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Analyse de Stratfor

Invasion de l’Ukraine : les 4 scénarios de Stratfor sur l’issue de l’offensive russe

Dans un article du 26 février, l’agence de stratégie américaine Stratfor revient sur 4 scénarios potentiels pour la suite de l’invasion russe de l’Ukraine. Une analyse utile pour éclairer la situation, que nous relayons.

lundi 28 février

Pour les analystes de Stratfor, l’évocation par Poutine et son ministre des affaires étrangères Sergei Lavrov d’une volonté de « dénazifier et démilitariser » l’Ukraine laisse penser à un objectif ultime de « changement de régime ». Dans ce cadre, la Russie pourrait prendre différentes mesures, avec à chaque fois des avantages et des inconvénients. Nous relayons ici les scénarios développés par Stratfor dans un article du 26 février 2022, traduit par Révolution Permanente.

Scénario 1 : La Russie installe un gouvernement pro-Moscou à Kiev tandis que son armée occupe de larges pans du pays

Pour Stratfor, « dans ce scénario, la Russie s’emparerait de Kiev par la force, puis mettrait au pouvoir des forces politiques pro-russes (par exemple, certaines de celles qui ont fui le pays en 2014), qui modifieraient ensuite la constitution de l’Ukraine pour garantir le statut de neutralité ou la démilitarisation du pays. Ce nouveau gouvernement signerait un accord avec Moscou garantissant le droit de la Russie à disposer de bases militaires en Ukraine et à sécuriser l’ordre public. Les changements constitutionnels comprendraient également des garanties pour le statut de la langue russe dans le pays, ainsi que la fédéralisation de l’Ukraine pour donner plus de pouvoir aux gouvernements régionaux influencés par Moscou. Dans ce scénario, l’Ukraine occidentale ne reconnaîtrait probablement pas le nouveau gouvernement de Kiev, ce qui déclencherait une résistance nationale continue et un mouvement sécessionniste.

Facteurs déterminants : Pour Stratfor, « ce scénario est le plus susceptible d’atteindre les objectifs déclarés les plus ambitieux de la Russie, à savoir la "démilitarisation et la dénazification", car l’installation d’un régime pro-Moscou, combinée aux amendements constitutionnels, empêcherait l’Ukraine de s’intégrer davantage aux structures européennes et transatlantiques à long terme. »

Contraintes : Selon l’agence de stratégie, « cette issue est également la plus coûteuse à long terme car elle obligerait la Russie à maintenir une présence militaire permanente dans le pays et à financer un gouvernement qui ne serait pas reconnu par la communauté internationale. Elle entraînerait aussi probablement un mouvement de résistance nationaliste violent, en particulier dans la partie de l’Ukraine occidentale exclue du gouvernement. En outre, ce scénario entraînerait presque certainement le maintien par l’Occident de ses sanctions économiques contre la Russie pour une période indéfinie, ce qui affaiblirait progressivement l’économie russe. Si la force, l’intimidation et la corruption peuvent être utilisées pour maintenir l’ordre à court ou moyen terme, les coûts et les risques à long terme seraient élevés. »

Scénario 2 : « La Russie contraint le gouvernement de Kiev à signer un accord et la plupart de ses forces quittent l’Ukraine »

Pour Stratfor, « dans ce scénario, la Russie contraindrait un gouvernement à Kiev (éventuellement avec le gouvernement du président ukrainien Volodymyr Zelensky à condition qu’il démissionne en faveur d’un nouveau gouvernement de transition), à signer un accord qui fixerait constitutionnellement le statut de neutralité et de démilitarisation de l’Ukraine, et éventuellement quelques bases militaires russes en Ukraine pour aider à garantir l’accord. L’Ukraine renoncerait également à ses revendications sur la Crimée et céderait la région orientale de Donbas. Le gouvernement de Kiev pourrait également accepter de fixer la fédéralisation et de garantir le statut de la langue russe dans la constitution. Les troupes russes quitteraient alors le pays, laissant l’Ukraine en ruines et en proie à une intense agitation politique au lendemain de l’invasion.

