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International

Au coeur de l'impérialisme

Etats-Unis : crise du gouvernement, lutte pour l’avortement et renouveau syndical

Depuis New-York, Daniel Alfonso et Jimena Vergara, membres de Left Voice, offrent un aperçu de la situation politique aux États-Unis, de l'émergence de nouveaux phénomènes de lutte des classes et des tâches de l’extrême-gauche.

lundi 16 mai

Le 2 mai, le site web Politico divulguait un document tiré d’un projet du juge Alito qui sera débattu devant la Cour suprême au mois de juillet. Il s’agit d’annuler « Roe v. Wade », l’arrêt historique qui, au niveau fédéral, interdit aux États de criminaliser l’avortement, dans le cadre d’une attaque historique contre les droits reproductifs aux États-Unis.

Les contours de la situation en cours

Cette attaque s’inscrit dans le contexte de la crise politique de l’administration de Joe Biden, qui n’a pu faire passer aucune de ses initiatives au Congrès après les plans de relance post-pandémie. Il n’a pas été en mesure non plus de regagner sa côte de popularité de 2021, même avec sa politique vis-à-vis de la guerre en Ukraine qui bénéficie d’un consensus bipartisan et de la passivité sur ce terrain.

Pour autant, la situation générale est très dynamique. La synergie entre l’agenda international du régime centré sur l’Ukraine et le réarmement de l’OTAN, d’une part, et les convulsions politiques et sociales intérieures, d’autre part, laisse présager un été agité.

À l’approche des élections de mi-mandat de novembre, les deux partis font des calculs politiques. Le Parti démocrate, qui a obtenu de mauvais résultats aux élections locales et régionales de 2021, craint de perdre sa faible majorité dans les deux chambres. Les midterms seront également un test décisif pour le trumpisme, qui soutient des candidats remettant publiquement en cause le résultat de l’élection de 2020, et espère ainsi montrer au parti républicain que Trump reste son porte-parole le plus important en vue de l’élection présidentielle de 2024.

Le développement d’un mouvement de masse pour le droit à l’avortement dépend en grande partie de la capacité des masses à dépasser le cadre imposé par les Démocrates, comme au début de Black Lives Matter (BLM). Le Parti démocrate est entrain d’évaluer ce qui est politiquement le moins coûteux pour lui, à savoir se mobiliser ou rester passif au risque d’être sanctionné dans les urnes cette année.

C’est un calcul difficile, notamment parce que les secteurs qui se mobilisent aujourd’hui, traditionnellement favorables à l’avortement se trouvent dans les grandes villes historiquement gouvernées par le Parti démocrate, et où les lois des États ne seront pas immédiatement affectées par l’annulation de « Roe v. Wade ». Pour l’instant, la mobilisation de cette base sociale ne semble pas nécessairement susceptible de porter ses fruits en termes de votes dans les États les plus républicains, dits les « États rouges ». Sans grande surprise, le discours du gouvernement consiste à attendre le mois de novembre et à faire élire des politiciens pro-avortement lors des midterms.

En fin de compte, l’une des orientations stratégiques de Biden jusque-là, après que BLM ait été coopté, a été de calmer le mécontentement avec une combinaison de concessions au mouvement de masse, beaucoup de rhétorique et une intervention de l’État pour relancer l’économie, restaurer les chaînes d’approvisionnement et contenir l’inflation. C’est ce plan qui est aujourd’hui remis en question.

Le retour de la lutte des classes

Alors que la lutte de classe était l’élément le plus retardataire de la situation en général, la classe ouvrière a fait irruption dans la crise politique avec le triomphe de l’Amazon Labor Union (ALU) à Staten Island et la vague de syndicalisation chez Starbucks. La nouveauté dans cette situation est que ce mouvement de syndicalisation se juxtapose à un soutien populaire pour les syndicats et tous les droits élémentaires des travailleurs.es. Cette combinaison est sans précédent depuis que le néolibéralisme s’est imposé.

Ce n’est pas une coïncidence si le mouvement syndical s’est développé chez Amazon : la société qui a doublé ses bénéfices pendant la pandémie, et le symbole de la cupidité capitaliste et des super-riches, avec Jeff Bezos à sa tête. Ainsi, Chris Smalls a popularisé le slogan « mangez les riches », inscrit sur la veste qu’il portait lors du rassemblement devant Staten Island, avant le vote syndical dans le deuxième entrepôt. Réussir à imposer un syndicat organisé par des militants et travailleurs de base qui, au départ, ne disposaient d’aucun relai médiatique, d’aucun soutien des bureaucraties traditionnelles et d’aucune aide de l’aile démocratique progressiste, a constitué une grande victoire morale.

