Derrière le score du "Non"

Entretien avec Franck Gaudichaud : Leçons du référendum au Chili

Franck Gaudichaud

Entretien avec Franck Gaudichaud : Leçons du référendum au Chili

Franck Gaudichaud

De retour Santiago, où il a pu assister à la dernière ligne droite de la campagne électorale et au référendum sur le changement de Constitution, Franck Gaudichaud revient dans cet entretien pour RPDimanche sur les différentes lectures que l’on peut faire de la défaite du « Oui ».

Illustration : peinture murale en faveur du « Oui », Santiago du Chili, septembre 2022

Spécialiste du Chili et des mouvements sociaux, Franck Gaudichaud est professeur d’histoire et civilisation de l’Amérique latine à l’Université Toulouse Jean Jaurès et militant du Nouveau Parti Anticapitaliste.

Propos recueillis par Christa Wolfe et Claude Piperno.

RPD : Dans ce que l’on appelle, au Chili, les « zones de sacrifices », où l’écosystème est dévasté par les grandes entreprises, ainsi que dans les circonscriptions les plus populaires du pays, là où la gauche radicale avait fait ses meilleurs scores, il y a quelques mois, en décembre 2021, lors de l’élection de Gabriel Boric, c’est le « Non » qui est arrivé largement en tête. C’est le cas des communes de banlieue autour de la capitale ou de Valparaíso, la seconde ville, ou de certaines circonscriptions dans le Sud ou le Nord du pays. Faut-il en conclure que les classes populaires auraient voté contre leur camp, en associant leur vote à celui de la droite et du «  Rechazo  » ? Comment expliquer cette volte-face ?

Franck Gaudichaud : Les résultats du dimanche 4 septembre montrent très clairement un vote populaire, un vote de classe, en faveur du rejet. Sur les plus de 300 communes du pays, huit seule-ment ont voté, à une faible majorité le plus souvent, pour le « Oui » à la nouvelle Constitution. Et toutes les autres contre. Et c’est particulièrement le cas, effectivement, des communes les plus po-pulaires du pays, que ce soit tout l’Ouest de Santiago, avec des communes comme La Pintana ou Cerro Navia, par exemple. On voit aussi un vote très polarisé, une fracture territoriale, mais qui est moindre que ce que l’on avait pu voir lors des élections antérieures. Cette fois-ci, en effet, c’est 85% de l’électorat qui s’est mobilisé, le vote ayant été déclaré obligatoire, et le « non » a été très majoritaire : un vote et une défaite sans appel. Mais le « non » a été encore plus fort dans le Nord du pays, où la question du narcotrafic, de l’insécurité et de la gestion des flux migratoires est au cœur des débats et des réactions du monde populaire, notamment avec une montée en force du racisme et de la xénophobie. Et, dans le Sud du pays, dans la « macrozone Sud », notamment dans la région du Bío Bío, là où se trouve le peuple Mapuche, là aussi, il y a un très fort vote contre la Constitution.

Comment expliquer cette volte-face ? Au moment du référendum « d’entrée », autour de la convo-cation, ou non, d’une Constituante, en octobre 2020, on a eu 80% des votants pour une nouvelle Constitution et 78% ont voté pour que le processus prenne la forme d’une Convention constitu-tionnelle, c’est-à-dire la version la plus ouverte, malgré tout, et avec suffrage universel. Et au réfé-rendum de « sortie », autour de la ratification, ou pas, du projet constitutionnel, on se retrouve avec un rejet à plus de 62%. Il y a plusieurs éléments, pour expliquer cela.

Premier élément, un effet de système électoral : pour la première fois les Chiliens votaient avec vote obligatoire et inscription automatique sur les listes. On a donc un volet de plus de 4,5 millions d’électeurs et électrices qui, jusque-là ne votaient pas. Il faut rappeler que, pour le référendum d’entrée, par exemple, l’abstention avait frôlé les 50%. Cette fois-ci, ces fractions abstentionnistes se sont mobilisées, avec un vote obligatoire et des menaces d’amende. Il y avait une grande incon-nue sur cet « électorat silencieux », un électorat politiquement désabusé ou désaffilié, souvent très précaire, jeune aussi : qu’allait-il voter ? On peut dire que, très majoritairement, il contribue à con-solider et à faire basculer le vote encore plus fortement du côté du « rejet ».

