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Politique

Islamophobie d'état

Rafik Chekkat : "Le racisme n’est pas une diversion. Il fait partie du projet néolibéral"

Le 18 janvier dernier, une majorité de sénateurs a adopté un amendement prohibant le port du foulard lors des compétitions sportives. Nous avons échangé avec Rafik Chekkat autour de l'islamophobie de l'Etat francais, la continuité de cette mesure avec celles de 2004 ainsi que leurs conséquences dans les attaques faites aux mouvements sociaux. Rafik Chekkat est avocat et fondateur du site www.islamophobia.fr et écrit notamment pour Orient XXI et Middle East Eye.

jeudi 10 février

Crédits photo : LesHijabeuses/Twitter

Révolution Permanente : Le 18 janvier dernier, une majorité de sénateurs a adopté un amendement prohibant le port du foulard lors des compétitions sportives. Quelle continuité tu vois entre cette mesure et la loi de 2004 dite « sur les signes religieux dans les écoles publiques » ?

Rafik Chekkat : L’objet de la mesure d’interdiction est le même : le foulard porté par des musulmanes. Au-delà de cette identité d’objet, on remarque clairement que depuis l’adoption de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port du foulard à l’école, les contentieux et polémiques liés au port du foulard (et plus généralement à la visibilité du fait musulman) se sont multipliés. Après le foulard, il a été question dans les écoles des bandanas et jupes longues des élèves, puis des foulards des mères. Le principe d’interdiction s’est ensuite étendu hors toute légalité (c’était déjà le cas avec les mères accompagnatrices) à certains services publics : des femmes portant le foulard refoulées de centres des impôts ou certaines qu’on obligeait à retirer leur foulard le jour de leur mariage, etc. On a ensuite vu des établissements privés (restaurants, cafés, salons de coiffure, gites…) refuser en leur sein des femmes portant le foulard. Et puis il y a eu les polémiques autour du « burkini » à l’été 2016, les multiples amendements adoptés au Sénat puis rejetés à l’Assemblée, jusqu’au vote de la « loi séparatisme » qui étend de manière démesurée le principe de neutralité religieuse. Celui-ci est retourné pour en faire non plus un principe de liberté (comme c’était l’idée des législateurs de 1905) mais un principe policier de neutralisation de l’espace public.

La loi du 15 mars 2004 interdisant le port du foulard à l’école a bientôt 18 ans, l’âge de la majorité. Il est nécessaire d’en faire le bilan. Notons seulement ici deux choses : lorsqu’une loi prévoit un principe d’interdiction (celui du foulard) il ne peut alimenter que sa propre logique répressive et s’étendre ailleurs (pourquoi ce qui serait d’usage à l’école ne le serait pas ailleurs, après tout ?). Il faut ensuite tirer les conclusions politiques de cette extension et refuser absolument de morceler la lutte contre l’islamophobie : on ne peut s’opposer à l’interdiction faite aux mères portant le foulard d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires ou aux joueuses de participer à des compétitions sportives, sans remettre dans le même temps sur la table la question de la loi de 2004.

RP : Dans un article que tu as écrit en avril dernier pour Middle East Eye tu parlais d’un « variant français » de l’islamophobie. Peux-tu nous en dire plus ?

RC : Le titre était évidemment de circonstance compte tenu de la crise sanitaire (qui est en réalité d’abord et surtout une crise de la destruction de l’hôpital public par les politiques néolibérales). Si l’islamophobie est présente partout en Europe et sert aujourd’hui de puissant levier à de nombreux groupes d’extrême-droite qui se fédèrent sur le continent autour du mot d’ordre « islam hors d’Europe », il y a bien une spécificité française. Celle-ci est liée à l’histoire coloniale du pays, qu’il serait évidemment trop long de rappeler ici (sur cette question, on peut renvoyer les lectrices et lecteurs aux ouvrages de Sadek Sellam – La France et ses musulmans –, Jalila Sbaï – La politique musulmane de la France –, Olivier Lecour Grandmaison – Ennemis mortels – ou encore aux nombreux et très documentés articles sur le sujet du politiste Raberh Achi).

À l’instar des mouvements antisémites du tournant du XXe siècle, la question musulmane et l’islamophobie sont devenues aujourd’hui les « agents catalyseurs » d’une vaste reconfiguration des extrêmes-droites européennes. Loin de contrer ces groupes, l’exécutif français leur emboite le pas et fait siennes quantité de leurs idées.
Compte-tenu de la politique menée par le gouvernement, des discours présidentiels (en particulier celui des Mureaux du 2 octobre 2020), des discussions et du vote de la loi sur le « séparatisme », Emmanuel Macron a sans surprise fini en couverture du rapport 2020 sur l’islamophobie qui vient d’être publié sous la coordination notamment de Farid Hafez (lui-même aux prises avec la répression islamophobe en Autriche). Cette couverture illustre une idée dont de plus en plus de personnes sont aujourd’hui convaincues : dans l’espace euro-atlantique, la France est devenue la capitale de l’islamophobie. Avec la présidence de l’Union européenne qui s’ouvre, l’exécutif va certainement vouloir exporter le variant français de l’islamophobie. La concomitance de cette présidence et des échéances électorales nationales – moments privilégiés de surenchère et de démagogie – n’augure rien de bon.

