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« Modérer les attentes » : l’une des premières mesures de Gabriel Boric au Chili

Alors que la défaite retentissante de Kast a généré de larges attentes de changement, à commencer par de meilleurs salaires, la réduction du temps de travail et la liberté pour les prisonniers de « l'explosion sociale de 2019 », le président élu et Apruebo Dignidad se sont attelés à la première tâche d'ajuster les attentes et de répondre à la pression de l'establishment, qui exige des gestes de modération. « Mieux vaut ne pas anticiper » a été l'une des phrases clés de la semaine.

mercredi 29 décembre 2021

Crédits photo : CRIS SAAVEDRA VOGEL / ANADOLU AGENCY / AFP

Texte original publié sur La Izquierda Diario

« Quelles faveurs voudrais-tu demander au président ? », demande un journaliste de la Televisión Nacional de Chile (TVN) à une fillette de l’école primaire. « Qu’ils réduisent un peu la journée de travail et qu’ils respectent les droits de chacun. Ma mère est assistante sociale, elle travaille, travaille, travaille ! » C’est l’attente de millions de travailleurs exprimée par la voix de leurs enfants. Lors des célébrations du dimanche, la même aspiration a été entendue : de meilleurs salaires, la réduction du temps de travail et la liberté pour les prisonniers de « l’explosion sociale » chilienne de 2019.

En écoutant les personnes interrogées dans la rue, les journalistes grand public comme Daniel Matamala ne se lassent pas de répéter que « le président élu devra ajuster les attentes ». La même analyse a été répétée toute la semaine parmi les chroniqueurs : soit il contient les attentes, soit la frustration peut être dangereuse.

C’est une tâche dans laquelle Gabriel Boric se sent à l’aise. En réponse aux commentaires de Giorgio Jackson sur le retrait des plaintes contre la loi sur la sécurité intérieure de l’État, M. Boric a répondu qu’il est « préférable de ne pas anticiper » et que la situation sera examinée « au cas par cas ». Nous parlons d’une mesure qui n’a pratiquement aucune conséquence en termes de libération effective des prisonniers. Même les gestes symboliques nécessitent de la modération. Lorsqu’ils sont confrontés à la loi sur l’amnistie ou à la possibilité d’un pardon présidentiel, les dérobades sont à l’ordre du jour.

Un autre geste exigé par les maîtres du pays est celui du cabinet. « Apruebo Dignidad n’est pas suffisante pour pouvoir relever tous les défis que nous nous sommes fixés » a déclaré Giorgio Jackson sur la possibilité d’intégrer des membres d’autres partis dans le cabinet. Le Parti socialiste (PS), le Parti pour la démocratie (PPD), le Parti radical du Chili (PR) et le Parti libéral (PL), autoproclamé « socialiste démocratique », se sont déjà montrés ouverts à la collaboration et, jusqu’à présent, il n’est pas exclu que des économistes néolibéraux comme l’ancien président de la Banque centrale sous le gouvernement Aylwin, Roberto Zahler, ou le « bacheletiste » Guillermo Larraín, arrivent au Trésor.

Les grands hommes d’affaires ont choisi de donner leur bénédiction au président élu et de saluer tout geste de modération. Le président de Sofofa, Richard Von Appen, a ouvertement déclaré que de nombreuses propositions de Boric sur les salaires et les heures de travail « étant donné la situation économique, devront être progressives ».

Ils exigent le gradualisme pour des réformes minimales, mais pour ajuster les conditions de vie de la majorité, ils ne demandent pas de permission. L’inflation est payée par la population, tandis que les millionnaires emportent leurs dollars à l’étranger. Juste un exemple de cela : le prix du pain a augmenté de 7% dans la période janvier-novembre et l’essence cette année a augmenté de 34% dans la région métropolitaine ; tandis que La Tercera rapporte qu’après les élections « les investisseurs locaux ont décidé de placer leurs paris en dehors du pays », tandis qu’un autre groupe attend les premiers gestes du président élu pour se décider.

C’est précisément l’augmentation significative de la fuite des capitaux à l’étranger qui est l’un des facteurs de l’inflation. Nous ne pouvons pas non plus oublier que, malgré la reprise de cette année, il manque encore 600 000 emplois par rapport au niveau d’emploi d’avant la pandémie, et que bon nombre des nouveaux emplois sont précaires et mal payés. Comme nous l’avons indiqué dans d’autres colonnes, l’engagement de « responsabilité fiscale » que Gabriel Boric a pris avec les économistes de la Concertación qui l’ont soutenu ces derniers mois, se traduit par la fin du revenu familial d’urgence (500 000 dollars de moins en une seule fois pour une famille de quatre personnes).

En d’autres termes, les grandes attentes de millions de travailleurs sont, dans une large mesure, en état de légitime défense. Pour l’instant, le principal espoir est que cette situation puisse être résolue grâce à la victoire retentissante de Boric sur Kast. Mais certains signes montrent que la combinaison de la défense des conditions de vie et de l’attente d’un changement peut stimuler les luttes.

Les pêcheurs artisanaux de la baie de Quintero ont bloqué complètement la baie il y a quelques semaines face à l’intransigeance de l’ENAP. L’entreprise publique s’est rendue coupable d’une marée noire en 2014 qui a touché toute la communauté et en particulier les pêcheurs, qui réclament des réparations. Ce mercredi, l’ENAP a été responsable d’un nouveau déversement de 200 litres de carburant, et comment a-t-elle réagi ? En suspendant la table de travail avec les pêcheurs et en retirant toutes ses offres en représailles aux mobilisations !

Même avec un nouveau président et même s’il s’agit d’une entreprise « d’État » (où, soit dit en passant, le père de Gabriel Boric travaille comme ingénieur), les demandes de conditions élémentaires telles que celles réclamées par les pêcheurs, nécessiteront de grandes luttes et le renforcement de l’auto-organisation, de la coordination des travailleurs et de la population et que les grands syndicats se mobilisent réellement pour obtenir les revendications auxquelles aspirent des millions de personnes.

Sans ces luttes, la réduction de la journée de travail, l’augmentation du salaire minimum, la fin des lois du travail héritées de la dictature qui empêchent les négociations de branche, seront très limitées et en petits caractères, voire pas du tout. Gabriel Boric s’est empressé d’honorer les demandes des grandes entreprises et des politiciens des 30 dernières années. Pour cela, il a besoin d’une rue tranquille. C’est le contraire qui est nécessaire pour vaincre la résistance des grandes entreprises.

Malgré la défaite de Kast, l’aile droite reste forte au parlement. Dans le même temps, les véritables propriétaires du Chili ont déjà annoncé que leur plan pour les prochaines années est que le ralentissement et l’inflation soient payés par les travailleurs. Ils feront tout pour limiter tout changement en faveur de la population. C’est pourquoi il est essentiel de reprendre les revendications d’octobre 2019, en commençant par exiger la libération des prisonniers de la rébellion et la démilitarisation de Wallmapu et en luttant pour des revendications sociales urgentes comme la fin de l’AFP, un salaire minimum de 600 dollars avec réajustement automatique en fonction de l’inflation, la fin des listes d’attente et de la précarité de la santé, l’arrêt des licenciements dans la santé. Pensions, salaires, santé, logement sont les urgences populaires pour lesquelles nous devons nous battre.

Traduction : Victor Maurin



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