Facteurs déterminants : « Ce scénario permettrait à la Russie d’atteindre à court terme un grand nombre de ses plus grands objectifs en Ukraine concernant la neutralité et d’autres questions, sans avoir à recourir à une opération militaire et à une occupation longue et coûteuse. L’Occident pourrait également assouplir ses sanctions à l’égard de la Russie au fil du temps, surtout s’il perçoit le gouvernement ukrainien comme légitime et que la présence militaire de la Russie est maintenue au minimum. »

Contraintes : « Outre la menace d’une nouvelle intrusion et occupation militaire, la Russie disposerait de peu de leviers pour s’assurer que l’Ukraine respecte les accords d’après-guerre. Ce scénario ne modifierait pas non plus la position politique générale anti-russe de la population ukrainienne, qui ne ferait que s’aggraver si Moscou contraignait le gouvernement du pays à un accord après avoir envahi son territoire. Au fil du temps, les Ukrainiens pro-occidentaux pourraient organiser de grandes manifestations anti-gouvernementales pour abolir également les accords signés avec la Russie. »

Scénario 3 : La Russie divise l’Ukraine d’une manière ou d’une autre, très probablement le long du Dniepr, laissant le gouvernement ukrainien actuel contrôler un État croupion à l’ouest et occupant l’autre moitié.

Toujours selon l’agence, « dans ce scénario, la Russie reconnaîtrait une grande partie de l’Ukraine orientale (qui abrite une importante population d’origine russe) comme un nouvel État indépendant, divisant effectivement le pays en Ukraine orientale et occidentale. Les républiques séparatistes de Louhansk et de Donetsk dans le Donbass s’unifieraient avec ce nouvel État oriental pro-russe, qui serait probablement nommé Novorossiya ou Malorossiya (ce qui se traduit respectivement par "Nouvelle Russie" et "Petite Russie"). La Russie n’occuperait que la zone de son gouvernement nouvellement reconnu - très probablement à l’ouest du Dniepr mais pouvant inclure Kiev, le territoire encore sous le contrôle du gouvernement ukrainien devenant un État tampon / croupion lié à l’OTAN.

Facteurs déterminants : « La création d’un État relativement homogène qui s’engage à maintenir des liens économiques, politiques et sécuritaires étroits avec Moscou serait nettement moins coûteuse qu’une tentative d’occupation d’une plus grande partie de l’Ukraine. »

Contraintes : « Mais la partie de l’Ukraine encore contrôlée par un gouvernement pro-occidental resterait l’État "anti-Russie" hautement militarisé que Poutine a cherché à éliminer, ce qui maintiendrait le risque de nouvelles confrontations militaires. La majeure partie de la communauté internationale ne reconnaîtrait pas non plus l’État ukrainien oriental, ce qui obligerait la Russie à rester son principal sponsor. »

Scénario 4 : La Russie se contente de dégrader les capacités de défense et économiques de l’Ukraine avant de se retirer sans accord de paix

Selon Stratfor, « dans ce scénario, la forte résistance inattendue de la population ukrainienne, y compris des partisans et des restes de l’armée ukrainienne, convainc la Russie que l’établissement d’un contrôle suffisant sur le pays serait trop coûteux à court et moyen terme, et que la conclusion d’un accord de paix avec un gouvernement illégitime et impopulaire imposé par la Russie ne permettrait pas d’atteindre les objectifs de Moscou. Comme alternative à une occupation coûteuse, la Russie renoncerait effectivement à insister sur un changement de gouvernement et imposerait plutôt une destruction maximale des infrastructures civiles et militaires ukrainiennes, des ports, des aéroports, des chemins de fer, de l’armée, des usines, des entrepôts d’armes et des bases militaires avant de retirer toutes les troupes terrestres. Après avoir tué des milliers de militaires ukrainiens et détruit une grande partie des équipements militaires du pays, la Russie se retirerait et menacerait de répéter l’opération contre une Ukraine plus faible si le gouvernement revenait sur sa décision et réarmait.

Facteurs déterminants : « Ce scénario minimiserait les coûts militaires et économiques pour la Russie, mais serait largement considéré comme un succès pour l’Ukraine, qui aurait survécu à l’assaut écrasant de la Russie sans que son territoire (autre que les républiques séparatistes du Donbas) ne soit davantage occupé ou partitionné. Le principal avantage de ce scénario pour la Russie est qu’il déclencherait probablement un lent processus de levée de certaines des sanctions les plus sévères imposées par l’Occident. »

Contraintes : « L’incapacité à obtenir des modifications de la constitution ukrainienne signifierait que les objectifs fondamentaux de la Russie concernant la neutralité et le statut démilitarisé du pays ne seraient pas atteints, la Russie devant vraisemblablement recourir à une opération similaire plusieurs années plus tard pour atteindre ces objectifs. »



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