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Politique

Gouvernement Macron II

Pap Ndiaye : Macron parie sur l’anti-Blanquer pour approfondir la casse de l’Education nationale

Avec la nomination au ministère de l’Education nationale de Pap Ndiaye, historien spécialiste de l’histoire des minorités, de l’histoire sociale des Etats-Unis et figure des "Black Studies" en France, le gouvernement Macron II créé la surprise. La tâche prioritaire de ce nouveau ministre restera néanmoins la même : renouer avec le « dialogue social » pour approfondir la casse de l’Education Nationale.

vendredi 20 mai

Crédits Photo : Martin BUREAU/AFP

« Il faut que tout change pour que rien ne change »… C’est ce que semble avoir bien compris Emmanuel Macron en s’attaquant à la lourde tâche de trouver un successeur à Jean-Michel Blanquer. Honni des enseignant-e-s, le précédent ministre s’est illustré non seulement par l’accélération des politiques austéritaires appliquées à l’école et la gestion catastrophique de la crise sanitaire, mais aussi par l’autoritarisme et la chasse aux « islamo-gauchistes » et aux « wokistes ». A tel point que le 13 janvier dernier, plus de 70 % des enseignants ont déserté leurs classes lors d’une grève inédite dans l’Education Nationale…

Dans ce contexte, la nomination de Pap Ndiaye vise à faire croire à un changement radical pour ce nouveau quinquennat d’Emmanuel Macron, en donnant des gages à sa gauche alors que la pression de la NUPES se fait sentir pour les législatives, tout en tentant de se concilier des personnels de l’Education nationale, très largement hostiles au précédent ministère. Mais si le gouvernement change l’emballage, le cadeau reste empoisonné pour les enseignant-e-s.

Pap Ndiaye, une figure de l’antiracisme universitaire intégrée au sérail d’Emmanuel Macron

La nomination de Pap Ndiaye dans le même gouvernement que Gérald Darmanin a surpris, et pour cause. L’historien est une figure de l’antiracisme universitaire, auteur notamment du livre La condition noire, publié en 2009, dans lequel il analyse l’expérience et la perception des Noirs en France. Considérant, dans ses travaux, le caractère systémique du racisme en France et aux États-Unis, il prend aussi plusieurs fois position. Sur France Inter, le 4 juin 2020, il reconnait la réalité des violences policières, évoquant : « L’attitude de déni sur les violences policières en France [qui] est classique », et, en 2021, il réagit face à l’offensive du gouvernement contre les « islamo-gauchistes » à l’université : « Ce terme d’islamo-gauchisme ne désigne aucune réalité à l’université. Ce qui me frappe surtout, c’est le degré de méconnaissance du monde politique des recherches qui sont menées à l’université en sciences sociales et en sciences humaines. »

Des prises de positions qui ne l’empêchent pas d’avoir la « cote » auprès des les politiques, « rassurés par son côté détaché de la lutte des races et de la lutte des classes », comme le souligne Le Monde. Proche du pouvoir, Pap Ndiaye a suivi le parcours « classique » de l’universitaire bien intégré aux « élites » bourgeoises : classe préparatoire à Henri IV, ENS, agrégation, thèse aux États-Unis, maître de Conférences à l’EHESS, etc. Un parcours qui, combiné au caractère conciliant du nouveau ministre, a fait de lui une caution de gauche pour des gouvernements qui avaient besoin de se donner un vernis progressiste à peu de frais. Il est ainsi l’un des cocréateurs du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), fondé en 2005 et dont l’action est saluée par toute la classe politique à l’époque, en particulier à droite sous la présidence Sarkozy où le CRAN conseille le gouvernement sur les questions de "diversités". Il a notamment été nommé, en 2021, directeur du Musée national français de l’histoire de l’immigration par Emmanuel Macron.