Certains disent que ce « Non » est également l’effet de 50 ans de néolibéralisme, de fragmentation politique et sociale, de répression autoritaire, d’individualisation néolibérale et de désintérêt pour le et la politique. Ce qui fait que ces « nouveaux venus » aux élections le font, en grande partie, sur une base de dépolitisation et d’adhésion (partielle) à la campagne très offensive de la droite. C’est un deuxième élément.

Il y a eu une campagne médiatique extrêmement forte. Le financement de celle-ci a été infiniment plus important que pour celui pour le « Oui ». Et toute la bourgeoisie, les think-tanks néolibéraux et les forces conservatrices ont financé une offensive très agressive dans les médias et à la télé, sur les réseaux sociaux. Et, en parallèle, une campagne de fake-news, qui annonçaient qu’on allait « exproprier les Chiliens de leurs logements », que « la plurinationalité » projetée par le nouveau texte constitutionnel allait diviser la nation, qu’il y aurait des citoyens de seconde zone et que les Indigènes auraient tous les droits, etc, etc. Cela a été très efficace et, en face, la campagne pour le « Oui » s’est avérée timorée, a été mauvaise au plan médiatique, est apparue divisée et mal menée.

Troisième élément : il y a un vote sanction très clair contre le gouvernement de gauche de Boric. Il y a toute une partie de l’électorat Boric qui est très critique de son bilan des premiers mois de mandat : absence de réformes sociales de fond, un gouvernement tourné vers le centre social-libéral, avec des secteurs de l’ancienne Concertation (la coalition Parti Socialiste-Démocratie-Chrétienne qui a gouverné la plupart du temps depuis la fin de la dictature en 1990, en perpétuant l’héritage économique du pinochétisme). Un gouvernement Boric apeuré par les possibles réaction du grand patronat, un exécutif dont le poids lourd est Mario Marcel, le ministre du Budget, qui est un libéral ex-président de la banque centrale. Mais ce qui détermine tout, à mon sens, c’est un vote de rejet issu du monde populaire, à partir des difficultés de la situation concrète et quotidienne : l’inflation, la précarité de la vie, les difficultés pour se loger, l’endettement. Cela a été renforcé par des thèmes qui montent de plus en plus, à l’instar de « l’insécurité », qui est vraiment au centre la vie quotidienne, soit la question de la sécurité et des violence quotidiennes, du narcotrafic. Et aus-si, la « question de l’accueil migratoire », sur laquelle la gauche semble incapable de mener une campagne solidaire vraiment offensive pour contrecarrer les discours xénophobes (particulière-ment tourné contre les migrant.es originaires de Haïti, du Venezuela ou de Colombie).

Et enfin, il faut souligner la propre responsabilité de la Convention constitutionnelle et des dépu-té.es constituants, qui sont apparus de plus en plus comme séparés des débats quotidiens de la po-pulation, des intérêts de classe du monde populaire, comme recroquevillés sur eux-mêmes. Avec une Constitution, effectivement, très avancée mais constituée de 388 articles dans lesquels on a tout voulu faire rentrer. La question d’inscrire le droit à l’IVG dans la Constitution, a par exemple créé un front commun des catholiques contre la Constitution (une déclaration générale était pos-sible avec en parallèle un projet de loi). Le projet de Constitution était très progressiste sur le plan de la parité et des droits des femmes, mais aussi sur un nombre incroyable de thématiques. Mais les Constituant.es ont parfois voulu détailler jusqu’au bout tous ces droits, sans toujours réussir à expliquer, et à faire participer la population dans l’élaboration de ces nouveaux droits, et sans non plus montrer la connexion essentielle entre ces nouveaux droits sociaux fondamentaux, sociétaux également, et les conditions de classe de la population, la question du travail et de la précarité de la vie. Donc il y a eu une coupure croissante entre la convention et la population, séparation qui se paie, au final, avec le résultat du 4 septembre. Face à cela, il faut dire aussi que les paris de plu-sieurs petites organisations de la gauche révolutionnaire et anticapitaliste (faibles et très éparpil-lées au Chili) ont fait chou-blanc. Ces courants politiques qui ont appelé à voter blanc ou à s’abstenir « activement », mais les résultats montrent que cela est resté ultra-minoritaire. Mener une telle campagne à contre-courant d’une opportunité, même partielle, de mettre fin à la Consti-tution de Pinochet et de constitutionnaliser quantité de nouveaux droits (du travail également) était, à mon avis, une erreur tactique importante de la part de ces organisations.

