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Nouvelle Constitution au Chili : quels sont les enjeux du référendum de septembre ?

Au Chili, le référendum qui soumettra au peuple chilien une nouvelle Constitution approche. Elías Muñoz, rédacteur en chef de La Izquierda Diario Chile, nous donne un état des lieux des enjeux de ce référendum dans lequel se joue aussi l’avenir du récent gouvernement de Gabriel Boric.

mercredi 17 août

Crédit photo : AFP

Interview initialement parue dans La Izquierda Diario, le 26 juillet 2022. Nous en publions ici une traduction.

Le 4 septembre au Chili, plus de 15 millions d’électeurs devront se prononcer sur une nouvelle Constitution proposée par la Convention constitutionnelle. Ce référendum est la dernière étape du processus constituant convenu dans l’Accord pour la paix sociale et la nouvelle Constitution signé en novembre 2019 par les partis traditionnels chilien de droite et de centre-gauche, et par le Frente Amplio dirigé par l’actuel président Gabriel Boric. Ce processus a eu pour objectif de canaliser par les institutions la révolte historique qui a secoué le régime chilien en 2019. Le 4 juillet, la Convention constitutionnelle a présenté le texte à soumettre à l’opinion populaire, et deux jours plus tard, la campagne pour le "Oui" et pour le "Non" a officiellement débuté. Malgré les énormes attentes suscitées par le nouveau processus constituant, l’issue du référendum reste aujourd’hui incertaine. Pour en discuter, nous avons interviewé Elías Muñoz, rédacteur en chef de La Izquierda Diario au Chili.

La Izquierda Diario : La Convention constitutionnelle a enfin présenté le texte qui sera soumis au peuple chilien en septembre. Par rapport à l’océan de revendications formulées par les différents secteurs dans la rue lors du soulèvement populaire de 2019, qu’est-ce qui a été gagné et qu’est-ce qui a été laissé de côté ?

Elías Muñoz : Le nouveau texte de la Constitution reconnaît plusieurs droits pour lesquels le peuple s’est battu dans la rue pendant des décennies, et ce bien avant la révolte. Mais il en exclut également beaucoup d’autres, et surtout, il laisse en place plusieurs des piliers les plus détestables sur lesquels repose le capitalisme chilien. Un droit important qui a été obtenu dans le nouveau texte est l’interruption volontaire de grossesse (IVG). La lutte des femmes au Chili avait déjà permis de dépénaliser l’avortement en cas de viol ou en cas de risque pour la mère ou de non-viabilité du fœtus. Ces luttes ont pris leur essor dans le feu de la marée verte en Argentine [mouvement massif des femmes en Argentine pour le droit à l’avortement, NDLR], comme dans le reste du monde, et aujourd’hui le texte de la nouvelle Constitution reconnaît ce droit sans restriction pour les femmes chiliennes. D’autres droits importants qui pourraient être gagnés sont des droits fondamentaux du travail tels que le droit de grève, qui est actuellement limité au secteur public, la négociation syndicale par branche productive, pour laquelle un nouveau code du travail devra être mis en œuvre, mais aussi d’autres droit comme le droit au logement, à l’eau et à l’environnement.

LID : Qu’en est-il du droit à une éducation publique gratuite et de qualité, qui fût l’une des principales revendications mise sur la table pendant la révolte de 2019 ?

EM : C’est une question très importante. L’enseignement secondaire au Chili est de très mauvaise qualité, et comme les admissions à l’université publique sont restreintes (il faut passer un test pour y entrer), il est très difficile pour les jeunes qui étudient dans les écoles publiques de se battre pour les quelques places disponibles, et ceux qui y parviennent sont obligés de s’endetter pour les payer ou d’étudier dans des universités privées de moindre qualité et qui fonctionnent comme des entreprises privées. Jusqu’à présent, l’État a été en mesure de fournir des bourses pour alléger l’endettement massif des étudiants. Bien que la nouvelle constitution établisse un financement public de base, les jeunes devront toujours se battre pour les quelques places disponibles, laissant un grand nombre d’entre eux à l’écart par le filtre élitiste de l’examen d’entrée, et ils dépendront largement des aides publiques, qui ne sont pas universelles, pour pouvoir poursuivre leurs études supérieures.

