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Politique

Crise sanitaire

Répression. Des jeunes de quartiers populaires dénoncent jusqu’à « 15 000 euros » d’amende

Pendant que les riches se sont précipités dans leurs maisons de campagne à l’annonce des différentes mesures sanitaires, les populations des quartiers populaires étaient en première ligne face à la gestion répressive de la crise. Dans un article du Bondy Blog, des jeunes des quartiers populaires dénoncent avoir cumulé jusqu'à 10 000 euros d’amende, voire plus, lors de cette période.

lundi 26 juillet

Crédits photo : SÉBASTIEN BOZON / AFP

Non-respect du confinement, non-respect du couvre-feu, non-port du masque… nombreuses sont les justifications des contraventions cumulées par des jeunes des quartiers populaires et les sommes augmentent à des niveaux spectaculaires. Selon un article paru sur le Bondy Blog, c’est le cas de Karim, jeune habitant en Seine-Saint-Denis, qui a cumulé depuis le premier confinement 15 amendes jusqu’au mois d’octobre 2020 et quelques-unes de plus en 2021. À seulement 19 ans, Karim doit ainsi une somme de 10 000 euros.

Ce phénomène, loin d’être un cas isolé, est vécu par de nombreux jeunes des quartiers populaires. La journaliste n’a donc pas manqué de témoignages, et plusieurs jeunes ont raconté tour à tour leur histoire, comme Lyes de 22 ans qui dit « Moi, je dois au moins 15 000 euros, je peux en parler », et qui, face à ces contraventions injustifiées, a décidé de quitter son travail d’éboueur, pour que son salaire ne soit plus retiré pour les payer. Une sensation de mécontentement face à cette injustice partagée par Karim : «  Est ce que tu as envie de travailler si tu sais que tu ne vas pas être payé ? ».

La plupart entrent donc dans le marché du travail déjà avec une « dette » à l’État qui ne fait qu’augmenter au fur et à mesure que le temps passe. Encore une fois, ces récits montrent la gestion répressive de la crise sanitaire qui touche particulièrement les quartiers populaires. Ce n’est pas un hasard si l’association VoxPublic, qui a recueilli des témoignages de contrôles et distributions d’amendes pendant la crise sanitaire, a reçu des plaintes ne venant que des quartiers les plus pauvres de la région parisienne comme le XXe mais également Bagneux, Argenteuil, etc.

Par ailleurs, ces amendes ont pour unique but de réprimer car nombreux sont les jeunes qui racontent même n’avoir pas vu la police ce jour là, comme Karim qui affirme qu’il ne s’est même pas fait contrôler par la police : « On ne m’a jamais demandé d’attestation. Il y a des jours, je ne les vois même pas et je reçois des amendes à cette date ». Ce à quoi Rafaelle de VoxPublic ajoute : « Des personnes qui nous appellent disent recevoir des amendes pour des lieux où elles n’étaient même pas, parfois des amendes à la même heure dans des lieux différents, des amendes alors qu’elles n’ont même pas été contrôlées ». Selon un éducateur de rue travaillant dans une association, « ces amendes abusives touchent principalement les jeunes qui participent au trafic de stupéfiants. Ils sont repérés comme faisant partie du trafic et la police s’est servie du prétexte du confinement pour les sanctionner ».

Une pratique policière qui se fait main dans la main avec une justice prête à la défendre. Comme le signalent les différents avocats dans l’article, ils sont totalement démunis pour défendre leur client victime d’amendes abusives de la part de la police. Rafaelle Parlier raconte qu’il existe un site en ligne pour contester ce genre de pratiques, mais que « systématiquement on reçoit le même type de réponse de l’officier du ministère public, qui dit qu’il a bien reçu la demande mais que le procès-verbal de l’agent assermenté fait foi. ». A son tour, Alice Achache, avocate au barreau des Hauts-de-Seine, met en valeur le caractère totalement partial de cette justice, qui, même avec des preuves, défendra toujours la police : « Le pouvoir contraventionnel des services de police est extrêmement nuisible parce que le procès-verbal fait foi jusqu’à preuve du contraire. Prouver un fait négatif, c’est impossible. Par exemple, une mère avait gardé toutes les attestations de son fils, et même ses attestations n’ont pas été suffisantes pour le magistrat, qui a condamné le jeune à neuf amendes de 90 euros. »

