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Politique

Quelques réflexions au lendemain du premier tour

On prend les mêmes, et on recommence ?

Macron face à Le Pen, en 2017 comme désormais en 2022. Un effet de radotage, comme si l'histoire s'était mise à bégayer et qu'elle n'avait plus que ça à proposer : sans même essayer de jouer la carte des distinctions - de plus en plus fines, de plus en plus subtiles, pour ne pas dire purement rhétoriques - entre les deux versions du libéralisme autoritaire qui s'opposent au second tour, on peut se demander ce que signifie cette redite de 2017, après cinq ans de macronisme.

mercredi 13 avril

Cinq années qui ne s’effaceront pas

Ce sont cinq années chargées, à vrai dire. Cinq années de luttes, de manifestations, de violences policières devenues coutumières. Cinq années de mépris de classe, aussi, entre les petites phrases à propos de « ceux qui ne sont rien », ou les démonstrations bravaches du « qu’ils viennent me chercher » au beau milieu d’un pique-nique amical à l’Elysée. Cinq années initiées sous le signe du mouvement des Gilets jaunes, par des phénomènes de politisation par en bas, rythmées par l’Assemblée des assemblées à Commercy ou encore à Saint-Nazaire. Cinq années durant lesquelles une crise sanitaire sans précédent n’aura pas réussi à mettre la colère sous le boisseau pendant que d’un côté, l’hôpital public s’écroulait et que, de l’autre, l’espace public devenait un simple objet de quadrillage policier. Cinq années de financement de cabinets de conseil et de restriction de budget pour les services publics, à commencer par l’école. De quoi dessiner ici tout un camp social, subissant les mêmes attaques, les mêmes blessures, la même rage et la même désillusion, pour des raisons très politiques, quand il s’agirait, comme le réclame Macron au lendemain de ce premier tour, de mettre à nouveau une pièce dans la machine électorale.

Alors que le spectacle prétend être le même, ce second tour résonne tout autrement aujourd’hui, non seulement par l’effet des effondrements en cours, comme celui que vient de connaître LR, et des recompositions à venir, mais également parce qu’avec près de 26% d’abstention, le désaveu des procédures et des institutions commence à avoir du poids dans les consciences politiques. La nervosité du camp présidentiel indique d’ailleurs combien le dénouement du second tour, compte tenu du poids du passif macronien, est incertain. Bien davantage, en tout cas, qu’en 2017, faisant dire à certain que le scénario actuel est loin d’être un simple remake de celui d’il y a cinq ans dans la mesure où le clap final pourrait être distinct ou du moins, le résultat plus serré entre Macron et sa concurrente d’extrême droite.

Le « nouveau monde » : sémantique et histoire de la domination bourgeoise

C’est qu’en réalité, Macron n’a fait que porter haut l’étendard de la bourgeoisie conquérante : avec son slogan du « nouveau monde », il s’agissait d’assumer ouvertement le geste conquérant et colonial de la bourgeoisie telle qu’elle s’est constituée depuis des siècles. Sans faire l’histoire complète de cette naissance de la société bourgeoise et de l’économie capitaliste, on peut pourtant souligner que l’offensive de Macron, qui fait l’effet d’avoir lâché les chiens, s’inscrit dans la résurgence, depuis plusieurs décennies, de la progression sans concession des intérêts bourgeois sur l’ensemble de la société. Mis en scène dès son élection comme le « maître des horloges », Macron est le marqueur d’une offensive de plus en plus franche de la classe capitaliste, mais surtout de son accélération. Se focaliser sur sa personnalité, certes détestable, ou sur son mépris assumé pour notre classe, conduirait à considérer son mandat comme un accident ou une erreur, sur lesquels il faudrait revenir, et réformer les réformes, comme le propose Jean-Luc Mélenchon.

Macron n’a rien d’un phénomène aberrant, il est un produit exact - on dirait synchrone - de la période longue, marqué par le jusqu’au-boutisme de l’offensive néolibérale et de la restauration pleine et entière des intérêts de la bourgeoisie. En mobilisant ouvertement et sans fard les institutions pour faire progresser les intérêts des capitalistes, Macron a contribué à mettre complètement à nu leur caractère classiste, que quelques illusions pouvaient encore dissimuler. En aggravant la décomposition, après les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, des différents relais associés au conflit de classes, corps intermédiaires et partis politiques, Macron assume de façon absolument décomplexée le caractère radical de l’offensive bourgeoise. Reste, tout de même, ce second tour qu’il ne peut prétendre enjamber sans encombre et qui fait qu’au cours des derniers jours, depuis dimanche, Macron semble faire vouloir oublier qu’il est bel et bien le champion du Medef et qu’il pourrait mettre un peu d’eau dans son vin, comme sur la question des retraites par exemple.