LID : L’un des symboles emblématiques de la révolte a été le drapeau de la communauté indigène Mapuche. Les peuples autochtones ont formulé des revendications très fortes, notamment la restitution de leurs terres ancestrales et l’autodétermination de leurs communautés. Quelles sont les avancées du texte sur ce point ?

EM : Le texte reconnaît dix des peuples indigènes du pays, leur langue, leurs symboles, leur droit à l’autonomie et à l’autogouvernement. Cependant, il n’y a aucune reconnaissance de leurs terres ancestrales, sur lesquelles les grandes entreprises extractives, en particulier les entreprises forestières, ont progressé et continuent de progresser. C’est un point très important car le nouveau texte constitutionnel ne touche pas au système extractiviste qui pille les ressources naturelles et dégrade massivement l’environnement.

LID : Qu’est-ce qui a été laissé de côté dans cette nouvelle Constitution ? Le Parti Révolutionnaire des Travailleurs, qui anime La Izquierda Diario Chili et dont vous êtes membre, est assez critique en ce sens, comment voyez-vous cette nouvelle Constitution ?

EM : L’une des grandes limites de la nouvelle Constitution est qu’elle laisse en place les principaux piliers sur lesquels repose le capitalisme néolibéral chilien. Je le disais précédemment, mais la nouvelle Constitution ne touche pas au pillage des ressources naturelles comme le cuivre et le lithium, qui resteront entre les mains des multinationales et des hommes d’affaires qui possèdent le pays. C’est un point essentiel, nous avons soutenu avant et tout au long du processus constitutif qu’il existe d’énormes ressources disponibles qui pourraient être utilisées pour l’éducation, le logement, la santé, la préservation de l’environnement et toutes sortes de politiques qui pourraient bénéficier à la grande majorité des chiliens, mais aujourd’hui elles sont appropriées par de petits groupes d’hommes d’affaires nationaux et étrangers. Avec le nouveau texte constitutionnel ces ressources continueront à être pillées par une minorité.

LID : Les systèmes privés de retraite et de santé étaient dans le viseur des révoltes de 2019. Si le texte de la nouvelle Constitution venait à être approuvé que se passerait-il ?

EM : La rue réclamait la fin des retraites privées (les AFP) qui constituent ni plus ni moins un vol organisé dans les poches des travailleurs. La nouvelle Constitution ne met pas fin à ce système, au contraire, elle établit que ce système peut continuer à jouer un rôle dans la gestion des retraites et du système de santé. Le nouveau texte n’établit pas non plus la fin du secteur privé de la santé. On parle de la fin des assurances de santé privées (Isapre), qui sont aujourd’hui facultatives par rapport au système public (Fonasa), mais ce n’est pas du tout le cas car le régime privé continuera à fonctionner au niveau des services de santé, c’est-à-dire à travers les cliniques privées, et en aspirant une grande partie des ressources du secteur public. En d’autres termes, ils ont décidé de préserver les énormes profits des spéculateurs et des hommes d’affaires de la santé.

LID : Qu’en est-il du système politique, si délégitimé et contesté par la population, notamment pendant le soulèvement ?

EM : La nouvelle constitution maintient le système présidentiel actuel, qui est très autoritaire. Le Sénat, qui a toujours joué un rôle conservateur dans le schéma parlementaire, ne changera que de nom puisque la nouvelle "Chambre des régions" conservera de nombreuses fonctions de modérateur des projets de loi votés à la Chambre des députés. Des éléments comme la parité entre les sexes sont incorporés, notamment l’obligation pour les listes d’être dirigées par des femmes, ou des sièges réservés à la population indigène, mais ce sont toutes des choses qui devront être établies par la loi dans le cadre du parlement actuel, où la droite est forte (50 % au Sénat et 43 % à la Chambre des députés), donc cela reste à définir. L’une des discussions importantes a porté sur la participation de secteurs indépendants aux processus électoraux et sur la possibilité qu’ils soient associés à des listes, en raison du système proportionnel, mais cela a été évidemment rejeté par les partis traditionnels, de sorte que la participation des indépendants sera réduite dans la nouvelle Constitution.