Amazon et Starbucks expriment tous deux l’émergence, encore récente mais significative, d’un syndicalisme de base lié au Sanderisme, composé de jeunes précaires multiethniques, antiracistes et sensibles aux questions d’oppression. Ce nouveau militantisme de la jeunesse politisée ou organisée à gauche, voit dans les syndicats un moyen d’améliorer ses conditions de vie et se passionne pour l’organisation de la classe ouvrière. D’une certaine manière, cette jeunesse de la classe ouvrière et des mouvements sociaux de ces dernières années commence à identifier la lutte contre l’exploitation et les oppressions comme une seule et même chose. Ceci est le produit de l’expérience de la pandémie et de BLM, reconstituant la fierté de classe et la haine des patrons.
Après le coup de force de l’UAL dans l’entrepôt JFK 8, l’entrepôt d’en face a perdu. Le vote du « non » s’est imposé de manière écrasante (360 voix pour le oui contre 680 voix pour le non), à cause de l’intensification des pratiques antisyndicales d’une part, mais aussi parce que l’organisation de la base était beaucoup plus faible ; La pression sur les jeunes syndicalistes a été accentuée par la politique des démocrates, qui les a convié à la maison Blanche le 4 mai. Au cours de cette rencontre, Biden ne s’est évidemment engagé à rien.

La victoire de l’ALU a également impacté les directions syndicales, amenées à se repositionner face à la pression de cette nouvelle génération U et de la base syndicale. En particulier, l’aile gauche représentée par Sarah Nelson du syndicat des hôtesses de l’air, qui brigue la direction de l’AFL-CIO, et dans une certaine mesure la nouvelle direction des Teamsters (syndicat des conducteurs routiers américains), sont forcés de rompre avec de nombreuses années de « syndicalisme jaune » (de dialogue social). L’une des victoires de l’UAL est ainsi d’avoir imposé à cette partie de la bureaucratie un rassemblement unitaire devant l’entrepôt.

Les prochains mois seront décisifs pour le syndicat d’Amazon, qui devra négocier pour la première fois avec les patrons. Les patrons ne peuvent pas permettre aux travailleurs d’imposer un salaire de 30 dollars de l’heure, comme le réclame le syndicat. La lutte de l’UAL menace le « modèle économique » du géant de la logistique, dont la distribution des marchandises repose sur la surexploitation de milliers de travailleurs travaillant au rythme des robots. Pour les capitalistes, le plus grand risque est que la lutte de l’UAL inspire d’autres secteurs et suscite les attentes de l’ensemble de la classe ouvrière. C’est pourquoi les patrons répondent déjà par des licenciements et des représailles contre les syndicalistes. La bataille chez Amazon est une bataille pour l’ensemble de la classe ouvrière.

Le conflit de « Roe v. Wade » vient se superposer à ces bouleversements dans le mouvement ouvrier et réouvre la crise organique qui était en sommeil, montrant les contradictions les plus profondes du régime bipartite aux États-Unis. Elle a une nouvelle fois mis en évidence la polarisation politique et sociale ainsi que l’attitude des différentes ailes du régime. L’agenda des républicains et de l’ultra-droite en vue des élections de mi-mandat repose sur une forte offensive sur les droits reproductifs, les droits des personnes transgenres et les droits de vote. Cela se matérialise par une série de lois ultra-réactionnaires telles que « la loi anti-gay » ou les lois contre la soi-disant « idéologie de la race » qui ont déjà été adoptées dans plusieurs « États rouges » à majorité républicaine et interdisent l’enseignement du racisme et de l’esclavage dans les écoles primaires.

Jusqu’à présent, le spectre du trumpisme - Trump a une côte de confiance égale à celle de Biden - est un phénomène dynamique avec des possibilités électorales à l’approche des élections de mi-mandat. Bien que l’écrasante majorité du parti républicain soit anti-avortement, c’est Trump qui gagne politiquement en supprimant « Roe v. Wade ». En fin de compte, ce serait le résultat de la désignation par Trump de deux nouveaux juges pendant son mandat, laissant une Cour suprême plus à droite.

De son côté, le gouvernement et le Parti démocrate sont en difficulté. Il n’était pas dans les plans de Biden d’avoir à faire face à un mouvement de masse pour les droits reproductifs. Jusqu’à présent, les démocrates appellent à une mobilisation timorée afin de la contenir. Cependant, en ne se mobilisant pas et en agissant passivement, le Parti démocrate risque de perdre les élections de mi-mandat, car sa base sociale traditionnelle est pro-choix. De plus, le mécontentement est considérable quant au fait que « Roe v. Wade » n’a pas été codifié (transformé en loi fédérale) pendant 50 ans, alors qu’à plusieurs reprises, les démocrates détenaient la majorité dans les deux chambres. La codification de « Roe v. Wade » était d’ailleurs une des promesses de campagne de Biden. La classe moyenne blanche éduquée ne veut pas que ses enfants soient privés du droit fondamental de choisir.