Mais cette offensive commencé bien avant lui et s’est radicalisée dans le sillage de la crise de 2008 et du gouvernement Sarkozy-Fillon, avec les attaques directes contre le droit de grève ou la fameuse « réduction Fillon » assujétissant les baisses de cotisations patronales à une stagnation des salaires. Sarkozy avait d’ailleurs entamé son mandat en paraphant le Traité de Lisbonne qui entérinait le texte refusé en 2005 par référendum : instrumentalisation ouverte des rôles institutionnels et déni assumé de la décision référendaire. Dans la foulée, le mandat Hollande a été lui aussi marqué par une série d’offensives, tant du point de vue des libertés démocratiques, avec l’assignation à résidence des militants écologistes pendant la COP 21 suivie par l’inrégration de l’état d’urgence au droit ordinaire en passant, bien entendu, par la Loi Travail, ayant suscité une intense mobilisation de plusieurs mois. Dans le même temps, et tout au long de la période, les droits de policiers ont été renforcés et de plus en plus protégés, la loi « Sécurité globale » portée par Darmanin n’étant jamais que la suite logique de ce qui avait été initié sous les socialistes.

Entre replâtrage du système et refondation nécessaire à l’extrême gauche

Alors qu’il cristallise les haines et la colère, Macron n’est que le visage contemporain d’une bourgeoisie qui renoue avec le pire de notre histoire sociale ainsi que la rhétorique de la domination, de la brutalité et du mépris. Face à cette situation, le pari de Mélenchon a été de raviver la possibilité de refonder un compromis de classe, en promettant un rééquilibrage et un renouveau institutionnel avec la VIème République. « Offensif », mais pas trop, donc. Il y a pourtant fort à parier que ce dont nous avons le plus besoin, c’est de nous donner les moyens d’une véritable contre-offensive : une riposte ouvrière, consciente de ses intérêts et qui désignera explicitement les causalités qui œuvrent sourdement dans le réarmement institutionnel actuel de la bourgeoisie, à savoir la colère et l’explosivité qui ont marqué le mandat Macron et dont tout laisse penser qu’elles vont s’accélérer dans les temps à venir. En fait, l’histoire ne radote pas : elle invente des issues, aussi délétères soient-elles. Dans un contexte géopolitique gros d’incertitudes et de menaces, avec une colère sociale qui ne cesse de s’approfondir, le remake de ce second tour n’est pas la répétition du même : il dénote l’impasse dans laquelle se trouve la bourgeoisie lorsqu’elle veut faire progresser toujours plus loin ses intérêts, et l’étroitesse du cadre institutionnel dans lequel elle a réussi à s’épanouir jusque-là.

Or, que Macron ait tout fait pour favoriser une atmosphère propice à un second tour face à Le Pen, en accumulant les lois sécuritaires, racistes, en autorisant les paroles insultantes de ses ministres, en aggravant les conditions de travail dans les services publics, en réduisant les indemnités des chômeurs, en méprisant les précaires, en un mot, en aggravant la souffrance sociale à une échelle de masse, cela semble entendu. Ce second tour ne nous propose rien, il est le dernier avatar de notre dépossession globale, à quoi s’est attelée la bourgeoisie conquérante. En revanche, il nous démontre, et c’est sans doute la signification de l’abstentionnisme par si gros temps, de l’effondrement des partis institutionnels, de la progression du « vote utile » en faveur de Mélenchon, que l’essentiel est ailleurs : dans les luttes, dans la construction pied à pied d’une riposte ouvrière, d’un « bloc de résistance prêt au combat », comme l’a souligné dès le soir du premier tour Anasse Kazib, et dans la construction d’une alternative révolutionnaire à même d’embrasser colère sociale et luttes contre toutes les oppressions radicalement distincte de ce qu’offre le panorama actuel allant de la gauche de la gauche à l’extrême gauche.



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