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Répression syndicale

Keolis tente de licencier quatre syndicalistes : "Ils veulent se débarrasser de ceux qui dérangent !"

Quatre syndicalistes sont menacés de licenciement par Kéolis au dépôt de bus de Montlhéry (91). L'entreprise leur reproche d'avoir causé des retards en inspectant des bus et en faisant remonter les anomalies à la direction. Face à la répression syndicale, un rassemblement est organisé le 20 décembre à 12h30. Interview d'Azouz Badrani, élu Force Ouvrière au CSE et à la CSSCT.

mardi 14 décembre 2021

Crédits photo : Le Parisien - Cécile Chevalier, photo du dépôt de bus de Orsay, lundi 2 mars 2020

Révolution Permanente : Peux-tu te présenter et expliquer ce que la direction de Kéolis vous reproche à toi et tes collègues ?

Azouz Badrani : Je suis représentant du personnel élu titulaire depuis 2019 au Comité Social et Économique (CSE) de la société de transport Keolis – Daniel Meyer à Montlhéry dans l’Essonne. Je suis aussi membre de la Commission de Santé, Sécurité et Conditions de Travail (CSSCT). La direction nous reproche d’avoir commis une faute grave le 8 novembre à 5h20 du matin. Elle nous reproche d’avoir bloqué les bus et d’avoir fait perdre 230 courses à l’entreprise.

En réalité nous n’avons jamais bloqué l’entreprise. On l’a dit en présence de l’huissier de justice que l’entreprise avait mandaté. On a toujours dit que nous n’étions pas là pour bloquer, que ce n’était pas notre rôle, et qu’on n’était pas habilité à faire ça. Les seules personnes qui ont bloqué, en réalité ce sont des cadres de l’entreprise qui ont interdit à certains véhicules de sortir.

Tout ce qui s’est passé le 8 novembre est en fait dû à une notification de Danger Grave et Imminent (DGI), inscrite dans le registre où l’on notifie les dysfonctionnements, et que l’employeur doit surveiller régulièrement pour voir si tout va bien dans l’entreprise. Au mois d’octobre, des dysfonctionnements sur des véhicules ont été notifié, avec des anomalies sur les tableaux de bords et les voyants des freins. Dans le même temps des véhicules sont tombés en panne sur la route, avec des accidents, sans trop qu’on sache d’où ça venait. Face à cela, l’employeur n’a jamais pris l’initiative de convoquer les représentants du personnel au CSE pour évoquer ce problème.

En novembre, on a donc fait cette inspection afin de noter toutes les anomalies qu’on a pu constater, pour les faire remonter à la direction. On était trois élus au CSE dont deux membres du CSSCT et un délégué syndical FO. Le jour même, il y a eu un droit d’alerte qui a été remis à la direction, sur la base de ces anomalies et dysfonctionnements. Ce jour-là, le 8 novembre, l’employeur en a eu connaissance, et sa réaction a été de nous convoquer individuellement, puis finalement de nous reprocher d’avoir bloqué les véhicules et d’avoir fait perdre plus de 230 courses à l’entreprise.

On est donc convoqué le 20 décembre à une réunion de CSE extraordinaire, dans le cadre d’une procédure de licenciement. Un quatrième élu, syndiqué à CFTC, est également convoqué avec nous et menacé de licenciement suite à un mouvement de grève. En ce qui me concerne, j’ai deux convocations le même jour. Une le 20 décembre à dix heure le matin, sans qu’on ne m’en ait précisé la raison, et ensuite à quatorze heure le même jour pour cette réunion de CSE extraordinaire qui va porter sur mon licenciement.

R.P : Peux-tu revenir sur votre travail de syndicaliste dans l’entreprise et nous expliquer les défaillances que vous avez constaté ces dernières années, sur la question du protocole sanitaire, des entraves au Code du Travail, et des mauvaises conditions de travail dans l’entreprise ?