RP : Aujourd’hui la rhétorique islamophobe touche toute la classe politique, y compris à gauche puisqu’on voit par exemple Fabien Roussel en a fait un axe de sa campagne. Pourquoi à ton avis ?

RC : Le fait qu’on puisse être qualifié « de gauche » tout en menant une campagne qui reprend tout ou partie du prêt-à-penser raciste et sécuritaire, est en soi significatif. Je réponds sans doute à côté, mais j’aimerais savoir à partir de quel moment une personne n’est plus « de gauche » ?

Evoquer la question du racisme à gauche nécessiterait là aussi de faire un certain nombre de rappels historiques que nous ne pouvons pas effectuer ici. Restons sur la séquence la plus récente. Depuis l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020, j’ai vu quantité de personnes basculer dans une forme d’intransigeance envers tout ce qui leur parait pouvoir être qualifié d’islamiste. « Trop c’est trop » est la formule qui résumait alors leur état d’esprit. Il fallait en finir avec une complaisance coupable. Des revues telles que Ballast ou des médias comme Nantes Révoltée ou Cerveaux non disponibles, ont quant à eux parlé de « fascisme religieux » à propos de l’assassin de S. Paty. On n’a jamais entendu ces groupes parler de « progressisme religieux » au sujet des personnes musulmanes, qui à partir de leur foi, s’investissent dans le milieu éducatif, social, caritatif, etc. pour faire advenir une société plus juste.
Pour répondre tant bien que mal aux coups de boutoir de l’exécutif, les personnes musulmanes doivent arpenter un chemin sinueux entre un bloc réactionnaire qui leur reproche d’être musulmanes et une gauche mal à l’aise et aphone qui déplore que ces personnes se disent musulmanes (je paraphrase évidemment Les Réflexions sur la question juive de Sartre). C’est triste à dire, mais la répression gouvernementale n’a pu se faire qu’avec le concours d’une gauche, qui comme la qualifiait Fanon il y a plus de 60 ans, demeure d’une « douloureuse inefficacité ».

Face au racisme, l’inconséquence de la gauche (il faudrait là aussi évidemment nuancer quand on parle de « la gauche »), laisse un boulevard à la réaction. C’est tout sauf un accident si la présidentielle ressemble à une primaire d’extrême-droite ou à un concours Lépine islamophobe. En laissant sans broncher (ou presque) le gouvernement mener son entreprise de démantèlement des structures musulmanes, la gauche n’a pas seulement failli dans son soutien à une minorité opprimée (la plus nombreuse communauté musulmane d’Europe), elle a creusé un peu plus sa tombe.

RP : On fait le lien entre la dissolution du CCIF et la menace actuelle qui vise Nantes Révoltée. Les mesures administratives et policières à l’encontre des musulman.e.s peuvent-elles servir contre les mouvements sociaux ?

RC : L’opposition entre les « mouvements sociaux » et des structures de lutte contre le racisme est tout à la fois fausse et piégeuse. Elle est fausse car quand la Coordination contre la loi séparatisme a mené durant toute l’année 2020 campagne contre un texte qui engendre davantage de chômage et de précarité pour les personnes musulmanes (à travers notamment la suppression des subventions publiques allouées aux associations qui ne respecteraient pas l’obligation de neutralité religieuse), nous sommes en plein dans des questions dites sociales. Elle est piégeuse ensuite car ce clivage artificiel entretenu entre luttes antiracistes (ou luttes musulmanes) et luttes sociales est une manière de reconduire le racisme même.

Derrière ce clivage, il y a toujours cette idée que le racisme – et spécialement l’islamophobie – ne serait qu’une « diversion » pour masquer la « réalité sociale ». Cet argument de la « diversion » doit être combattu car il accepte le paradigme de la séparation. Il empêche de faire des jonctions entre des espaces militants qui auraient tout intérêt à travailler ensemble (le fait que vous m’invitiez à m’exprimer est en soi encourageant et permet de casser ces cloisonnements). Le racisme n’est pas une diversion. Il fait pleinement partie du projet néolibéral. De même que les innombrables dissolutions de structures musulmanes (mosquées, associations, écoles, clubs de sport, éditeurs…) ne constituent pas un temps faible de la répression, mais sont l’élément central d’une vaste entreprise de neutralisation de l’espace public qui reconfigure tout le champ politique. Les attaques contre les personnes musulmanes sont une attaque contre le corps social tout entier. Et puisque j’ai évoqué Sartre précédemment, je vais finir en le paraphrasant à nouveau : pas un Français ne sera libre tant que les musulman.es ne jouiront pas de la plénitude de leurs droits.

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