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Jeunesse

On étudie ici, on reste ici !

Lettre d’un étudiant menacé d’expulsion à Toulouse : « qu’on me donne la chance de poursuivre mes études »

Frantz Kerby Mathieu est étudiant en lettres à l'université du Mirail à Toulouse. Originaire d'Haïti, il est depuis le mois d'avril sous le coup d'une OQTF. Nous relayons sa lettre ouverte et revendiquons sa régularisation immédiate !

mardi 24 mai

Je m’appelle Frantz Kerby MATHIEU. Je viens d’Haïti. Je suis étudiant en Lettres Modernes à l’Université Toulouse – Jean Jaurès. Après que ma demande de titre de séjour étudiant a été refusée par la Préfecture de la Haute-Garonne, avec une obligation de quitter le territoire français, depuis le 12 avril 2022 ma vie est partie et j’attends qu’elle revienne.
Ayant l’habitude de conjuguer avec des personnages de fiction, soit en faisant de mes mains leurs portes d’entrée dans le monde ou en déambulant avec eux l’espace d’une lecture. Je ne me suis jamais douté que ces êtres de papiers pouvaient partir et revenir à leur guise, « comme Tolstoï le confia un jour à son éditeur sur Anna Karénine ». Mais, il est de ces expériences qui abrogent toute distance entre le réel et l’imaginaire. Ainsi, quand j’écris : « ma vie est partie et j’attends qu’elle revienne », ce n’est guère un effet de style mais une bien triste vérité. J’en viens aux faits.
Mardi 12 avril, en ouvrant ses paupières sur ma chambre, l’aube m’a surpris en train de réviser pour ce partiel final que j’aurai dans deux jours. Vers midi, je me suis octroyé une pause le temps d’essouffler et de manger un bout avant de me replonger dans les préparatifs, mon objectif étant d’être à point à la tombée de la nuit. Aussi, pourrai-je profiter de la journée du mercredi pour me reposer. Ce que je n’ai pas pu faire véritablement depuis des jours, tiraillé par mes obligations académiques entre autres.
L’espace de cette pause, j’en profite pour rallumer mon téléphone, lequel j’éteins toujours dans mes moments de révisions pour fuir toute tentation, toute possibilité d’évasion dans ces mondes parallèles qui habitent les réseaux sociaux et qui nous hantent assez souvent. 12h42, alors que le monde s’invitait au bout de mes doigts, un courrier fît son entrée dans mon champ de vision. Si j’ignorais son contenu, sa provenance ne m’était pas un mystère d’autant qu’il était affiché sous mes yeux : [email protected]
Après maintes relances, suite à ma demande de titre de séjour étudiant depuis juillet 2021, j’aurais dû ressentir l’effet d’un soulagement car la réponse tant attendue était enfin là. Mais, c’est plutôt une vive crispation qui s’alluma du côté gauche de ma poitrine avant de s’étendre dans tout mon corps. Littéralement, la peur est venue à ma rencontre avec tout ce qu’elle a de force. Plus tard, j’ai appris que c’est une réaction tout à fait « normale » chez beaucoup d’étudiants étrangers lorsqu’ils reçoivent un courrier de la Préfecture.
Juste un clic pour pouvoir enfin mettre un visage sur ma longue attente. Mais, je ne pouvais pas m’empêcher d’hésiter. Je tremblais d’angoisse. J’avais l’impression que j’allais être père pour la première fois, sensation bizarre compte tenu du contexte, mais les neuf mois écoulés depuis que j’ai déposé mon dossier en disent long.
Je prends mon courage à un doigt, j’ouvre le mail. Son contenu me frappe au visage tels tous les fardeaux du monde rassemblés en un poing. Ça fait mal, aux yeux. Un mal qui ne tardera pas à prendre de la place jusqu’à aspirer tout mon être. Silence sur ma vie, je plonge dans une grande nuit où brillent en étoiles tout le chagrin et le stress que je porte avec moi dès le début de cette longue attente.

Refus de séjour assorti d’une obligation de quitter le territoire français, ce territoire qui m’a retenu malgré moi depuis mon arrivée en mars 2020. Ce territoire qui m’a donné des leçons de vie, qui m’a permis de comprendre qu’il était possible de vivre sans avoir à compter des cadavres à chaque coin de rue, à longueur de journées. Ce territoire qui m’a permis de respirer ce doux parfum du monde quand on l’habite en toute sérénité. Ce territoire qui m’a démontré par-dessus tout que l’espérance de vie n’est pas d’une journée renouvelable... C’est ce même territoire qui vient de me jeter une porte au visage, en dépit du fait que j’y ai gagné mon droit d’être à l’Université.
Ce goût de quelque chose que la vie avait sur ma langue est parti en fumée depuis, et je suis devenu désormais ce champ de ruines où dépression, tristesse et affliction se déversent à chaque jour qui passe. Tout ce qui me retient debout est un espoir aux ailes cassées. « L’espoir fait vivre » aime-t-on à dire en Haïti, ce pays qui m’habite et pour lequel je me bats. Ce pays où je retournerai un jour pour donner vie à mon projet de maison d’édition, ce pourquoi j’ai repris les études en lettres modernes, afin d’offrir à ces jeunes qui ont les mots dans le sang la possibilité de viser la lune avec d’autres choses que ces armes qu’ils reçoivent en cadeau des politiques, comme on offre des bonbons à un enfant. Ces armes qui malheureusement se retourneront contre eux du jour au lendemain.
Mais, pour cela, il faut que la France me donne cette chance de pouvoir poursuivre mon cursus universitaire. C’est tout ce que je demande pour moi et pour ce pays qui a plus que jamais besoin qu’on lui tende la main.
Haïti a besoin qu’on regarde dans sa direction car ces derniers temps sa situation va de mal en pis. Les gangs armés y mettent le feu et sèment du sang. Les assassinats, vols, viols, enlèvements contre rançons y sont devenus monnaies courantes. Et le pire dans tout ça, c’est que la population se retrouve terrorisée par son propre gouvernement.
S’il est vrai que je viens de ce pays qui assassine ses ressources comme Osny Zidor (27 ans), étudiante en 5e année de médecine morte d’une balle dans la tête, alors qu’elle rentrait chez elle à bord d’un taxi le samedi 23 avril 2022 ; comme l’ancien bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince, Me Monferrier Dorval (64 ans), tué par balles dans sa résidence privée le 28 aout 2020 ; comme Evelyne Sincère (22 ans), enlevée, torturée puis assassinée par ses ravisseurs le 1er novembre 2020, entre autres. Par ailleurs, Je suis de ceux qui ne veulent pas se laisser faire par cette machine à deshumanisation. Je suis de ceux qui s’engagent pour que la situation change.
C’est du lieu de ces engagements que je me retrouve en France en ce moment à titre d’étudiant étranger. Comme beaucoup d’autres laissent leur pays, en quête d’une formation de qualité, sachant qu’au même titre des jeunes français ils et elles sont responsables du monde de demain. Pour tous ces gens et pour moi, je réclame que nous soyons traités en toute dignité, car avant d’être « étrangers / étrangères » nous sommes des êtres humains.

Puisse l’État français, par l’organe de la Préfecture de la Haute-Garonne, me permettre de revenir à moi-même et de pouvoir continuer mon cursus universitaire dans un état d’esprit serein, de sorte que je ne sois plus soumis à d’autres épreuves que celles liées à ma vie d’étudiant.

Frantz Kerby MATHIEU

Signez la pétition pour soutenir Frantz et sa demande de titre de séjour !



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