A.B : Nous avons en effet dénoncé plusieurs fois les manquements de l’entreprise. En 2020 au début de la pandémie du coronavirus nous avons appliqué notre droit de retrait parce que l’employeur ne mettait pas en place les mesures nécessaires, c’est à dire qu’il n’y avait ni masques ni gel hydro alcoolique.

On demandait aussi une bâche entre nous et les usagers pour éviter d’être contaminés, et comme on conduit des bus, on demandait aussi de ne plus prendre la monnaie pour la vente de ticket. Évidemment l’entreprise a refusé. Très peu de choses ont été mises en place donc nous sommes allés devant les prud’hommes et nous avons gagné.

Au cours de notre mandat syndical entamé en 2019, nous avons aussi assigné l’employeur en justice à propos des éléments variables. En fait il s’agit des repos travaillés (RT), par exemple les primes pour le travail le dimanche qui étaient toujours payés un mois en retard. Nous avons donc poursuivi l’employeur en justice pour que tous les éléments variables soient payés à la fin du mois.

Nous avons également demandé à plusieurs reprises à l’employeur le changement de la convention collective, ce qu’il a refusé, comme à chaque fois qu’on demande quelque chose. Nous avons donc demandé une assignation au tribunal. Nous avons aussi mandaté un expert pour les conditions de travail et questions de sécurité et le juge nous a accordé cette expertise, en contraignant l’employeur.

R.P : D’après vous, cette menace de licenciement sert donc de prétexte pour faire payer vos activités syndicales ?

A.B : Pour moi oui. Après toutes ces actions, l’entreprise veut se venger. La demande de licenciement pour un tel motif montre que c’est un acharnement.

R.P : Keolis est aussi une entreprise privé qui profite de la privatisation des transports publics. Comment est-ce que cela impacte vos conditions de travail ?

A.B : Cela fait qu’on a de mauvaises conditions de travail, avec beaucoup de dysfonctionnements dans l’entreprise, des salariés qui se plaignent de la fatigue, du travail avec des amplitudes qui sont très élevées. Aussi au niveau des arrêts de travail, la société a pour habitude de ne pas respecter les normes de la sécurité sociale.

R.P : On est aussi dans une période et un secteur où il y a eu beaucoup de contestations, comme à Transdev. Est ce que tu penses qu’avec cette répression la direction essaie de se préparer face à d’éventuelles contestations dans l’entreprise, en faisant taire les syndicalistes combatifs ?

A.B : Ce que j’ai pu remarquer aussi bien à Keolis qu’à Transdev, c’est qu’ils se débarrassent de certaines personnes : les élus qui font leur travail, c’est ça ce qui les dérange. Surtout qu’en ce moment il y a les appels d’offre. Donc partout dans ces sociétés là ils menacent les représentants du personnel qui ont rappelé l’employeur à ses obligations.

En plus, concernant les futurs appels d’offres on a très peu d’information. Nous avons demandé à l’employeur d’avoir un cahier des charges par rapport à ces appels d’offres mais il a refusé. Tout est très opaque

R.P : Avec vos collègues comment préparez-vous votre défense face à la répression ? Y-a-t-il un rassemblement de prévu ? Tu voudrais lancer un appel aux autres salariés du secteur (Keolis, Transdev, RATP, SNCF...) ?

A.B : Bien sûr, comme c’est une injustice et que le but de l’employeur est de nous licencier, on va essayer d’appeler les gens pour qu’ils nous soutiennent et on va essayer de médiatiser au maximum cette affaire de répression syndicale.

On va donc faire un rassemblement pacifique le 20 décembre avant le CSE qui est prévu à 14h. On va demander aux collègues de nous soutenir et d’être présents devant le dépôt aux alentours de 12h30. Et les salariés de toutes les sociétés sont les bienvenus, on ne fait pas de différence à ce niveau Ni pour les étiquettes syndicales. C’est un combat qui nous concerne tous parce que demain ça peut arriver à n’importe qui, donc c’est important qu’on soit unis contre la répression.



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