LID : Le PTR dénonce depuis le début le processus constituant tel qu’il a été négocié par l’arc politique allant de Sebastian Piñera jusqu’à Boric car il ne permettrait pas d’aller au fond de la question sociale soulevée par la révolte. Comment cela s’est-il exprimé pendant la Convention et comment cela se reflète-t-il dans la situation politique aujourd’hui ?

EM : La Convention a catalysé les énormes attentes de changement qui avaient été exprimées dans les manifestations de 2019. Mais après son élection, la Convention constitutionnelle - qui n’était pas une véritable Assemblée constituante libre et souveraine - a donné d’innombrables signes de respectabilité vis-à-vis des pouvoirs en place et de l’ancien régime. La Convention a siégé alors que des prisonniers politiques emprisonnés suites aux mobilisations étaient toujours incarcérés et alors que l’aile gauche de la Convention, ainsi que les familles des prisonniers politiques, avaient fait remarquer qu’une nouvelle constitution ne pouvait être écrite alors que des prisonniers politiques de la lutte de 2019 continuaient d’être en prison. La Convention a émis une déclaration assurant qu’elle serait respectueuse des autres pouvoirs du régime et elle s’est réunie pendant de longs mois sans mettre à l’ordre du jour les revendications des mobilisations de 2019. Ensuite, tous les mécanismes qui avaient été convenus pour empêcher les changements les plus radicaux ont opéré : comme l’exigence d’un vote des deux tiers pour l’approbation des articles ou l’impossibilité de traiter certaines questions comme les pactes internationaux, qui garantissent les intérêts des impérialistes au Chili. Alors que les travaux de la Convention touchaient à leur fin, un accord entre la coalition gouvernementale de Boric et la gauche des mouvements sociaux a confié la mise en œuvre de la nouvelle Constitution au parlement actuel dominé par la droite et l’ex Concertación (partis traditionnels du centre gauche et centre droit qui ont formé une coalition appelée Concertación et qui ont été au pouvoir entre 1990 et 2010, NDLR). La Convention est finalement restée éloignée des demandes populaires et de l’agenda de la révolte d’octobre 2019. Cela a eu pour effet d’ouvrir la voie au renforcement de la droite et de l’extrême droite qui, après avoir été marginalisées, reprennent aujourd’hui leur agenda avec leurs revendications réactionnaires. Des millions de travailleurs, de jeunes et de femmes ont été déçus, et aujourd’hui, malheureusement, une partie de la population se laisse embobiner par le discours de la droite.

LID : En ce qui concerne le référendum à venir et la campagne qui a déjà commencé : certains secteurs poussent clairement en faveur du rejet de la nouvelle constitution (« Rechazo »), qui semble aujourd’hui être majoritaire selon les sondages, tandis que les secteurs qui poussent en faveur du « Oui » semblent divisés (« Apruebo »). Quel est le panorama ?

