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L’OTAN, une machine de guerre au service de l’expansionnisme militaire impérialiste

La guerre en Ukraine et la confrontation avec la Russie seront au centre du prochain sommet de l'OTAN qui se tiendra à Madrid les 29 et 30 juin prochains. Retour sur l'histoire de cette alliance qui n'a rien de démocratique ou de progressiste, et qui est au coeur d'une dangereuse dynamique de réarmement.

lundi 23 mai

La guerre en Ukraine et la confrontation avec la Russie marquent le prochain sommet de l’OTAN

Le sommet de l’OTAN se déroulera les 29 et 30 juin, à Madrid, sous une protection policière importante. Pedro Sánchez, président du « gouvernement le plus progressiste de l’histoire » formé par la coalition PSOE-Podemos-PCE, présidera la séance. La guerre en Ukraine et la confrontation de l’OTAN avec la Russie seront à l’ordre du jour d’un sommet au cours duquel un nouveau « concept stratégique » sera défini. [1].

L’organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) est actuellement composée de 30 États, avec la Finlande et la Suède qui souhaitent maintenant adhérer. Fondée en 1949 à Washington, l’Alliance comptait, au cours de ses quatre premières décennies, une dizaine d’États. A partir de la chute du mur de Berlin et de la réunification allemande, son expansion s’est accrue, atteignant les frontières de la Russie à la fin des années 1990. [2]

En 73 ans d’existence, l’histoire de cette organisation politico-militaire, hégémonisée par les Etats-Unis en alliance avec l’impérialisme européen, n’a pas été exempte de fortes tensions internes. Cependant, après la Présidence de Donald Trump, qui a peut-être été le moment de plus grande détérioration interne de l’Alliance, la guerre en Ukraine a généré une revitalisation inattendue de l’organisation. Plusieurs États membre se sont engagés à augmenter leur budget militaire pour atteindre les 2 % du PIB requis par l’organisation, ce que, jusqu’à présent, peu d’entre eux, à l’exception des États-Unis, respectaient. L’escalade militaire et le réarmement de tous les États impérialistes au nom de la "défense de la démocratie" constituent donc la ligne directrice du sommet.

Dans cet article, nous reviendrons sur une partie de l’histoire récente de l’Alliance afin de remettre en question l’idée, très présente dans les médias occidentaux, que l’ OTAN joue un rôle "démocratique" ou "progressiste" sur la scène internationale. Un enjeu d’autant plus central alors que, face à la guerre en Ukraine, les positions de la gauche qui embellissent le rôle de l’OTAN, comme s’il s’agissait d’un camp progressiste face au régime réactionnaire de Poutine, se multiplient.

Notre position est claire : l’OTAN est une machine de guerre de l’impérialisme au service de l’expansionnisme américain et européen. Pour comprendre la poursuite de la confrontation entre les puissances, comme le montre la guerre en Ukraine, il faut revenir sur les tendances qui marquent notre époque.

Bouge pas d’un pouce « not one inch »

« Not one inch » est le dernier livre de l’historienne américaine Mary Sarotte [4], professeur à l’université Johns Hopkins. L’autrice reconstruit l’histoire récente de l’expansion de l’OTAN et, en particulier, les tensions croissantes de l’Alliance atlantique avec la Russie. S’appuyant sur des documents déclassifiés, des récits et entretiens d’acteurs centraux de l’organisation, Sarotte retrace les décisions politiques clés (entre 1989 et 1999) qui ont conduit à la dynamique de l’élargissement "illimité" de l’OTAN vers l’est. Le livre a été publié peu de temps avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il ne traite donc pas des événements récents. Mais les coordonnées que Sarotte expose nous permettent d’analyser la guerre actuelle comme le résultat de politiques élaborées bien avant la guerre.

La thèse principale du livre de Sarotte est que les décisions qui ont été prises au cours de la décennie ont empêché tout retour en arrière et « fermé les options » permettant le développement d’une relation OTAN-Russie. Elle utilise donc la métaphore du « cliquet », une roue dentée dans un engrenage, qui ne peut tourner que dans un sens. Sarotte fait valoir que ce cliquet a été activé au moins trois fois : entre 1989 et 1992, pendant le processus de réunification de l’Allemagne ; au milieu du mandat de Bill Clinton, avec un tournant vers l’expansion de l’OTAN en direction des anciens pays du Pacte de Varsovie ; et enfin avec l’adhésion des États baltes, territoires qui avaient fait partie de l’URSS.