L’autre crise institutionnelle en cours touche directement la Cour suprême en perte de légitimité depuis l’ère Trump suite à la nomination de Kavanaugh, défenseur des pro-vie aux États-Unis et accusé de viol.

La politique du Sanderisme a consisté jusqu’à présent à demander la codification de l’arrêt « Roe vs Wade » et à la présenter au Sénat il y a quelques jours, tout en sachant qu’elle ne passerait pas en raison de la technique d’obstruction parlementaire (filibuster).

L’extrême-gauche et l’émergence d’un mouvement pour les droits reproductifs aux États-Unis

À partir de minuit, le jour où le document d’Alito a été divulgué, dans des dizaines de villes, des milliers de personnes sont descendues dans la rue. La réponse a été si forte sur les réseaux sociaux que la Marche des femmes (rassemblement politique fondé en 2017) a dû se réunir pour proposer des actions symboliques, et ainsi étouffer tout semblant de combativité. Left Voice a participé à la mobilisation de New York, qui a rassemblé 3 000 personnes. Il s’agissait d’un rassemblement en soutien des élections à venir, qui a suscité le mécontentement des participants, notamment des jeunes. Les organisations socialistes présentes, Left Voice, Socialist Alternative et les collectifs pour les droits reproductifs ont réussi à transformer le rassemblement en une marche militante au cours de laquelle les jeunes nous ont suivis dans un cortège de mille personnes jusqu’à Washington Square, qui a été largement couvert par les médias. À Detroit, Left Voice, Detroit Will Breathe et des organisations communautaires ont organisé une marche séparée le samedi 8 mai, à laquelle ont participé plus de mille personnes.

Sur notre site internet et sur nos lieux de travail et d’étude, les militants de Left Voice discutent avec des dizaines de jeunes pour défendre ce que nous avons arraché - "Nous ne reviendrons pas en arrière" - ce qui signifie que nous ne pouvons pas permettre que « Roe v. Wade » soit annulé, et que nous devons aller plus loin. Nous défendons que nous devons nous battre avec les méthodes de la lutte des classes dans la rue, sur les lieux de travail et dans les universités, et exiger, tous ensemble, un avortement légal et gratuit, tout de suite : que ce soit une loi ! Une loi fédérale garantissant un avortement gratuit, sûr, légal, sur demande et facilement accessible dans tous les États, sans aucune restriction comme c’est le cas avec l’amendement Hyde sur l’accès à l’avortement pour les personnes à faibles revenus.

Nous militons pour un mouvement de masse et indépendant pour le droit à l’avortement, en prenant exemple sur l’Argentine, l’Irlande et la Colombie qui nous ont montré que nous pouvons gagner. La seule façon d’avancer est de s’organiser sur nos lieux de travail, dans les écoles, les universités et les quartiers, et de descendre dans la rue, d’organiser des débrayages et des grèves. Les démocrates n’ont fait qu’escroquer les jeunes, les femmes, les militants LGTBI qui ont voté pour eux et ils voudront canaliser notre colère dans les urnes, une fois de plus. Notre mouvement doit donc être indépendant, dans les rues et organisé par des assemblées sur tous les lieux de travail, mais aussi dans les écoles, les universités et les communautés.

C’est dans cet objectif que, le samedi 14 mai, nous avons organisé la première action appelée par « CUNY for abortion rights » au Brooklyn College - CUNY est l’université publique de New York, avec 400 000 étudiants, enseignants et travailleurs – « Cuny for abortion rights » est la première assemblée formée par des étudiants et des travailleurs, et nous avons l’intention de l’étendre à tous les campus.

La tâche du moment est de faire le lien entre la vague de syndicalisation qui secoue la jeunesse précaire et la lutte pour les droits reproductifs qui est au cœur de ce que l’on appelle la « génération U ». Les syndicats déjà existants, ainsi que ceux qui se forment dans la chaleur de la lutte, doivent lutter pour le droit à l’avortement. Les travailleurs de Starbucks et d’Amazon montrent la voie à suivre en luttant contre les patrons milliardaires et en syndiquant leurs lieux de travail. Comme le dit le syndicat de Starbucks : « Nous avons tous besoin de syndicats pour lutter pour nos droits en tant que travailleurs, mais aussi pour tous les droits dont nous avons besoin en tant que personnes opprimées ».



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