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Politique

Vers l'"union de la gauche" parlementaire ?

Législatives. LFI prêt à soutenir politiquement dix députés « va-t’en guerre » d’EELV

Il y a les déclarations et les coulisses. D’un côté, Mélenchon dit refuser la voie de la guerre suivie par Jadot. De l’autre, LFI serait prêt à soutenir politiquement dix députés « vas-t’en guerre » pour les prochaines législatives. Une contradiction ? Non, cela montre que derrière les déclarations, les tambouilles politiciennes priment, expression de l’impasse stratégique institutionnelle.

mardi 5 avril

Crédits photos : AFP/Martin Bureau

Dans une lettre que le journal « Libération » s’est procuré, la formation de Mélenchon propose à EELV un accord sous conditions pour les prochaines élections législatives. En échange du soutien des 17 députés insoumis sortants, LFI donnerait son soutien politique à EELV dans treize circonscriptions.

Les législatives déjà dans tous les esprits de LFI

Alors que la présidentielle est à venir, les élections législatives occupent déjà les esprits des ténors de la politique. En effet, les appareils politiques s’activent en coulisses depuis plusieurs semaines, multipliant les tractations et les échanges informels. L’objectif ? Préparer le terrain à des accords électoraux les plus avantageux possibles. Et l’enjeu est important car de ces élections découleront les rapports de force dans la nouvelle Assemblée nationale.

De ce point de vue, La France Insoumise n’est pas en reste. La formation de Jean-Luc Mélenchon s’est montrée particulièrement active, multipliant les courriers et les adresses aux différents partis de la gauche institutionnelle. Et pour cause, en tête à gauche, LFI cherche à profiter de sa dynamique présidentielle pour obtenir les accords les plus favorables possibles.

LFI propose des accords électoraux au PCF et à EELV

Début mars, LFI a adressé plusieurs courriers officiels aux directions de EELV et du PCF avec plusieurs propositions. Dans ces courriers, LFI fixe un préalable aux discussions. Tout d’abord, les insoumis souhaitent que Yannick Jadot et Fabien Roussel cessent leurs attaques contre Mélenchon. Cette adresse équivaut à une forme de « trêve » électorale à quelques jours du premier tour de la présidentielle. Une injonction qui a tout l’air d’un coup de pression.

L’autre proposition contenue dans les deux courriers est un accord électoral en vue des législatives. Si les modalités diffèrent quelque peu, les insoumis proposent au PCF et à EELV un accord de « soutien réciproque à [leurs] députés sortants ». Dans la lettre adressée aux écologistes, LFI propose notamment un soutien politique aux députés sortants EELV. En échange, LFI demanderait le soutien d’EELV à ses dix-sept députés sortants ainsi que dans treize autres circonscriptions.

« Nos discussions pourraient commencer par étudier la possibilité de la formation d’un groupe écologiste à l’Assemblée nationale. Nous pourrions par exemple nous engager à soutenir les dix députés sortants du pôle écologiste et vous proposer de soutenir des candidats issus du pôle écologiste », explique Alexandre Mortet et Paul Vannier, en charge des élections à LFI.

LFI propose un soutien politique à EELV en dépit de ses positions sur la guerre et l’OTAN

Les accords électoraux ne posent pas, en soi, un problème de principe. Dans certains contextes, il peut même être judicieux, sous réserve d’un accord programmatique, d’utiliser la tactique du front électoral comme un levier pour amplifier une politique.
Pour autant, à l’échelle de la politique et des magouilles politiciennes que l’on connait, ce sont en général les accords opportunistes et la tambouille politicienne qui priment. Ils ne se concluent jamais sur la base d’un accord programmatique mais se posent uniquement en termes d’objectifs électoraux.

De ce point de vue, LFI ne transige pas à la règle. S’il n’est pas nouveau que LFI lorgne des accords électoraux opportunistes lors d’élections intermédiaires, comme ce fut déjà le cas aux dernières élections régionales, cette proposition d’accord sonne comme un tournant à droite particulièrement brutal, à l’aune notamment des divergences profondes qui se sont exprimées sur la guerre en Ukraine.

En effet, quand EELV appelle à faire la guerre tous derrière l’OTAN, tandis que LFI appelle à « la paix » en refusant l’envoi d’armes, comment un accord sur le terrain programmatique peut-il exister ? LFI use finalement en 2022 des mêmes méthodes qu’elle disait combattre en 2017 à savoir les combinaisons « sans principe », ou encore les « soupes aux logos dans lesquelles, pour pouvoir s’entendre, on se tait sur tout ».

LFI et EELV, bonnet blanc et blanc bonnet ?

Au travers cette proposition d’accord électoral, la formation de Jean-Luc Mélenchon évacue tous les arguments qu’elle avait opposé avant son émergence cette année en tant que première force électorale de la gauche institutionnelle.

Mais l’accord électoral proposé par Mélenchon va encore plus loin : LFI appelle EELV à former une « majorité » à l’Assemblée Nationale. Une proposition de fusion dans un unique groupe parlementaire ? « Non », répond Paul Vannier (LFI), à Libération : « On souhaite discuter de la formation d’une majorité à l’Assemblée nationale autour de notre programme. Dans cette majorité, il pourrait y avoir un groupe écologiste s’ils cessent de nous attaquer systématiquement ». Une manière pour LFI de profiter de sa position favorable pour « casser le bras » à ses adversaires politiques.