La phrase « not an inch » a été prononcée par James Baker, secrétaire d’État du président américain George Bush père, en février 1990. Elle était adressée à Mikhail Gorbachev, alors chef d’État de la défunte URSS. Dans le contexte des négociations sur la réunification de l’Allemagne, Baker avait promis que l’OTAN ne s’étendrait pas "d’un seul centimètre” vers l’est. Pour les Etats Unis, l’objectif était que la réunification aille de pair avec un maintien de l’Allemagne dans l’OTAN (ce qui n’avait pas été assuré auparavant). Cela impliquait que l’URSS accepte l’extension de l’OTAN au-delà du "rideau de fer" et ouvre la voie à la dissolution du Pacte de Varsovie, ce qui allait se produire peu après, en même temps que la désintégration de l’URSS en 1991.

L’autrice documente à partir de diverses sources que Baker a fait cette promesse à Gorbatchev, mais qu’elle a été presque immédiatement rejetée par Bush et son équipe. « Au diable tout cela » aurait été la réponse du président américain. L’auteur reconstitue également un dialogue entre Bush et le chancelier allemand Helmut Kohl : « Nous avons gagné et pas eux. Nous ne pouvons pas laisser les Soviétiques arracher la victoire des mâchoires de la défaite » auraient déclaré les Américains.

La résolution prise après la réunification allemande (1989-1992) au sein de l’OTAN a constitué un saut qualitatif pour les intérêts des Etats-Unis et de l’alliance atlantique dans la situation qui s’est ouverte après la chute du mur de Berlin.

L’accord garantissait le maintien des bases militaires, des troupes et des armes nucléaires américaines sur le territoire allemand et, en contrepartie, le retrait de l’URSS. Ce n’était pas une mince affaire, puisqu’on estime qu’en 1991, les troupes russes en Allemagne de l’Est totalisait « 338 000 militaires, 207 400 membres de famille et personnel civil, 4 100 chars, 8 000 véhicules blindés, 705 hélicoptères, 615 avions et des milliers de pièces d’artillerie, le tout réparti dans 777 casernes, 3 422 centres d’entraînement et 47 aérodromes militaires ». [5]

Le deuxième grand tournant dans l’expansion de l’OTAN s’est produit, selon l’autrice, au milieu du premier mandat de Bill Clinton. Après une brève « lune de miel » dans les relations russo-américaines sous Eltsine et Clinton, les rapports se sont considérablement détériorés. Jusqu’alors, l’idée d’une "voie médiane" pour l’intégration des pays d’Europe orientale par le biais du Partenariat pour la paix, qui leur permettrait de collaborer sans adhérer pleinement à l’OTAN, avait prévalu. Mais la situation a rapidement évolué. Après l’éclatement de l’URSS, une crise économique sans précédent à frappé la Russie, réduisant sa marche de manœuvre géopolitique, ce qui a facilité la ligne expansionniste de l’OTAN. 

L’autrice met en avant des expressions révélatrices du président américain à cet égard. « La Russie peut être achetée » disait Clinton en référence au besoin urgent des Russes de recevoir des prêts du FMI et d’autres organisations internationales, qui pourraient être utilisés comme monnaie d’échange. En dépit du malaise russe, la future expansion de l’OTAN s’effectue avec la garantie de l’application de l’article 5 pour les États d’Europe orientale. [6] Grâce à ce statut, la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque rejoignent l’organisation militaire en 1999.

La même année, le troisième tour du cliquet a commencé à prendre forme, avec la décision que les nations baltes seraient les prochaines à adhérer. La Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie ont été officiellement invitées à adhérer en 2002 et ont achevé le processus deux ans plus tard. L’Albanie et la Croatie ont adhéré en 2009 et, enfin, en 2017, la Bosnie-Herzégovine, la Géorgie et la Macédoine ont ouvert des discussions pour rejoindre l’organisation. L’Ukraine, qui a une grande frontière avec la Russie, a officiellement demandé à adhérer à l’OTAN en 2008 et a réaffirmé son intention d’y adhérer en 2014 après le mouvement de la place Maïdan.

