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International

Guerre en Ukraine

Résistance exemplaire. Des cheminots biélorusses sabotent les lignes de ravitaillement russe

L'armée russe a provisoirement échoué dans son siège de Kiev. Un recul militaire en partie dû à la mobilisation des cheminots biélorusses, qui sabotent les lignes de ravitaillement russes au péril de leur vie. Face à la guerre, retour sur la possibilité d’émergence d’une position indépendante de la Russie et de l’OTAN, entre les mains des travailleurs

mardi 5 avril

Cet article est une traduction d’un article initialement paru le 4 avril sur Klasse Gegen Klasse, le journal de l’organisation-sœur de Révolution Permanente en Allemagne

Crédit photo : Ihor Bondarenko / Shutterstock.com

Cinq semaines après le début de la guerre, l’armée russe se retire de la région de Kiev. Elle a commis d’horribles massacres sur les populations civiles de la petite ville de Boutcha (en ukrainien : Буча). On ne sait pas encore son offensive au Nord a effectivement été repoussée ou si l’armée russe se regroupe seulement pour préparer la prochaine attaque. Néanmoins, le fait que l’armée russe ne puisse pas maintenir le siège à Kiev s’explique notamment par la résistance en Biélorussie. En tant qu’allié proche de la Russie, le pays d’Alexandre Loukachenko (Président de la Biélorussie depuis 1994) sert de base aux troupes russes qui y organisent leur ravitaillement pour le front Nord. Mais cette logistique de guerre est entravée par les cheminots biélorusses.

La guerre des cheminots

Dès les premiers jours de l’invasion russe, les chemins de fer biélorusses ont été visé par des actes de sabotage sur les systèmes de signalisation et les liaisons de télécommunications, comme l’indique le site d’information zerkalio.io en se référant à la chaîne Telegram Live de la Communauté des cheminots de Biélorussie (@belzhd_live). Par ailleurs, des pirates informatiques ont mené des cyberattaques contre les systèmes de commande centraux.

Depuis lors, de nouvelles attaques sont rapportées presque quotidiennement, comme l’a publié le site russophone de la Deutsche Welle :

Le 14 mars, l’équipement était hors service sur le tronçon Damanava-Liasnaya (région de Brest), et le 16 mars sur le tronçon Farynava-Zahatstse (région de Vitsebsk). Le lendemain, des « inconnus » ont volé six transformateurs de signaux dans l’armoire de relais de la gare de Vorsha-Tsentralnaya, provoquant une panne des feux de signalisation pendant près de six heures. Selon la chaine de message des cheminots biélorusses de Telegram, dans la nuit du 25 mars, deux armoires électriques de signalisation, de centralisation et de verrouillage ont été brûlées près de Barysau (région de Minsk). Et dans la nuit du 28 mars, selon le Ministère biélorusse des Situations d’urgence, deux armoires électriques ont été incendiées sur la ligne Asipovichy-Viareitsy (région de Mahiliou).

Après les actes de sabotage, la police et les services biélorusses ont procédé à plusieurs arrestations. Le 31 mars, selon zerkalio.io, 40 cheminots ont été arrêtés, dont plusieurs conducteurs de train, machinistes et auxiliaires du dépôt ferroviaire de la ville de Gomel. Ils sont menacés d’être poursuivis pour « actes terroristes » et « appartenance à une organisation extrémiste », ce qui les expose à des peines de prison pouvant aller jusqu’à 15 ans.

Depuis, des membres armés des services secrets et de l’armée patrouillent le long des voies ferrées et aux principaux postes de commande. Pourtant, la « guerre des cheminots » se poursuit. En raison des nombreux actes de sabotage et des cyberattaques, les trains et les aiguillages ne peuvent plus être actionnés que manuellement, limitant ainsi le trafic ferroviaire à une vitesse de 15 à 20 km/h.