Un changement de profil « radical » qui vise à mieux faire passer les futures réformes

Le profil du nouveau ministre tranche ainsi avec celui de son prédécesseur, qui était la pointe avancée de l’islamophobie d’État et largement contesté pour son autoritarisme. La nomination de Pap Ndiaye, qui se veut le contrepoint de Blanquer, vise à répondre aux attentes des enseignants, mais surtout, comme le soulignent Les Echos, des syndicats, avec lesquels le nouveau gouvernement veut récréer du « dialogue social » pour pouvoir poursuivre plus sereinement son programme de destruction de l’Education nationale. Pour Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, il fallait ainsi « romp[r]e avec la méthode de Jean-Michel Blanquer qui est unanimement décriée, [marquée par] le manque de concertation, le mépris, le refus d’entendre la contradiction ». « Voix douce », « médiatique », « pacificateur », ayant l’esprit de conciliation, Pap Ndiaye se veut ainsi l’exact opposé d’un Blanquer « brutal dans sa méthode ».

Une stratégie de communication qui vise à faire passer la pilule auprès des enseignant-e-s et personnels de l’Education nationale. Car la mission de Pap Ndiaye reste la même que celle de Blanquer : approfondir les contre-réformes voulues par Emmanuel Macron, qui visent à faire toujours plus d’économie sur le dos des élèves et des personnels, en dégradant et en précarisant toujours plus le secteur de l’Education.

La tâche première du nouveau ministre sera ainsi de gérer la crise actuelle du recrutement, qui n’est que la conséquence de la nouvelle réforme du concours imposée par Blanquer, et de la dégradation des conditions de travail et des salaires au sein de l’Education nationale. Dégradations qui se sont accrues sous le ministère Blanquer, quoi qu’ai pu prétendre le ministre : c’est sous le ministère Blanquer que le salaire des professeurs débutants a atteint un plancher historique, ne représentant plus que 1,1 fois le SMIC. Surtout, le nouveau ministre devra appliquer le « pacte » imposé aux enseignants par Emmanuel Macron, sous la forme d’un « travailler plus pour gagner (pas beaucoup) plus », avec l’objectif annoncé d’un 30 % d’acceptation chez les enseignants déjà en poste – qui, contrairement aux futurs arrivants dans le métier, auront le choix de se laisser imposer ou pas des tâches et des heures supplémentaires. Le tout sur fond de retour annoncé de réforme des retraites, alors même que le premier round avait été marqué par une mobilisation importante des personnels de l’Education nationale.

Blanquer ou Ndiaye : même Macron, même combat contre la casse de l’Education nationale !

Si la nomination d’une figure de l’antiracisme peut susciter l’espoir, il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron n’a pas peur des grands écarts : dans le même temps, Darmanin est à nouveau ministre de l’Intérieur, et le débat sur le burkini ressurgit au sein du gouvernement, tandis que la répression des enseignant-e-s de l’école Pasteur, accusés de transformer leur école en « bastion autogéré » sic. suit son cours. Proche d’Emmanuel Macron, conciliant, le nouveau ministre de l’Education nationale ne fera qu’appliquer les directives de son gouvernement.

Contrairement à ce que souhaite faire croire le gouvernement, la nomination de Ndiaye est loin de constituer un espoir pour les enseignant-e-s et personnels de l’Education. Elle est le résultat d’un calcul à la fois électoral, et une stratégie pour faire passer en douceur des réformes qui, elles, n’auront rien de doux.
L’horizon, pour les enseignant-e-s et les personnels de l’Education nationale, reste ainsi celui d’une précarisation accrue de leur métier, d’une dégradation des conditions de travail et de l’application, à l’école, de méthodes autoritaires, managériales et répressives, dans une dynamique qui rejoint les méthodes déjà appliquées à France Télécom et à la SNCF – avec les conséquences qu’on connait.

Loin de céder au « dialogue social » en demandant des « actes forts » au ministre, comme l’a fait la FSU dès l’annonce de la nomination de Pap Ndiaye, c’est le « troisième tour social » que nous devons imposer au gouvernement, en préparant nos mobilisations, dans la rue et dans nos établissements. Il ne fait aucun doute que Macron II ne sera que la continuité de Macron I, avec, en plus, une crise économique et une inflation qui ne feront que s’approfondir. Et le nouveau ministre, quelles que soient ses prises de position universitaires, ne sera en rien un rempart face à la réalité de la violence du régime d’Emmanuel Macron, toujours plus dur pour le monde travail, toujours plus doux pour le grand patronat.



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