Pour Sarotte, ces décisions stratégiques des États-Unis, de l’Allemagne et de l’OTAN ont renforcé l’hostilité et le nationalisme russe face à ce qui a été perçu comme une humiliation absolue. Cela a conduit à des tensions accrues entre la Russie et les puissances occidentales. L’autrice analyse la période qui débute avec les réformes pro-marché de Gorbatchev et la désintégration de l’URSS. Elle y décrit la crise économique et la prolifération des oligarchies mafieuses, la présidence d’Eltsine et le déclin (non seulement politique mais aussi physique) qui s’en est suivi, les deux guerres de Tchétchénie, ainsi que la croissance des tendances nationalistes et bonapartistes qui se sont consolidées avec l’arrivée au pouvoir de Poutine.

En février 1997, le diplomate américain George Kennan publiait un article dans le New York Times dans lequel il affirmait que l’expansion de l’OTAN avait été « l’erreur la plus fatale de la politique américaine de toute l’ère post-guerre froide ». Sarotte reprend cette idée à la fin de son livre et affirme que la possibilité d’une voie alternative, qui aurait pu conduire à de meilleures relations américano-russes (un "multilatéralisme" plus développé), a été bloquée.

Sarotte défend donc l’existence de l’OTAN et aussi son élargissement. Dans une interview récente, l’autrice maintient l’illusion qu’une politique américaine différente aurait empêchée ce qu’elle décrit comme une aliénation de la Russie par rapport à l’ordre international occidental. Elle estime qu’il y avait « un large éventail de possibilités » et qu’une « relation plus durable et moins violente » aurait pu empêcher Poutine de mener la barque. Son analyse repose en définitive sur l’illusion que les États-Unis pourraient maintenir leur présence hégémonique dans le monde tout en modérant leur interventionnisme militariste. Un ordre géopolitique où le « consensus » plutôt que la force prévaut.

Ces positions sont partagées par des secteurs de l’intelligentsia sociale-démocrate ou réformiste européenne, qui aspirent à un ordre international multipolaire, voire à une plus grande indépendance politico-militaire de l’UE vis-à-vis des États-Unis. Cependant, ces positions se fondent sur une incompréhension totale du caractère impérialiste des principales puissances qui composent l’OTAN, ainsi que de la relation indissociable entre la dynamique militaire, politique et économique du capitalisme.

L’OTAN, une machine impérialiste au service de la guerre et de l’expansionnisme américain

Dans un discours prononcé en compagnie du président finlandais et du Premier ministre suédois le 19 mai, Joe Biden a présenté l’OTAN comme une alliance « défensive », qui « n’a jamais constitué une menace pour quiconque » et n’est activée que face à une éventuelle agression. L’association de l’OTAN à la défense de la liberté et de la démocratie est sans aucun doute une brillante expression du marketing politico-militaire. L’impérialisme américain est un cas d’école dans cette offensive idéologique.

L’OTAN a clairement une fonction défensive, qui consiste à préserver les intérêts de l’impérialisme américain et, subsidiairement, de ses alliés européens. La raison de sa création en 1949 était de faire face à l’avancée soviétique par le biais d’un système de « défense collective » dans lequel les États signataires du traité acceptaient de défendre n’importe lequel des membres en cas d’attaque par une puissance étrangère. Ceci en dépit du fait que la politique clé de la bureaucratie stalinienne était la « coexistence pacifique » avec l’impérialisme, ce qui a joué un rôle clé dans la défaite des révolutions d’après-guerre et dans la recomposition de l’État bourgeois dans les pays impérialistes tels que l’Italie et la France. En 1954, l’Union soviétique avait même demandé d’adhérer à l’OTAN dans le but de maintenir la « paix en Europe », mais les Alliés ont rejeté cette proposition. Cette demande, ainsi que l’adhésion de l’Allemagne de l’Ouest à l’OTAN le 9 mai 1955, a eu pour conséquence immédiate la création du Pacte de Varsovie, signé le 14 mai 1955 par l’Union soviétique et ses alliés. [7]

