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Genres et sexualités

Impunité

"Je sais intimement avoir été droguée" : les victimes de Damien Abad prennent la parole pour Mediapart

Dix jours après les révélations des accusations de viols à l’encontre de Damien Abad par Mediapart, deux femmes témoignent auprès du journal. Protégé inconditionnellement par la macronie, Damien Abad voit pourtant sa défense mise à mal par ces témoignages.

mercredi 1er juin

Crédits photo : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Ce mardi, dix jours après les accusations de viols envers Damien Abad révélées par Mediapart, deux femmes, l’une anonymement et l’autre à visage découvert, témoignent contre le nouveau ministre des solidarités dans l’émission « A l’air libre » : Margaux, une ancienne militante centriste de 35 ans qui a déposé plainte en 2017 et Chloé, qui souhaite garder l’anonymat. 

Elles dénoncent des viols commis par l’actuel ministre des Solidarités nommé, en dépit des signalements transmis aux partis LREM et LR par le biais de l’Observatoire des violences sexiste et sexuelles en politique.

« Ils savaient et ils n’ont rien fait » : Margaux et Chloé brisent l’omerta autour des agissements d’Abad

Margaux, la première à s’exprimer, raconte qu’en 2009, elle avait rencontré Damien Abad à Paris lors d’une réunion politique alors qu’elle était vice-présidente des Jeunes Démocrates. Elle raconte :« Pendant six mois on s’est envoyé des SMS de temps en temps, c’était du flirt et j’ai été charmé par lui. Il s’est montré plusieurs fois insistant. » Elle témoigne avoir eu avec Damien Abad « une relation sexuelle, consentie au départ, plus consentie ensuite, et c’est pour ça que je porte plainte ».

Elle témoigne aujourd’hui du long et difficile cheminement avant de réussir à porter plainte alors qu’elle cherchait, justement, à faire de la politique son métier et que Damien Abad était son « supérieur politique ».

Après plus de cinq ans d’hésitation, elle arrive à porter plainte en 2017. Elle dénonce le traitement judiciaire de sa plainte, qui a été classée sans suite, et même retournée contre elle : « j’ai vu que dans le dossier, la personne sur laquelle l’enquête a été faite, c’est moi ». Pour elle c’est une enquête "bâclée". La défense de Damien Abad faisait foi : « Il n’a pas fait de garde à vue, rien, sa compagne n’a pas été appelée, aucun assistant parlementaire n’a été appelé, il n’y a pas eu d’examen médical, son coach de ping pong n’a pas été appelé »

En effet, la principale ligne de défense de Damien Abad est son handicap, comme le montre encore son allocution du 23 mai, une défense sournoise selon les plaignantes. 

Margaux répond ainsi « il se découvre de son handicap quand il le veut en se vantant d’être champion de ping-pong chez les valides […] et de l’autre côté, il s’en sert pour dire qu’il ne peut pas violer ». Une défense caduque qui provoque la colère chez les plaignantes. « Continuer à faire ce qu’il a fait alors que j’ai dit "non", c’est un viol, y’a pas besoin qu’il ait eu la force de me plaquer au sol, pas besoin qu’il ait eu une arme [...] C’est dégueulasse pour toutes les personnes handicapées de prendre ça comme un étendard ».

L’affaire sort dans la presse dès les élections présidentielles de 2017 et le parti LR, dans lequel Damien Abad milite, est mis au courant de ces accusations. 
« La réaction des hommes de l’UMP (avant que le parti ne devienne LR) ça a été la rigolade », c’était une blague « potache ». Elle dénonce aussi la gestion de l’affaire au sein du parti : « Ils savaient et ils n’ont rien fait ». Damien Abad lui, nie les faits en bloc.

Chloé, elle, raconte des faits datant de plus de 10 ans. Dès décembre 2020, elle prend contact avec Marine Turchi, « cette affaire ne sort pas du chapeau ». En effet, elle explique que dans le contexte du mouvement #Metoo, l’émission de Médiapart avec Adèle Haenel lui a donné le courage de venir témoigner.

Son témoignage est glaçant, elle raconte être allée boire un verre avec Damien Abad, puis se réveiller, en sous-vêtements, dans la chambre d’hôtel de ce dernier sans n’avoir aucun souvenir de la soirée de la vieille : « Je lui ai demandé s’il s’était passé quelque chose, il m’a dit que non ». Elle explique aussi être rentrée chez elle en se sentant courbaturée, « je me sentais sale ». « Il s’était passé des choses » et bien qu’elle n’ait aucun souvenir, elle précise « savoir intimement » avoir été droguée.

