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Liz Truss. La crise au Royaume-Uni et les limites du retour du thatcherisme

Liz Truss n’a pas encore terminé son premier mois de mandat de première ministre du Royaume-Uni qu'elle a déjà provoqué une crise qui a ébranlé l’économie britannique dans un contexte de difficultés économiques sur le plan mondial.

mercredi 5 octobre

Article paru sur El Izquierda Diario

Crédits : EFE/EPA/TOLGA AKMEN

La succession d’évènements a été vertigineuse. Le 6 septembre, Liz Truss a pris le poste de Première Ministre après la démission prématurée de Boris Johnson. Si l’on fait abstraction des interminables 10 jours de funérailles royales – au cours desquels s’est construit le mirage d’une unité nationale réactionnaire derrière la couronne –, le gouvernement de Truss a provoqué un séisme économique, politique et social en 20 jours seulement. Un sacré record, symptomatique de la capacité de dégâts de ce gouvernement réactionnaire.

Margaret Thatcher 2.0 ?

Truss est arrivée au gouvernement en prêchant le dogme néolibéral de Margaret Thatcher et Ronald Reagan selon lequel la clé de la croissance économique reposerait sur le fait de baisser les impôts des riches, la libéralisation de l’économie ou encore la destruction des syndicats et des acquis des travailleurs afin d’encourager l’investissement des capitalistes. Liz Truss va même jusqu’à dépoussiérer la « théorie du ruissellement ».

Le 26 septembre, Kwasi Kwarteng, le chancelier de l’Échiquier (ministre chargé des finances et du Trésor) du gouvernement britannique, a annoncé un "mini-budget" prévoyant une réduction d’impôt pour les 1% les plus riches - sociétés et millionnaires. Cette "redistribution régressive" vers les super-riches a impliqué un renflouement important des caisses de l’État, qui contraste avec la politique générale d’ajustement et d’austérité, dans le contexte d’un taux d’inflation de plus de 10 % qui a considérablement rongé les salaires et les prestations sociales.

Dans un contexte d’agitation sociale et de mécontentement, la seule mesure de contention que Truss a prise pour les secteurs populaires a été un gel peu généreux des tarifs de l’électricité et du gaz pour les deux prochaines années, coïncidant avec l’échéance des élections législatives.

Mais malgré le pedigree idéologique néolibéral de Truss, les "marchés" et même le FMI ont fait savoir leur désapprobation face à cette politique. Non pas par -soudaine- sensibilité à la question de la répartition des richesses, mais par le calcul rationnel que cette réforme ne serait rien d’autre qu’un cadeau empoisonné pour la bourgeoisie. En effet, dans une situation de forte inflation et de récession (d’après la Banque d’Angleterre), aggravée par les conséquences de la guerre en Ukraine, le gouvernement n’avait pas d’autre plan pour financer les réductions d’impôts pour les riches que d’augmenter d’un montant sidéral la dette de l’État, déjà gonflée.

L’économie du Royaume-Uni au bord du désastre

La réponse a été immédiate et dévastatrice : la livre Sterling est tombée à un niveau historiquement bas par rapport au dollar. Elle est passée d’équivalente à 1,14 dollar américain à 1,07 dollar en l’espace de seulement quelques jours. En effet, les détenteurs d’obligations d’État se sont débarrassés en masse de leurs actifs, poussant les fonds de pension qui investissent ces obligations au bord de la faillite. En plus de déclencher la chute de la livre, la pression inflationniste s’accroît du fait d’importations plus coûteuses, faisant grimper les taux d’intérêt pour tenter de contenir l’inflation.

À la dernière minute, une intervention massive de la Banque d’Angleterre a sauvé les fonds de pension et évité la faillite, qui, comme toute crise dans un centre névralgique du capitalisme mondialisé, peut être nationale dans la forme mais dont les conséquences sont bel et bien internationales. En ce sens, certains pensent que le danger d’un « nouveau Lehman Brothers », c’est-à-dire d’une crise financière d’une ampleur similaire à celle de 2008, ne s’est pas encore dissipé.

Face au désastre, le gouvernement a donc aussitôt abandonné le plan. Il a fait marche arrière sur la réduction des impôts et répondra probablement aux demandes de présenter un plan économique cohérent… Mais le mal est fait.

Après le Brexit, l’approfondissement de la crise politique britannique

Par ailleurs, la crise a évidemment une répercussion de dimension politique. Truss a perdu toute crédibilité auprès de la classe dirigeante et se trouve sur une corde raide. Elle fait face à une levée conservatrice des députés qui menacent de la soumettre à un vote de confiance. L’atmosphère de crise est dans l’air, et cela s’est démontré dimanche dernier, lors du congrès annuel du Parti conservateur à Birmingham, où plusieurs personnes se sont déjà inscrites pour remplacer Truss.

L’actuelle première ministre n’était pas la favorite des Tories (membres du Parti conservateur britannique), mais elle avait été élue par un peu plus de 140 000 membres/soutiens du parti,en grande partie par sa position de « Brexiter » dure. Cependant, sa popularité a chuté en même temps que la livre. Et si les sondages ne sont pas une science exacte (voir le Brésil), le Parti travailliste, dirigé par Keir Starmer, dépasse les conservateurs de plus de 30 points, un écart historique.

La situation a mis en exergue la profondeur des tendances à la crise organique ouvertes en 2016 avec le triomphe du Brexit. La classe dirigeante n’a pas surmonté sa "crise de la représentation". Le Parti conservateur ne trouve pas de gage de stabilité pour stopper la décadence auquel il fait face. Et la monarchie, institution contre-révolutionnaire de réserve, a perdu sa figure de proue ; sous Charles III, elle est beaucoup plus faible. La principale force de contention des classes dominantes est le parti travailliste… Sur fond d’intensification des luttes sociales. Car la campagne "Don’t Pay UK" (pour non-paiement des factures d’énergie), la vague de grèves (transports, courrier) et la crise politique annoncent un hiver fort de contestations.



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