Avec ce cadre stratégique, l’extension de l’OTAN a pu être perpétuée dans le temps, surtout, comme expliqué plus haut, après la dissolution de l’URSS. Depuis lors, la progression de l’OTAN a été fulgurante. Au moment même où un véritable siège était établi autour de la Russie, l’OTAN est intervenue dans des dizaines de conflits militaires, semant la mort et la destruction pour étendre et renforcer les intérêts de l’impérialisme américain dans différentes régions. Il s’agit là de la fonction “offensive” de l’OTAN. Les plus importantes interventions militaires de l’OTAN ont été la guerre au Kosovo en 1999, l’invasion de l’Afghanistan en 2001 et l’intervention en Libye en 2011.

C’est dans le contexte de la désintégration de l’ex-Yougoslavie et des guerres d’indépendance, qui se sont succédées dans la région entre 1991 et 2001, qu’a eu lieu la première opération de frappe conjointe de l’OTAN, avec l’offensive de 1995 en Bosnie-Herzégovine contre les forces serbes.

Mais c’est en 1999, lors de la guerre du Kosovo, que l’OTAN a particulièrement montré ses muscles : 600 avions de treize pays ont bombardé le Kosovo, la Serbie et le Monténégro, tuant entre 2 500 et 5 700 civils, blessant des milliers de personnes et causant d’immenses dégâts matériels et environnementaux avec l’utilisation de bombes à l’uranium. La justification de l’intervention de l’OTAN était de mettre fin à l’épuration ethnique pratiquée par les forces serbes au Kosovo, qui commettaient des crimes odieux contre la population civile. Toutefois, son objectif n’était pas de défendre le droit légitime à l’autodétermination des Albanais du Kosovo, mais principalement d’installer un gouvernement pro-américain pour étendre la portée de l’OTAN dans la sphère d’influence de la Russie dans les Balkans.

Ce type de conflit guerrier justifié par des raisons « humanitaires » est devenu une doctrine dans l’establishment du Parti démocrate américain. C’est ce qu’on a appelé « l’interventionnisme libéral », inauguré par Bill Clinton. Le raid de l’OTAN au Kosovo en a peut-être été l’exemple le plus paradigmatique. Comme l’affirme Claudia Cinatti, « les États-Unis n’avaient pas d’intérêts nationaux, mais ils avaient deux objectifs géopolitiques : le premier était de se montrer comme la « nation indispensable » face à l’impuissance des alliés européens à contenir le démembrement des pays des Balkans. Deuxièmement, et c’est peut-être plus important, étendre l’OTAN aux frontières de la Russie dans le cadre d’une politique d’hostilité ouverte. » [8]

Jusqu’à présent, la seule occasion où un pays membre de l’OTAN a invoqué l’article 5 du traité en demandant une assistance pour sa défense a été les États-Unis, en 2001, après l’attaque contre les tours jumelles. Dans le cadre de la soi-disant « guerre contre le terrorisme » née des pilliers néo-conservateurs, les États-Unis ont engagé tous les membres de l’OTAN dans l’invasion de l’Afghanistan avec l’opération « Enduring Freedom ».

La justification de l’invasion était la recherche et la capture d’Oussama Ben Laden. C’était l’excuse parfaite pour une opération impérialiste dont l’objectif n’était autre qu’une tentative d’éviter le déclin de l’impérialisme américain, dont la vulnérabilité avait été exposée aux yeux du monde.

L’opération a bénéficié d’une grande légitimité au départ et d’un fort soutien de la population généré par la violence des attaques de septembre 2001. Après la chute des talibans en octobre 2001, l’extension de l’occupation de l’Afghanistan, qui a duré des années pour déployer une politique de « nation-building » (construction de nation) et la généralisation de la méthode de « guerre préventive », le soutien de la population s’est amoindri. La guerre en Irak en 2003 était une continuation de cette politique interventionniste, soutenue par certains alliés fidèles comme le Royaume-Uni et l’État espagnol. La justification selon laquelle Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive s’est avérée être, comme chacun le savait, une vraie-fausse nouvelle. D’importants mouvements anti-guerre se sont développés dans des pays comme l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie et les États-Unis.