L’impact militaire

L’armée russe est grandement dépendante des voies ferrées d’un point de vue logistique. L’ancien officier de l’armée américaine Alex Vershinin, explique dans une analyse : « Les forces logistiques de l’armée russe ne sont pas conçues pour une offensive terrestre de grande envergure loin de leurs voies ferrées. Les forces russes ne possèdent que l’équivalent des trois quarts du nombre de véhicules de combat des forces américaines, pour presque trois fois plus d’artillerie. En raison de ces bataillons d’artillerie et de défense anti-aérienne supplémentaires, les besoins logistiques des Russes sont bien plus élevés que ceux des Américains »

Au début de la guerre, les troupes russes ont parfois pénétré jusqu’à 200 kilomètres au cœur du territoire ukrainien afin de s’emparer de positions stratégiques en profitant de l’effet de surprise, mais sans pour autant sécuriser les voies de ravitaillement. Dans de nombreux endroits, le ravitaillement en vivres, en carburant et en munitions doit être assuré par des convois de camions qui sont des cibles faciles pour des attaques en embuscade. Selon Forbes, 485 camions avaient déjà été détruits à la mi-mars, soit plus d’un dixième de la flotte russes de camions de ravitaillement. En conséquence, des rapports récurrents font état de chars abandonnés en raison de pénuries de carburant. Dans un autre article du 10 mars, Alex Vershinin écrit :

« Aujourd’hui, il est prématuré de dire que l’armée russe est bloquée ou perdante en Ukraine à cause de ses problèmes d’approvisionnement. L’armée russe surmontera probablement ses problèmes de logistique et de maintenance dès que les lignes de chemin de fer conquises seront mises en service. Une nouvelle jonction ferroviaire sera probablement établie à Kherson pour soutenir l’offensive contre Odessa ».

carte des voies ferrées ukrainiennes par SCM Globe et Voland77, via Wikimedia Commons

Si l’armée russe peut poursuivre la guerre au Sud et à l’Est, elle est confrontée à de grandes difficultés au Nord. Pour attaquer Kiev, il serait nécessaire de contrôler la voie ferrée du Nord-Est, passant par Tchernihiv et Nijyn, un objectif qu’elle ne semble pas pouvoir atteindre. En effet, l’armée russe organise probablement son ravitaillement depuis le dépôt de Gomel, en Biélorussie. Or Gomel est un des centre d’action des cheminots rebelles. Au lieu d’être en mesure d’acheminer matériel et ravitaillement par train vers le front situé à une centaine de kilomètres de ce dépôt, les troupes sont ravitaillées uniquement par camions en raison des actions des sabotage, ce qui complexifie la prise de Tchernihiv. Dans ces conditions, une concentration plus importante de troupes pour encercler Kiev est totalement exclue. Au nord-ouest de Kiev, l’armée russe est confrontée aux mêmes problèmes logistiques. Dans cette région, désormais connue pour le massacre de Boutcha, des colonnes de véhicules russes se sont accumulées sur des kilomètres au début de l’invasion. Tant que les cheminots biélorusses poursuivront leurs actions de sabotage, l’armée russe ne sera pas en mesure d’attaquer à nouveau dans le Nord.

La portée politique

La Biélorussie était déjà fortement dépendante de Moscou avant la guerre, mais la présence de 30.000 soldats russes et l’attaque à partir du territoire biélorusse en font de facto un belligérant, aux ordres de Poutine. Au début de l’invasion, les observateurs occidentaux ont également spéculé sur une éventuelle participation active de l’armée biélorusse - ce qui est rendu difficile par les actions de sabotage. En outre, le pays a renoncé à son indépendance constitutionnelle et a officiellement accepté le déploiement de missiles nucléaires russes. En opposition à cette politique ont eu lieu fin février les plus grandes manifestations depuis le mouvement démocratique de 2020 et de 2021, réprimées avec 800 arrestations.

La répression contre l’opposition est énorme. Les grèves ouvertes pour bloquer les transports militaires ne sont guère possibles dans cette situation, ou alors il faudrait qu’elles se transforment assez rapidement en grèves de masse pour renverser le régime dans son ensemble. Les cheminots mènent leurs actions de sabotage au péril de leur vie. Selon ses chaînes d’information, le gouvernement craint de perdre le contrôle des chemins de fer, raison pour laquelle les services secrets du KGB concentrent toute leur répression contre les travailleurs et procèdent à des arrestations arbitraires à des fins d’intimidation, ce qui ne fait qu’accroître la haine de la population envers le régime.

