle au programme de la Commune de Paris davantage qu’à celui du Conseil de Paris. La gauche parisienne, qui a soutenu ou continue à soutenir Hidalgo, l’a oublié depuis longtemps. Comme avertit la chanson de Jean-Baptiste Clément, « La Semaine sanglante », « gare à la revanche… ».


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