Après deux décennies d’occupation, des centaines de milliers de morts et un territoire dévasté, la guerre en Afghanistan s’est terminée par un retrait humiliant des troupes de l’OTAN et la mise en place d’un gouvernement taliban, tandis qu’en Irak, un gouvernement allié à l’Iran était installé. Un résultat inattendu pour la stratégie des néo-conservateurs qui consistait à « redessiner la carte du Moyen-Orient ».

Enfin, l’intervention de l’OTAN en Libye a eu lieu dans le contexte des soulèvements et des processus révolutionnaires des printemps arabes. Sous l’égide de l’ONU, dont le Conseil de sécurité a donné le feu vert à une frappe aérienne militaire sur le territoire libyen pour « protéger les civils », l’OTAN a bombardé et est intervenue militairement en Libye pendant cinq mois. Le véritable objectif de l’intervention militaire n’était pas « l’aide humanitaire », mais d’endiguer le développement du soulèvement populaire armé et d’empêcher que la chute de Kadhafi ne conduise à l’émergence d’un régime qui remettrait en cause les intérêts et les affaires de l’impérialisme américain et européen. Un enjeu particulier pour la France, le Royaume-Uni et l’Italie, dont les compagnies pétrolières avaient de forts intérêts dans la région. L’intervention impérialiste a entraîné une vague de destruction, des centaines de morts et la fuite de millions de personnes. [10]

Impérialisme progressiste ?

Fin 2019, le président français Emmanuel Macron a affirmé que la politique de Trump mettait l’OTAN « en état de mort cérébrale », suggérant qu’il était temps pour l’Europe de repenser son projet géopolitique et sa propre stratégie de défense. Dans le même temps, de nombreux analystes ont évoqué la "désorientation stratégique" de l’OTAN. Alors que les stratèges américains se concentrent sur les défis stratégiques posés par l’émergence de la Chine, l’avenir de l’alliance atlantique n’est pas clair.

Bien sûr, l’approche de Macron à l’époque n’avait rien d’une critique progressiste. Sa remise en cause de l’OTAN, dans une sorte de gaullisme ultra-dégradé avait pour but de veiller aux intérêts de l’impérialisme français et européen - voire de jouer son propre jeu dans les relations avec la Russie ou la Chine. L’impérialisme français n’a de fait rien à envier à l’impérialisme américain en matière d’histoire d’interventions colonialistes brutales, de crimes racistes et de pillage des peuples.

L’invasion russe de l’Ukraine a revitalisé l’OTAN, projetant l’hégémonie américaine sur l’Europe. Cependant, si cette guerre se prolonge dans le temps, comme semble le souhaiter la Maison Blanche, les fissures réapparaîtront. La guerre se déroulant sur le territoire européen, les conséquences économiques se font déjà sentir dans l’UE. L’Europe pourra-t-elle rendre effectif son plan de reconversion énergétique pour devenir autonome vis-à-vis du gaz russe avant l’hiver prochain ? Comment la guerre continuera-t-elle à avoir un impact sur l’inflation et la hausse des prix des denrées alimentaires dans les pays européens ? Combien de temps durera cet alignement apparemment unanime des bourgeoisies européennes sur les définitions stratégiques américaines vis-à-vis de la Russie ? Ce sont quelques-unes des questions qui se posent.

Au sein de la gauche réformiste, des critiques de l’OTAN ont également été entendues, telles que celles exprimées par Pablo Iglesias ou Jean-Luc Mélenchon, mais sans pour autant retirer leur soutien aux politiques impérialistes. Le programme de la coalition électorale (NUPES) que Mélenchon dirige pour les élections législatives en France avec le PS, les Verts et les communistes, ne comprend pas la proposition de quitter l’OTAN. Selon Mélenchon, proposer une telle mesure « empêcherait l’union d’avoir lieu ».

Lorsque Mélenchon a flirté avec cette idée, il l’a fait pour mettre en avant comme alternative un système de défense européen ou pour privilégier la défense des intérêts impérialistes de la France. Il en va de même pour Pablo Iglesias. Celui-ci remet en cause le rôle de l’OTAN dans son podcast, mais Podemos et le Parti communiste font partie du gouvernement qui préside le sommet de Madrid et qui défend le réarmement impérialiste des puissances.

