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"La jeunesse a le plus subi les violences policières". Entretien avec Livio, militant corse

Après l'assassinat du militant indépendantiste Yvan Colonna, prisonnier politique détenu par l'Etat français depuis 2003, la Corse s'est embrasée pour dénoncer la responsabilité de l'Etat français et revendiquer l'indépendance corse. Nous avons interviewé un militant de la section Ghjuventù Cumunista Cismuntica sur la situation.

mardi 12 avril

Crédit photo : PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

Après l’assassinat du militant indépendantiste Yvan Colonna, prisonnier politique détenu par l’état français depuis 2003, la Corse s’est embrasée pour dénoncer la responsabilité de l’État français et revendiquer l’indépendance corse. Nous avons interviewé le vendredi 8 mars un militant de la section Ghjuventù Cumunista Cismuntica sur la situation.

Révolution Permanente : comment as-tu pris part aux mobilisations, à partir de quand et quelles formes prennent-elles ?

Livio : Faisant parti de l’organisation Ghjuventù Cumunista Cismuntica, je prends part aux mobilisations en soutien à Yvan Colonna depuis des années. La colère a explosé dernièrement en réaction à l’assassinat d’ Yvan Colonna, mais il ne faut pas oublier que le mouvement indépendantiste lutte depuis très longtemps pour l’autodétermination du peuple Corse. Les mobilisations ont débuté de manière spontanée, aucune organisation n’avait appelé aux rassemblements, ce fut une véritable démonstration de solidarité.

Nous nous sommes rassemblés naturellement devant les préfectures pour dénoncer la responsabilité de l’Etat français dans la mort d’ Yvan Colonna. Mais aussi pour réaffirmer la volonté indépendantiste Corse.

De la même manière, le déclenchement des émeutes s’est fait de manière assez spontanée. Pour moi, cette radicalité vis-à-vis de l’État Français s’inscrit dans la continuité des traditions des organisations indépendantistes corses. Ces idées reçoivent un soutien massif de la part du reste de la population.

Les mobilisations ont prouvé que la population voulait s’organiser. Ainsi, à la suite de l’assemblée générale de Cortì du 9 mars, trois collectifs ont été créés pour répondre à la violence d’État. Ces derniers sont des collectifs de soutien et de lutte pour les jeunes blessés et emprisonnés, pour la reconnaissance du peuple corse et pour son autodétermination et pour la libération des réfugiés politiques.

Les mobilisations prennent des formes diverses, avec la section Ghjuventù Cumunista Cismuntica, nous avons participé aux rassemblements, nous sommes allés soutenir des lycéens et des collégiens bloquant leurs établissements scolaires, mais nous sommes aussi allés manifester au côté de la CGT qui dénonçait la vie chère. Globalement, les revendications sociales occupent un terrain important de la mobilisation et se couplent à un rejet de plus en plus clair de l’impérialisme français et de son régime réactionnaire. Ici en Corse, le climat est très radical.

Révolution Permanente : les médias bourgeois métropolitain présente les indépendantistes comme une minorité quand est-il vraiment ?

Livio : Pour donner un ordre de mesure, les autonomistes et les indépendantistes rassemblaient 71% de l’électorat aux dernières élections législatives. Même si l’abstention fait que ces chiffres ne sont pas complètement représentatifs, la prépondérance des mouvements autonomistes et indépendantistes est claire.

De plus, même si toute la population corse n’est pas forcément pour l’indépendance, les appels à la mobilisation et à la dénonciation de la responsabilité de l’État français dans la mort d’Yvan Colonna sont des mots d’ordre et des revendications que porte la majorité du peuple Corse.

Révolution Permanente : quelle forme prend la répression et notamment vis-à-vis de la jeunesse qui est en première ligne de la mobilisation ?

Livio : Ce mouvement a été en grande majorité déclenché par l’explosion de la colère de la jeunesse corse. Cette jeunesse est en premières lignes des manifestations, subissant de ce fait le plus de violences policières.

En effet, de nombreux lycées et même des collèges ont été bloqués par les élèves. Ces derniers revendiquent, au même titre que le reste de la population, la reconnaissance de la responsabilité de l’état français dans le meurtre de Colonna et la rupture avec le régime français, c’est vraiment un temps d’unité nationale.

Dans les premiers jours, les blocus n’étaient pas violents mais la répression fut telle qu’on a assisté à une escalade de la violence. Cette répression a d’abord ciblé les jeunes, pour beaucoup mineurs, mais s’est élargie au reste de la population assez rapidement.