RPD : Le «  Rechazo  » a fait carton plein, et le score du « Non » a dépassé y compris les plus « optimistes » des enquêtes d’opinion qui avaient été commandées par les médias conservateurs avant la tenue du référendum, le 4 septembre. Cela veut-il dire que le camp du «  Rechazo  » incarne une droite reconstituée et consolidée après sa défaite aux présidentielles ? Qu’en est-il des secteurs les plus extrémistes, xénophobes, revanchards et nostalgiques de la dictature qu’Antonio Kast, le candidat battu au second tour, avait incarné ?

FG : On peut dire que les significations du « Rechazo » sont multiples. Il y a une multiplicité de formes de rejet dans ces 62% de « Non ». Evidemment, la droite ne peut pas s’attribuer l’ensemble de cette énorme défaite électorale du camp du « Oui ». D’ailleurs, elle semble en être consciente, au moins partiellement. Il y a un vote effectivement conservateur, y compris raciste, d’une partie du Chili contre l’Etat plurinational, contre les nouveaux droits pour les peuples indigènes, contre les migrant.e.s. Il y a donc ce socle historique de la droite et des conservateurs qui est bien là. Mais ces derniers ont réussi un pari : faire une campagne beaucoup plus large, en disant « Non » à cette nouvelle Constitution mais « Oui » à une éventuelle réforme constitutionnelle, réussissant ainsi à élargir vers le centre la campagne, en y intégrant des membres de la Démocratie chrétienne et des représentants de premier plan de l’ex-Concertation, qui ont aussi fait la campagne pour le rejet. Dans ce vote, il y a aussi, même si c’est encore difficile à mesurer, un vote de rejet radical en tant que tel de l’ensemble du système politique. En ce sens, la crise de légitimité du système politique chilien et de des institutions des classes dominantes est donc toujours au cœur de la séquence actuelle. Comme cela s’était exprimé dans la rue en octobre 2019, ça s’exprime aujourd’hui de manière très contradictoire, confuse, y compris à travers le « Non », exprimant un rejet des institutions, de la « caste » politique professionnelle et, y compris, de la Convention constitutionnelle.

Ainsi, les conservateurs auraient tort de vouloir s’attribuer l’ensemble de ce raz-de-marée électoral. Mais ils sont indéniablement en train de reprendre la main, après trois ans où ils ont failli voir leur président être renversé par la rue, où ils ont vu un raz-de-marée des indépendant.e.s et des mouvements sociaux élus à la Convention constitutionnelle, où ils ont vu l’élection de Gabriel Boric contre l’extrême-droite... Pour eux, aujourd’hui, c’est vraiment l’occasion d’essayer de reprendre la main, et avec eux les secteurs les plus rances de l’oligarchie chilienne, les mêmes qui sont soutenu le coup d’Etat de 1973 et le néolibéralisme depuis 50 ans. C’est d’ailleurs ce qu’ils sont en train de faire. Le gouvernement Boric a dit tout de suite que le processus constituant continuait, mais cette fois-ci sous la houlette du Congrès actuel, qui est largement dominé par les conservateurs et par la droite, en alliance avec une partie des sociaux-libéraux. On se dirige donc vers un nouveau processus constituant mais beaucoup plus limité, contrôlé par les partis traditionnels qui sont pourtant les responsables de la crise en cours depuis trois ans et sont toujours largement discrédités aux yeux de l’opinion publique. Et avec un gouvernement Boric encore plus affaibli, encore plus timoré, et prêt à toutes les négociations avec l’ancienne Concertation, l’ancien bloc social-libéral et démocrate-chrétien qui a gouverné le capitalisme néolibéral après la fin de la dictature.