EM : La campagne du « Non », Rechazo, est menée par la droite traditionnelle regroupée dans la coalition Chile Vamos, ainsi que par l’extrême droite représentée par le Parti républicain d’Antonio Kast. Rappelons que Kast s’est présenté au second tour face à Boric comme un "outsider" de la politique, essayant de capitaliser sur la droite sur le mécontentement envers la classe politique exprimé par la population. L’ancien président Sebastián Piñera fait partie de ce secteur, bien qu’il ne l’ait pas dit publiquement car les partis de droite voient que cela pourrait nuire à la campagne plutôt que de l’aider en raison de l’impopularité de Piñera. Le « Non » a été rejoint par quelques visages importants de l’ancienne Concertación, c’est-à-dire du centre-gauche qui a gouverné le Chili pendant 20 des 30 années de néolibéralisme justement remises en cause par la révolte populaire de 2019. Ce secteur concentre le soutien des grandes entreprises, des secteurs les plus réactionnaires et des défenseurs de l’héritage de Pinochet. Ce secteur a mené une véritable campagne de terreur et de fake news contre la nouvelle Constitution. Suivant les exemples de Bolsonaro et Trump, ils ont investi des montagnes d’argent pour diffuser des fake news, diffuser des articles inventés de la Constitution pour faire voter le « Non », ils ont payé des sondages pour positionner le « Non » comme résultat le plus probable, bref ils ont mis en place toutes sortes de manœuvres, tout en profitant pour renforcer leurs positions réactionnaires.

La campagne pour le « Oui », Apruebo, quant à elle, est effectivement divisée en deux secteurs. D’une part, celui du gouvernement. Dans cet espace, les deux coalitions qui le composent coexistent : Apruebo Dignidad, dirigé par le parti de Gabriel Boric (Convergencia Social) et qui comprend également le parti communiste, et la majeure partie des anciens partis de la Concertación, comme le parti socialiste et des secteurs de la démocratie chrétienne. Ce secteur est ouvert à négocier les modifications demandées par la droite pour modérer le texte actuel si jamais il est approuvé. En d’autres termes, dans ce coin du ring se trouvent la majorité du centre-gauche néolibéral, les représentants du grand capital transnational et une partie du secteur des affaires, dont le discours vise à rassurer les marchés et à donner des gages de stabilité concernant la continuité des affaires. L’un des représentants les plus clairs de ce secteur est le ministre des finances de Boric, Mario Marcel, un néolibéral lié au Parti socialiste, qui s’est récemment rendu à Wall Street pour assurer que les fonds de pension privés (AFP) pourront continuer à participer à ce commerce juteux (3 des 7 AFP sont détenus par des Américains) et pour faire comprendre que le gouvernement de Boric est ouvert à une nouvelle modération de la taxe sur l’exploitation minière, déjà limitée.

L’autre secteur de la campagne pour le « Oui » rassemble l’aile la plus à gauche de la Convention constituante : les mouvements sociaux dits constituants et les secteurs laissés pour compte de la Liste du peuple. Ce secteur, ainsi que les directions des principaux mouvements sociaux du pays, comme le Comité de coordination féministe 8M et No + AFP, ont formé un secteur distinct du parti au pouvoir.

LID : Pourquoi ce deuxième secteur fait-il campagne pour le « Oui » séparément ? Quelles sont leurs différences ?

EM : Ce secteur considère que la nouvelle Constitution serait une étape minimale pour faire avancer plus de droits, c’est-à-dire que si le gouvernement considère le texte comme un point d’arrivée et est prêt à le modérer davantage, pour ce secteur c’est un point de départ. Malheureusement, ce secteur a été très loin de pousser au renforcement de la mobilisation dans la rue, ce qui était pourtant la source de leur force, et ils ont fini par contribuer à pacifier le mouvement, ce qui a permis à l’aile droite et aux secteurs les plus conservateurs de respirer un peu. Loin des appels à "déborder la Convention", ils se sont consacrés à une pratique exclusivement parlementaire, contribuant à la déception de larges secteurs, ce qui a logiquement ouvert la voie à la droite et à sa campagne pour le « Non ».

LID : Le sort du gouvernement de Gabriel Boric, qui est très affaibli six mois seulement après son entrée en fonction, est étroitement lié à celui de la nouvelle Constitution. Quelle est la situation actuelle ?