En effet, le 8 mars à Ajaccio, 6 lycéens ont été blessés au LBD alors qu’ils bloquaient leur établissement scolaire, dont un a été grièvement blessé à la gorge. Une collégienne de 14 ans a, elle aussi, été victime de cette répression et a eu une partie du mollet arraché par un tir de LBD.

On peut aussi évoquer le passage à tabac d’un fils Benedetti (famille de militants indépendantistes Corses), roué de coups par des CRS. Cette agression, filmée par d’autres manifestants, a indigné l’ensemble de la population corse. Cette répression sanglante a grandement participé à radicaliser le mouvement.

Ainsi, il y a à peine une semaine, un nouveau rassemblement d’ampleur s’est tenu en réponse à l’arrestation, le passage à tabac et le placement en garde à vue de 5 jeunes alors qu’ils rentraient chez eux après les manifestations. En plus de la répression classique, on peut parler des commandos de policiers en civil agissant de manière officieuse mais sous les ordres de leurs lieutenants, afin que la police ne soit pas inquiétée en raison des violences commises. Ces méthodes rappellent les commandos de « Barbouze » envoyés par l’État français en Algérie durant la guerre. Cela montre à quel point l’Etat français a peur de ce soulèvement et à quel point il est prêt à faire usage de la violence pour réprimer et faire taire les manifestants.

Révolution Permanente : comment ont été reçues les annonces de Darmanin lorsqu’il a parlé d’envisager l’autonomie de la Corse ?

Livio : Ces annonces ciblent une part minoritaire des autonomistes, surtout ceux qui votent. Elles parlent aux élus bourgeois légalistes qui ne veulent pas perdre le pouvoir et qui veulent seulement passer d’une domination de la bourgeoisie française à une domination de la bourgeoisie corse.

Cependant, les assemblées générales montrent que les masses sont pour la rupture avec l’état français et pour l’autodétermination du peuple corse. Ces annonces ont mis les manifestants corses en attente pendant quelques jours. Mais ces derniers ne sont pas dupes du caractère totalement hypocrite de ces annonces et de leurs objectifs qui n’était que de temporiser jusqu’à l’élection présidentielle, afin de ne pas provoquer de remous dans la campagne de Macron. Les mobilisations ont donc très vite repris.

Révolution Permanente : quelles sont les revendications portées dans les manifestations ?

Livio : Les volontés indépendantistes et la dénonciation de la responsabilité de l’Etat français dans la mort de Colonna sont évidemment les revendications centrales avec des mots d’ordre tel que : « Statu francese assassinu » « Etat français assassin » ou encore « Ghjustizia è verità per Yvan » « Justice et vérité pour Yvan ».

Cependant il serait erroné de penser la question de l’indépendance Corse sans la mettre en lien avec les revendications sociales qui en découlent. Ces revendications, sont de véritables mesures contre la vie chère et particulièrement en corse où le tourisme massif provoque une montée des prix. Un autre exemple flagrant est le fait que la population corse doit aller se faire soigner en métropole pour bénéficier de meilleurs soins.

En effet, la Corse est la région la plus pauvre de France avec le taux de chômage le plus élevé et en particulier chez les jeunes. Les questions sociales passent donc, de fait, avant les questions identitaires dans les revendications de la population mobilisée. C’est le constat du mépris porté aux Corses par l’Etat français qui provoque, en partie, les revendications de rupture avec ce dernier.

Révolution Permanente : quelles sont, selon toi, les perspectives de cette lutte ?

Livio : Comme je le disais précédemment, il est important de rappeler que les mobilisations ne datent pas d’hier, les groupes en lutte actuellement sont, de fait, assez préparés aux affrontements. La lutte fait partie de notre vie, une lutte à la fois contre un État français réactionnaire, mais aussi, et surtout, une lutte contre le capital.

De plus, ce climat très radical dont je parlais tout à l’heure, est le reflet d’une population qui, pour la grande majorité d’entre elles, est pour la violence politique et pour une rupture avec l’État français et son impérialisme.

Enfin, je terminerai en disant que malgré le fait que, depuis les années 80, les questions nationalistes soient monopolisées par la droite et l’extrême droite, on assiste aujourd’hui à la renaissance d’une gauche indépendantiste. Cette renaissance doit se concrétiser dans la perspective que défend la Ghjuventù Cumunista Cismuntica, à savoir la perspective d’une Corse indépendante et socialiste.



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