Depuis 2014, parallèlement à l’annexion de la Crimée par la Russie et au début de la guerre civile en Ukraine, les pays de l’OTAN ont considérablement augmenté leurs dépenses militaires (de 24,9 % entre 2014 et 2021). Mais depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février, tous les États ont annoncé des augmentations drastiques de ces budgets. Dans ce contexte, il est essentiel de défendre les mobilisations contre la guerre, contre l’invasion russe, mais aussi contre le réarmement impérialiste des gouvernements de l’OTAN.

La journée de mobilisation contre la guerre, promue par des syndicalistes de base en Italie, est un bon exemple en ce sens. Là-bas, plusieurs syndicats ont appelé à la grève contre la guerre en Ukraine, mais aussi contre l’escalade de l’armement de leur propre gouvernement et contre l’augmentation du coût de la vie. Dans des dizaines de villes, des manifestations ont eu lieu avec le slogan « Arrêtez les armes, augmentez les salaires ! ». Le 26 juin, une mobilisation massive est prévue à Madrid contre le sommet de l’OTAN, où la bataille pour l’expression d’une politique anti-impérialiste et indépendante dans la mobilisation est fondamentale.

La guerre sur le territoire européen accélère les tendances vers davantage de confrontations politiques, commerciales et militaires entre les puissances. La définition léniniste selon laquelle nous vivons à une époque de guerres, de crises et de révolutions est remise à jour et annonce des scénarios convulsifs pour le XXIe siècle. Dans ce scénario, une politique indépendante, internationaliste et anti-impérialiste est urgente.

Notes :

[1] Le dernier concept stratégique de l’OTAN a été défini en 2010.

[2] Les membres-fondateurs étaient la Belgique, le Canada, le Danemark, la France, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et les États-Unis. Ces pays ont été rejoints par la Grèce et la Turquie (1952), la République fédérale d’Allemagne (1955), l’Espagne (1982), l’ancienne République démocratique allemande a rejoint l’OTAN avec la réunification (1990), la Hongrie, la Pologne et la République Tchèque (1999), la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie (2004), l’Albanie et la Croatie (2009), le Monténégro (2017), la Macédoine du Nord (2020).

[3] La primauté des intérêts américains dans l’alliance atlantique et les tensions avec ses alliés européens est devenue évidente à différents moments. L’une des plus marquantes est la remise en cause par le président français Charles de Gaulle du rôle hégémonique des États-Unis dans l’Organisation en 1958. De Gaulle exige une direction tripartite - avec le Royaume-Uni - et l’extension des opérations de l’OTAN aux zones d’influence impérialiste française, notamment l’Algérie, où un processus d’insurrection ouvrière et populaire est en cours. Le résultat a été le retrait de la France de la structure militaire de l’alliance entre 1966 et 2009, tout en créant son propre système de défense indépendant et son propre arsenal nucléaire. La France a testé sa première bombe nucléaire le 13 février 1960 dans le désert du Sahara. L’autre grand désaccord au sein de l’OTAN est né de l’invasion américaine de l’Irak en 2003, initialement rejetée par l’Allemagne et la France.

[4] M. E. Sarotte ; Not an inch. America, Russia, and the Making of Post-Cold War Stalemate, Yale University Press, Nov. 2021.

[5] Angel Ferrero, « Veinte años de la retirada de las tropas rusas de Alemania », 31 août 2014, El Diario.es.

[6] Depuis la fondation de l’OTAN, cet article stipule que toute agression contre un État membre sera réprimée par l’ensemble des États membres de l’OTAN.

[7] Pour un développement de cette question, voir : Albamonte, Emilio et Maiello, Matías ; Estrategia socialista y arte militar, Ediciones IPS, chapitre 8 : Guerra fría y gran estrategia.

[8] Claudia Cinatti, « Estados Unidos : de la guerra contra el terrorismo al conflicto entre potencias », ideas de Izquierda, 11/09/21.

[9] L’Allemagne et la France s’y sont opposées dès le début, créant ainsi un fossé important au sein de l’OTAN, mais elles ont fini par soutenir l’intervention.

[10] La chute de Kadhafi, assassiné par une foule d’opposants le 11 octobre 2011, a laissé place à une guerre civile interne qui se poursuit encore aujourd’hui.



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