Le gouvernement profite ainsi de la crise sanitaire pour déployer une répression financière et psychologique extrêmement violente, car ce sont des familles qui se retrouvent déjà dans la précarité et qui doivent s’endetter pour payer ses amendes pour qu’elles ne soient pas majorées, car, comme le souligne l’avocate Achache « qui peut lâcher 900 euros en un mois ? ». Un harcèlement et un cauchemar qui ne s’arrêtera jamais, comme le raconte Oumar, de seulement 25 ans et sans emploi, « Un jour, j’ai reçu un courrier. Ça disait que les huissiers allaient venir chez moi… ». Ce à quoi une mère ajoute « Je me dis : mais comment il va faire pour payer ses amendes ? Il faut qu’il aille voler ? Il faut qu’il aille trafiquer ? »

Mais l’acharnement visant les jeunes des quartiers populaires ne s’arrêtera pas avec la fin de la crise. Dans un contexte de tournant autoritaire, raciste et sécuritaire de la part du gouvernement à l’image de la loi Sécurité Globale ou la loi séparatisme, les attaques se multiplient. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin a annoncé le 24 mai dernier l’instauration d’une amende de 135 euros pour les guetteurs, une mesure de plus dans « la guerre contre la drogue ». Cette dernière n’est en réalité qu’un moyen de plus que le gouvernement se donne pour réprimer les quartiers populaires à travers le motif vague de « les policiers auront la possibilité de mettre une amende [...] pour une personne qui occupe un hall d’immeuble », qui permettra de continuer à verbaliser n’importe qui. Comme le dit l’avocate Achache « C’est dramatique pour ces jeunes, parce que guetteur, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est juste traîner dehors. On donne un pouvoir aux services de police extrêmement important. S’ils ont un jeune dans le viseur, c’est des amendes à tout-va. Comme c’est la fin des restrictions sanitaires, ça va enchaîner sur cette mesure, pour qu’ils aient de nouveau un pouvoir pour réprimer financièrement ces jeunes.  »

Rien de nouveau sous le soleil des quartiers populaires : répression économique, psychologique et physique, précarité et virus

Ces amendes qui arrivent de nulle part et comme moyen de répression sur les jeunes des quartiers populaires ne datent pas d’hier ni de la crise du Covid. En effet, cette pratique était déjà utilisée : « nous avions constaté la stratégie dans le XXe arrondissement de convoquer devant le tribunal de police pour « tapage diurne », « tapage nocturne », « consommation d’alcool sur la voie publique », « jets d’ordres » et « jets de liquide insalubre », c’est-à-dire du crachat. Il avait même été soulevé que c’était la bonne pratique pour nettoyer les rues, et qu’il fallait prendre exemple sur ce commissariat du XXe. », remarque l’avocate Alice Achache. Des violences économiques qui se lient aux violences policières quotidiennes que subissent ces populations là, dont le caractère systémique a été soulevé par le mouvement de Black Lives Matter et par les mobilisations organisées par le comité de Justice et vérité pour Adama. En réalité, les confinements successifs ont été le théâtre d’une multiplication des cas de violences policières, avec 5 morts en une semaine seulement au tout début du premier confinement par exemple.

C’est bien ce contexte de crise sanitaire, avec la mise en place de l’état d’urgence et du tournant autoritaire et sécuritaire du gouvernement, qui a donné un pouvoir contraventionnel à la police, qui a permis la multiplication de la répression sur les jeunes de ces quartiers - que ce soit économique, physique et/ou psychologique. Ainsi, les populations des quartiers populaires composées des plus précaires et issues de l’immigration, ont été en première ligne dans la crise du Coronavirus. Pendant que les parisiens aisés partaient dans leur maison de campagne lors de l’annonce des mesures restrictives, les gens des quartiers populaires, eux, sont restés les plus exposées au virus à cause du manque d’accès au soin, en raison de leur rôle comme travailleurs essentiels, et ont subi l’explosion des violences policières. Nombreux sont ceux également qui ont été licenciés lors du confinement, travaillant sans contrat et se retrouvant sans revenu du jour au lendemain. Ashem, étudiant étranger à Paris 8, témoignait ainsi dans nos colonnes : « Quand le confinement est arrivé, j’ai perdu mon travail qui me permettait de compléter de ce que je touchais avec ma bourse, un complément qui représentait 40% de mes revenus. »

Aujourd’hui, les habitants des quartiers populaires, dont le rôle essentiel a été mis en lumière pendant la crise sanitaire, se retrouvent, en plus d’être les premières victimes du renforcement de l’arsenal répressif et de l’impunité policière, en première ligne de la crise économique, des licenciements en masse mais également de la réforme des retraites et de celle de l’assurance-chômage récemment remises sur la table par le gouvernement.




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