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Guerre en Syrie

Malgré la guerre de communication, les Etats-Unis s’adaptent au plan de Moscou

Malgré la guerre de communication, les Etats-Unis s'adaptent au plan de Moscou Tout en accusant la Russie d'avoir bombardé des groupes qui ne sont pas de l'Etat Islamique (EI), Washington n'a d'autre alternative que de s'adapter de fait à la politique russe.

jeudi 1er octobre 2015

En Syrie, comme dans tout conflit concentrant de nombreux acteurs régionaux et mondiaux, il est important de bien démêler les fils. Afin d’être clair énumérons les plus importants.

1. Du point de vue militaire, il est clair que les bombardements russes n’ont pour le moment pas atteint l’EI. Dans l’immédiat, les forces russes s’appliquent à bombarder les positions fixes des insurgés des provinces d’Homs et d’Hama en Syrie occidentale. Les deux provinces sont proches de Latakia, où les forces russes sont déployées et ont pour objectif de maintenir cette base – et la région située entre celle-ci et la frontière turque – face aux roquettes improvisées des forces rebelles.

2. Une attaque aérienne russe a touché une position des rebelles, la ville de Talbisah, au nord d’Homs. Cette ville est au main du groupe affilié à Al-Quaeda en Syrie, Jabhat al-Nustra, d’autres groupes islamistes durs comme Ahrar al-Sham ou autres bandes locales. Le paradoxe est que les Etats-Unis crient au diable à propos d’une attaque russe de groupes liés au fondamentalisme religieux d’al-Quaeda, c’est-à-dire de ceux qu’ils ont eux-mêmes combattus en Irak et en Afghanistan.

3. Mais si l’on regarde au-delà de la colère des impérialistes occidentaux, nous sommes en réalité face à une intervention limitée de la Russie. Les contradictions internes, et le spectre de la défaite en Afghanistan qui n’est toujours pas effacé, limitent toute intervention plus audacieuse sur le terrain, telle qu’une intervention terrestre ou une zone d’exclusion aérienne, et encore moins contre les USA et leurs alliés, ou l’utilisation d’armement sophistiqué, dont le nucléaire, que la Russie possède.

4. D’autre part, pendant que les Etats-Unis critiquent la Russie pour n’avoir pas encore attaqué EI, la résolution des américains contre EI est pour le moins discutable. L’Arabie Saoudite par exemple, a réalisé 2,5 fois plus d’attaques contre le Yémen ces six derniers mois que la coalition de 62 pays, dirigée par les USA, contre EI. Ce manque de détermination laisse à penser que la stratégie américaine, au moins jusqu’à aujourd’hui où il y a un tournant dans ses objectifs syriens, était d’avantage une tentative de réguler l’ampleur du conflit et son comportement qu’une guerre sérieuse pour l’affronter et l’éradiquer.

5. L’aspect central est donc diplomatique. La réalité est que Poutine a forcé les Etats-Unis à accepter le plan russe. Mardi 29 septembre, le secrétaire d’Etat John Kerry a fait une nouvelle déclaration, marquant un changement significatif dans la politique de la superpuissance. Dans une interview télévisée avec MSNBC depuis New York, dans le cadre d’une réunion de l’ONU, il a annoncé que les Etats-Unis et la Russie étaient d’accord sur « certains principes fondamentaux » en Syrie. Kerry a assuré que lors de l’entretien de 90 minutes entre Poutine et Obama à l’occasion de l’Assemblée Générale des Nations Unies, il y avait eu « accord pour dire que la Syrie devait être un pays unifié, uni et laïc, que EI devait être démantelé, et qu’une transition contrôlée était nécessaire  » [souligné par nous]. Il a ajouté que des divergences se maintenaient sur la nature de cette transition. Jamais auparavant les USA n’avaient déclaré que la Syrie devait être un pays laïc, ce qui représente un coup porté à la coalition dominée par les frères musulmans syriens en exil ou à tous les groupes islamiques financés et impulsés par les Etats et monarchies du Golfe Persique qui luttent pour un Etat basé sur la loi islamique. Suivant cet accord politique fondamental, le Pentagone a accordé l’établissement d’un canal spécial de communication pour coordonner les interventions militaires des deux pays.

6. Etant donné que ni les Etats-Unis, ni la Russie ne vont à mettre toute leur énergie dans la lutte armée, la question est de savoir qui va vaincre EI. Bien qu’actuellement, tous les yeux soient tournés vers la Russie et son intervention pourtant géographiquement limitée, l’Iran est la seule force anti-rebelle qui pourrait être le fer de lance d’une opération sur le terrain capable de mettre en déroute EI. Au jour d’aujourd’hui, l’Iran a investi des milliards de dollars en Syrie, favorisé l’armement des combattants par des prêts et crédits. Celui-ci est principalement intervenu à travers des agents comme le Hezbollah au Liban, qui aurait perdu un millier de combattants en Syrie. Mais aussi, exceptionnellement, avec l’envoi d’une partie de ses propres troupes de la Garde Révolutionnaire dans la bataille. Il a aussi créé des milices indépendantes des forces armées syriennes, composées d’iraquiens chiites, libanais, et des recrues locales. La participation iranienne a été si grande que, selon l’Institute for the Study of War basé aux USA, la stratégie de Téhéran a été dimensionnée pour lui permettre de maintenir ses intérêts vitaux en cas de chute du régime syrien. Y aura-t-il un saut dans l’intervention iranienne, profitant de la brèche ouverte par le virage américain qui a décidé le 29 septembre de suspendre tout armement des « rebelles », après avoir appris que ceux-ci avaient donné des armes et munitions au front Al Nusra, et, plus important, que les américains ont cessé d’insister sur la sortie préalable de Bashar Al Assad, optant pour une « transition contrôlée » comme décrit plus haut ?

7. Ceci n’empêche pas les heurts entre Russie et Etats-Unis de se poursuivre, comme le montre l’exemple ukrainien. Bien plus, le fait que la manœuvre russe semble renforcer ses objectifs, porte la Russie à la table des négociations de la résolution du conflit syrien. Face à cela, Obama sera de plus en plus face à un dilemme : augmenter sa propre intervention en Syrie – ce à quoi il s’est refusé depuis 4 ans –, ou y atténuer toujours plus les conditions de transition gouvernementale dans le cadre d’un conflit dont il perd le contrôle ?




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