EM : Le leader du Frente Amplio est arrivé au gouvernement avec une batterie de promesses de réformes (fiscalité, santé et retraites), mais avant de prendre ses fonctions, il a conclu un pacte avec la plupart des partis de l’ancienne Concertación pour les faire entrer dans son gouvernement, en confiant des postes clés à des néolibéraux reconnus, comme Marcel au Trésor. Cette orientation vers le centre est marquée par une discipline fiscale de fer et un programme d’ajustement exigé par les grandes entreprises et les organisations du capital multinational, ainsi que par un programme sécuritaire reprenant divers projets répressifs que Piñera n’avait pas pu mener à bien. Cette orientation a également été associée à quelques concessions mineures et symboliques, comme une augmentation du salaire minimum ou une réforme fiscale qui taxe un peu plus le patronat.

L’une des tâches les plus fondamentales de ces premiers mois du gouvernement Boric a été de faire le "sale boulot" que Piñera n’a pas pu faire : maintenir les rues sans mobilisations et étendre la militarisation du Wallmapu, les trois régions qui correspondent aux terres ancestrales du peuple Mapuche. Dans le nord également, pour réprimer la migration, et faire écho au discours xénophobe promu par la droite. Mais aussi faire passer les projets du soi-disant "programme de sécurité" qui impliquent l’extension de pouvoirs de plus en plus répressifs pour la police et l’armée ou encore le projet d’infrastructure critique, qui a été abandonné à la dernière minute, mais qui avait été approuvé et promu par le gouvernement lui-même. Ce projet a permis aux militaires de descendre dans la rue pour "protéger" les infrastructures critiques telles que les hôpitaux, les ports, les routes, c’est-à-dire les lieux stratégiques de la classe ouvrière mobilisée lors de la révolte. Cela s’est traduit par une criminalisation permanente des lycéens qui se mobilisent - désormais avec les travailleurs de l’éducation - en raison des énormes problèmes d’infrastructure des écoles, qui ne sont pas équipées pour dispenser des cours avec les mesures anti-Covid. Par exemple, les salles de classe doivent être ouvertes à 8 heures du matin en plein hiver, ce qui rend de nombreux enfants malades. Ils ont maintenant annoncé des poursuites judiciaires contre ces étudiants mobilisés.

Dans cette optique, la campagne des partis gouvernementaux a consisté à rassurer les grandes entreprises en leur disant que la proposition de nouvelle Constitution était modérée et qu’elle offrait des garanties aux entreprises et aux investissements des capitalistes. Cela a même été reconnu par les secteurs du capital transnational. Les partis de l’ancienne Concertación et Michelle Bachellet [ancienne présidente du Chili qui a mené une politique néolibérale, NDLR] elle-même, qui participe avec enthousiasme à la campagne pour le « Oui », a déjà déclaré que la proposition constitutionnelle « n’est pas parfaite, mais elle est proche de ce dont j’ai toujours rêvé ». L’objectif est donc bien de donner une continuité à l’accord de paix qui a pacifié la révolte, ouvrant la voie à de nouvelles concessions aux pouvoirs économiques. L’ancien président Ricardo Lagos s’était également exprimé dans le même sens avec son appel à « Approuver pour améliorer ». Gabriel Boric s’est finalement rallié à cette ligne et a qualifié le nouveau texte de « perfectible », confirmant qu’il n’a aucun problème à accepter « certaines des modifications qui peuvent être apportées ». Plus précisément, ils proposent de restructurer le Sénat, de limiter les droits des peuples indigènes, de restructurer un système judiciaire aujourd’hui détesté, de rétablir le droit de propriété sur l’eau, entre autres questions qui dérangent les grandes entreprises.

Dans ce cadre d’ajustement économique et des signes de modération donné de la part de ceux qui dirigent la campagne pour le « Oui », il est peu probable que les droits promis se transforment en réalité. Au contraire, aujourd’hui les conditions de vie de larges secteurs de la population active ont empiré. Cela explique beaucoup de choses sur la situation actuelle du gouvernement.