Chloé explique aussi qu’elle ne souhaitait pas aller porter plainte puisqu’elle-même ne savait pas exactement ce qui s’était passé. Elle explique ainsi qu’en vue de la manière dont les affaires de violences sexistes et sexuelles sont habituellement prises en charges, et ce même lorsqu’il y a des preuves, elle n’osait pas imaginer comment serait reçu son témoignage.

« Porter plainte pour quoi ? Pour qu’à la fin Damien Abad et tout le monde puisse dire : Oui, mais c’est classé sans suite donc il s’est rien passé ? »

Mais lorsqu’elle a vu qu’il était pressenti pour être ministre, elle a fait un signalement à l’observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique et les partis LREM et LR ont ainsi été mis au courant.

Ce signalement a été transmis au Parquet de Paris, qui n’a pas donné suite en l’absence… « d’éléments permettant d’identifier la victime des faits dénoncés ».

« Je ne veux pas me lancer dans un parcours de la combattante extrêmement onéreux, extrêmement humiliant » raconte Chloé.

L’impunité : la règle au gouvernement en matière de gestion des cas de violences sexistes et sexuelles

Les victimes dénoncent ainsi une impunité totale pour les agresseurs en ce qui concerne les affaires d’agression sexistes et sexuelles, dans un gouvernement dont la grande cause du quinquennat est tristement, et non sans ironie : « l’égalité femme-homme ». 

Margaux précise : « J’ai décidé de ne pas parler aux médias parce que je faisais confiance en la justice, ce qui n’était pas une bonne idée ». 
Chloé, elle, déplore que « le fait de classer sans suite une affaire dédouane totalement l’accusé, comme s’il n’avait rien fait ».

Margaux précise aussi qu’ « il y a un caractère systémique dans les agressions de cet homme » et qu’ « il y a sûrement d’autres [victimes] ». 

Les deux plaignantes accusent un système judiciaire qui ne défend pas les victimes de violences sexistes et sexuelles, et encore moins lorsqu’elles sont commises par des hommes politiques. Un système patriarcal qui les culpabilise et transforme la situation de telle manière que ce sont les victimes qui sont mises en cause. La nomination à deux reprises en tant que ministre de l’intérieur de Darmanin, et ce, en dépit des accusations d’agressions sexuelles à son encontre, le montre bien.

Pour les deux femmes qui témoignent sur Mediapart, Elizabeth Borne ment quand elle affirme avoir découvert les faits dans l’article de Mediapart du 21 mai, alors que Matignon a été contacté et prévenu par Marine Turchi la veille de la publication, le vendredi 20 mai. La journaliste n’avait pas eu de réponse.

Cela est démonstratif de la manière dont sont gérées les affaires au sein du gouvernement où l’impunité judiciaire est la norme. Que ce soit pour les accusations de violences sexistes et sexuelles comme le montrent les cas Abad et Darmanin. Mais même plus largement, tous les déboires d’hommes politiques avec la justice sont mis sous le tapis, à l’image des accusations portées, encore une fois, à l’encontre de Damien Abad qui aurait aidé les patrons d’une usine dans l’Ain dans leurs démêlés avec la justice, après qu’ils ont commandité un assassinat contre un salarié syndicaliste.

Dans la continuité du mouvement #Metoo, il faut continuer à dénoncer ces violences sexistes et sexuelles, mais aussi combattre l’impunité totale dont leurs auteurs jouissent. Une impunité favorisée par la suspicion permanente contre les victimes et le rôle de protection pour les agresseurs, joué par la police et la justice, encore plus lorsqu’il s’agit d’hommes de pouvoir au gouvernement. Ces violences sexistes sont, comme le rappellent les plaignantes, systémiques et touchent tous les secteurs de la société. Chaque jour où des Damien Abad peuvent continuer à rester en poste, et à disposer de tous les leviers de pouvoir pour se défendre est une incitation au renoncement, et au silence pour les victimes. Macron et Borne sont les premiers complices de ce crachat envers les victimes d’agressions sexistes et sexuelles.

Nous ne pouvons faire aucune confiance à l’État et à sa justice pour en finir avec ce régime d’impunité. Il est donc nécessaire de s’organiser en dehors de l’institution judicaire, dans nos lieux d’étude ou dans nos lieux de travail contre les violences de genre, et, en alliance avec le mouvement ouvrier, préparer la lutte contre tous ceux qui veulent défendre l’impunité, à commencer par le gouvernement.



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