Le mouvement de protestation de l’année dernière a déjà montré que la Biélorussie représente un risque pour Poutine. Le régime russe fonde son pouvoir sur l’oppression de ses voisins d’Europe de l’Est et d’Asie centrale et sur le soutien qu’il y apporte aux gouvernements autoritaires. Le sort de la Biélorussie est étroitement lié aux perspectives de la guerre. En cas de défaite russe, Loukachenko pourrait difficilement se maintenir. Les cheminots pourraient jouer un rôle décisif dans sa chute.

Une troisième position peut se développer à partir de leur exemple, qui s’oppose à l’armée russe tout en agissant indépendamment des livraisons d’armes et des ordres de l’OTAN. Des blocages, sabotages ou grèves dans les transports menés par les travailleurs russes pourraient permettre de paralyser les attaques au Sud et à l’Est de l’Ukraine. En Europe occidentale et aux Etats-Unis, les gouvernements et les grands médias affirment que des armes doivent être expédiées en Ukraine pour stopper l’armée russe. Mais cela ne fera que faire escalader le conflit jusqu’au point d’un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie.

Sur leur chaîne Telegram, la communauté des cheminots de Biélorussie annonce : « Notre objectif est de retarder et, dans l’idéal, d’arrêter complètement le mouvement des unités militaires et du matériel militaire de la Fédération de Russie à travers la Biélorussie ». Par ailleurs, ils informent sur des questions telles que les salaires des employés, les licenciements, les violations des règles de sécurité, les agissements criminels des dirigeants ou encore la situation économique et sociale. La chaîne dénonce également l’inflation, qui s’élevait récemment à 10% en Biélorussie.

Les cheminots se distinguent ainsi de l’opposition libérale biélorusse, qui se range derrière l’OTAN. Dans une interview accordée au Guardian, la dirigeante de l’opposition Swjatlana Tsikhanouskaya, qui vit en Lituanie, a ainsi demandé de nouvelles sanctions de l’Occident contre le régime d’Alexandre Loukachenko, « même si cela a des conséquences douloureuses pour les citoyens biélorusses ordinaires ». En raison du soutien biélorusse à la guerre, il existe déjà de nombreuses restrictions commerciales sur des produits industriels essentiels comme le pétrole, le bois, le fer, l’acier, le ciment ou le caoutchouc.

Comme en Russie et en Europe occidentale, la guerre, avec ses sanctions et ses dépenses en armement, se fait au détriment de la population en général, avec une hausse des prix et la menace du chômage. Le mouvement anti-guerre doit lutter dans le monde entier pour s’assurer qu’aucune arme supplémentaire ne soit livrée dans la zone de guerre, ni par la Russie, ni par l’OTAN. A Pise, en Italie, des employés de l’aéroport ont refusé de charger des armes, des munitions et des explosifs qui devaient être livrés à l’armée ukrainienne sous couvert d’ « aide humanitaire ». En Grèce, des cheminots ont bloqué la livraison de chars d’assaut à l’Ukraine. A Hambourg, le syndicat Verdi a lancé une initiative pour s’opposer aux exportations d’armes depuis le port local. Dans d’autres Etats fédéraux allemands, des camionneurs ont bloqué les autoroutes pour protester contre l’inflation.

Pour arrêter la guerre, la mobilisation des travailleurs des pays de l’UE et de l’OTAN, ainsi que ceux de Russie et de Biélorussie contre leurs gouvernements respectifs est indispensable. Les travailleurs du secteur des transports ont le pouvoir de stopper par leurs actions l’ensemble de la machine de guerre des deux camps ennemis. Ce combat contre la guerre nécessite la mise en place d’une campagne internationale des syndicats d’Europe de l’Ouest, d’Europe de l’Est et de Russie avec des blocages et des grèves pour stopper les livraisons d’armes et pour lutter contre la détérioration des conditions de vie. Ensemble, les syndicats combattifs et les organisations de gauche peuvent coordonner les objectifs politiques, les méthodes de lutte et les actions à travers les différents pays et ainsi réellement construire une troisième position des travailleurs et travailleuses et mettre fin à la guerre.



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