Ces tractations révèlent que, pour LFI, il s’agit non seulement d’imposer le silence à ses adversaires avant le premier tour, tout en anticipant un soutien pour le second tour, mais aussi d’imposer sans aucune discussion son programme. Le raisonnement est le suivant : par sa position favorable, Mélenchon a démontré la supériorité de son programme, auquel il s’agirait pour le reste de la gauche institutionnelle de se plier. Ce dont on peut aussi conclure c’est que sur le plan stratégique, LFI et EELV sont totalement solubles l’un dans l’autre : il s’agit en somme d’« aménager le capitalisme ».

Méthodes et stratégie sont liées : rompre avec la voie institutionnelle

En réalité, il n’y a pas de frontières étanches entre méthodes et fond. Si La France Insoumise remet au premier plan les tambouilles politiciennes, sans aucun principe, ce n’est que le reflet de sa stratégie, qui se pose sur un terrain institutionnel, le terrain des institutions bourgeoises.

Pour émerger en tant que nouvelle force de la gauche institutionnelle et « remplacer le PS », il n’y a pas d’autres voies que de s’adapter aux méthodes de magouilles et bidouilles politiciennes où les discussions et accords d’appareil, avec le rapport de force comme arbitre, dominent.

Pour réellement rompre avec ces méthodes, la condition nécessaire quoique non suffisante est premièrement de sortir de la stratégie institutionnelle. En effet, nous pensons qu’un changement radical de société ne peut se faire qu’en rupture avec la stratégie portée par LFI. Loin d’œuvrer à construire un mouvement faisant converger l’ensemble des luttes vers une grève générale et un soulèvement populaire qui remette en cause le pouvoir, LFI cherche en fait à « économiser les grèves et les manifestations » pour leur donner un débouché électoral.

Stratégie par « les urnes » ou « bloc de résistances » dans la lutte

Face à cette logique institutionnelle, nous croyons, comme nous l’affirmions en discussion avec « On s’en mêle » et l’Union Populaire, « en la nécessité de construire un bloc de résistances, un front des organisations en lutte – syndicales, antiracistes, féministes, écologistes, antifascistes… - pour structurer une intervention commune pour faire face aux attaques à venir. Cette logique a existé en germe : dans le mouvement des Gilets jaunes au travers du « Pôle Saint-Lazare » ; dans la Pride Radicale liant secteurs LGBT, antiracistes et féministes ; dans les alliances nouées entre mouvement écologiste, mouvement antiraciste et mouvement ouvrier, des Marches pour le Climat à la grève de Grandpuits. »

Un tel bloc de résistance serait par ailleurs un outil pour aller vers un autre type de recomposition politique que celui auquel Mélenchon aspire, à savoir une « majorité » à l’Assemblée Nationale qui cherche à imposer une forme d’« union de la gauche » LFI – EELV – PCF, sous l’égide de Mélenchon, pour mener des batailles sur le terrain parlementaire. Une stratégie qui en plus de se substituer à nos luttes, nombreuses durant le quinquennat (révolte des Gilets jaunes, grèves des retraites, manifestation anti-racistes) veut canaliser le désespoir - nourri par les défaites des luttes passées - sur le terrain électoral.

Ne pas « remplacer le PS », mais lutter pour un parti révolutionnaire des travailleurs

Or, si cette stratégie institutionnelle a déjà démontré son impasse au travers des exemples de Syriza en Grèce et de Podemos dans l’Etat Espagnol, le Mélenchonisme - à la différence de ces processus néo-réformiste - ne compte pas canaliser électoralement les processus de lutte de classes défait, mais veut « remplacer le PS » comme il l’affirmait en 2017, se poser comme un renouveau de la gauche institutionnelle qui tiendra sa parole. Un objectif de « remplacer le PS » qui semble une hérésie à l’aune de l’expérience François Hollande… Ainsi, nous avons besoin d’un outil qui soit en phase avec nos objectifs. Et ces objectifs ne peuvent se confondre avec le maintien du système capitaliste, ou d’« une société d’économie mixte, avec du public et du privé » comme le revendique Mélenchon.

Nos objectifs doivent être clairs et poser en premier lieu la nécessité d’une « confiscation de tout le capital », ce que refuse Mélenchon. Confiscation nécessaire pour rompre avec le capitalisme, et poser une perspective révolutionnaire vers une société qui en finisse avec l’exploitation et les oppressions.

Notre outil ne peut pas seulement se définir anticapitaliste, mais doit préciser son objet révolutionnaire, son caractère de classe, celui d’un parti des travailleurs révolutionnaire. Un tel parti se doit d’être anti-raciste, féministe, écologiste, anti-impérialiste, et doit mettre au cœur de sa stratégie l’implantation dans la classe ouvrière qui, de par sa centralité dans le processus de production, est la seule à même de prendre en charge l’ensemble des oppressions qui structurent la société capitaliste.

C’est autour de cette idée de la nécessité d’un parti révolutionnaire des travailleurs que nous avons mené la campagne « Anasse Kazib 2022 », en lien avec un programme révolutionnaire. Un programme qui soit capable de défendre la liberté de circulation et d’installation, le droit de vote des étrangers, et de s’opposer à toutes les mesures autoritaires du gouvernement, des lois racistes aux dissolutions d’organisations, et qui soit à la hauteur pour en finir avec la misère et le chômage de masse, qui confisque les milliards de profits du patronat. Un programme qui ne peut être à mi-chemin et doit se poser, contre toute conciliation de classe, en rupture claire avec la classe capitaliste.

Contre toute illusion institutionnelle, nous pensons nécessaire la constitution d’une nouvelle organisation, un futur parti des travailleurs révolutionnaires qui, en s’appuyant sur les acquis de la campagne d’Anasse Kazib, place résolument son centre de gravité sur le terrain de la lutte de classes et de l’auto-organisation des travailleurs, de la jeunesse et des quartiers populaires.



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