LID : Donc, même si elle est approuvée, il est encore possible de continuer à modérer la nouvelle Constitution. Que se passe-t-il en cas de victoire du Rejet, le processus constituant prend-il fin et l’ancienne Constitution Pinochet reste en vigueur, ou bien vous remettez-vous à la recherche d’un nouveau texte ?

EM : En cas de victoire du « Non », la Constitution de la dictature restera en vigueur. Cependant, et en raison de l’avancée de la droite et du « Non », les partis traditionnels sont en pleine discussion sur ce qu’il convient de faire, car tous les partis - à l’exception du parti républicain d’extrême droite - reconnaissent qu’il n’est pas politiquement viable de continuer avec la Constitution de Pinochet. Le gouvernement est récemment entré dans ce débat. Boric a proposé de convoquer un nouveau processus constituant dans les mêmes conditions que celles établies par l’Accord pour la paix et la nouvelle Constitution. Cette proposition a laissé la droite, qui était à l’offensive en raison de la bonne performance du « Non » dans les sondages, aujourd’hui en déclin, dans un état de désarroi. Elle a ainsi proposé que ce soit le Congrès détesté ou une Commission d’experts qui rédige la nouvelle proposition. Grâce à cette intervention de Boric, le gouvernement et le camp du « Oui » ont regagné du terrain. Toutefois, en cas de victoire du « Non », un accord avec la droite sera nécessaire, car il faudra réformer la Constitution actuelle, avec un quorum de deux tiers (majorité qualifiée) ou de quatre septièmes (majorité simple) si une réforme promue par les démocrates-chrétiens et la Concertación est approuvée, afin de demander un nouveau processus.

LID : Face à un tel scénario, comment avancer dans la conquête des revendications d’Octobre 2019 ?

EM : Au PTR, nous voulons mettre en place un large débat entre les organisations sociales et politiques et les personnalités qui affirment que les demandes d’Octobre n’ont pas été résolues et qui ne font pas confiance à un processus institutionnel pour les résoudre.

Le soi-disant « Accord pour la paix et la nouvelle Constitution » était la réponse du régime pour détourner l’énorme révolte populaire qui, avec le slogan « ce ne sont pas 30 pesos, ce sont 30 ans [de néolibéralisme, NDLR] », synthétisait le défi lancé par les masses à l’ancien régime. C’était une concession désespérée donnée par le régime alors que la mobilisation était à son point culminant au moment de la grève générale du 12 novembre, où la mobilisation de rue devait faire un saut. Avec l’Accord, les partis du régime ont sauvé la peau de Piñera, qui aurait pu tomber avec l’entrée en scène de la classe ouvrière organisée. La bureaucratie de la CUT et le parti communiste, qui n’était pas assis à la table de l’accord, se sont bien gardés d’appeler à une nouvelle démonstration de force pour donner une viabilité politique à la diversion institutionnelle qui se trouvait dans l’Accord. C’est ce chemin qui est reste aujourd’hui bloqué pour accéder aux revendications d’Octobre.

Pour faire face à l’inflation et à la récession, il faut des mesures telles que le gel des prix pour faire face à l’inflation ; des salaires et des pensions décents pour accéder aux produits de première nécessité ; la fin des licenciements, de l’AFP et des retraite de misère. Les richesses sont là. Nous devons avancer dans la nationalisation des ressources naturelles sous la gestion des travailleurs et des communautés, en particulier le cuivre, pour financer les besoins sociaux urgents de la grande majorité ; la restitution au peuple mapuche des terres usurpées par les grandes entreprises forestières et le droit à l’autodétermination des peuples indigènes.

Avec tous les camarades qui sont critiques vis-à-vis de ce processus constituant, qu’ils votent pour le « Oui » de manière critique ou qu’ils décident de s’abstenir, nous voulons essayer de développer une déclaration politique et programmatique qui puisse faire face au camp du « Non » de la droite mais aussi aux pièges du camp du « Oui ». Et ce indépendamment du gouvernement, afin de reprendre « l’agenda d’Octobre » et la lutte dans la rue et en renforçant l’auto-organisation.



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