En ce qui concerne Antonio Kast et l’extrême droite, ils sont très heureux du résultat électoral. Mais eux sont hostiles à la réouverture d’un processus constituant et donc prêts à conserver la Constitution de 1980, de l’ère Pinochet, qui avait tout de même été -partiellement- retoquée depuis 1990. Et surtout, ils sont en train d’animer une campagne très active pour avancer leurs pions et renforcer le projet d’un bolsonarisme à la chilienne. Pour le 11 septembre de cette année, commémoration du coup d’Etat de 1973, Kast a fait des déclarations scandaleuses, comme à son habitude, sur les réseaux sociaux, où il revendique une fois de plus le « grand héritage » du coup d’Etat contre le « danger marxiste » et en multipliant les déclarations et les tweets virulents contre le Parti communiste (membre du gouvernement). Ils ont désormais, depuis les législatives, une quinzaine de députés au Parlement et pensent bien construire sur la base de la faiblesse du gouvernement réformiste actuel et de la défaite constitutionnelle.

RPD : Dans un pays où 13% de la population se considère comme d’ascendance autochtone, notamment dans le Sud du pays, les provinces australes chiliennes ont été, à nouveau, militarisées par le gouvernement Boric et se trouvent sous le contrôle des militaires. L’enjeu, officiellement, est de « combattre le séparatisme » des secteurs mapuches les plus militants. Alors que Boric et sa coalition sont arrivés au pouvoir en promettant de rebattre les cartes et d’aborder la question autochtone et du foncier de façon radicalement différente, dans le respect des communautés, comment expliquer qu’il se retrouve, dans les faits, du côté des grandes entreprises forestières et des grands propriétaires ?

FG : Précisément, la relation entre l’État et le peuple mapuche vient marquer la continuité plus que la rupture dans la gestion du gouvernement Boric avec les gouvernements précédents, et y compris avec le gouvernement conservateur du multimillionnaire Sebastián Piñera. Le fait qu’au bout de moins de deux mois de mandat Boric, qui avait toujours affirmé qu’il fallait ouvrir le dialogue, qu’il fallait retirer les militaires du Sud du pays, qu’il fallait mettre fin aux pratiques de répression du peuple mapuche, le Sud se retrouve avec une nouvelle remilitarisation de toutes les routes principales est catastrophique et une faute politique d’ordre stratégique de cette gauche au pouvoir. Il s’agit d’une nouvelle manifestation de la crise dans les relations de domination entre l’Etat et le peuple mapuche, en tout cas ses fractions mobilisées, alors qu’une grande partie du peuple mapuche n’est plus dans les communautés rurales mais en ville, dont un tiers à Santiago.

Cela montre bien le revirement du gouvernement et aussi ses difficultés : un gouvernement qui est minoritaire au Parlement et qui a commis de nombreuses erreurs politiques, sans même réussir à déployer son propre programme de réformes, pourtant très limité. Dès le premier jour de son mandat, la ministre de l’Intérieur, Izkia Siches, a essayé de se rendre dans l’une des communautés Mapuche emblématiques en lutte, à Temucuicui, et elle a été reçue à coups de tirs de fusils, en l’air, et a dû se réfugier dans un commissariat. Preuve de son amateurisme et d’une maigre connaissance des rapports de force au Sud du pays. Elle y allait au nom du dialogue, mais très rapidement c’est la militarisation et un nouvel état d’exception qui ont pris le pas sur les déclarations de bonne volonté et, ces derniers jours, renforcement de la militarisation avec les routes menant aux communautés aussi sous contrôle des forces armées. Donc une montée en puissance de la figure de l’Etat militaire sous administration progressiste... Face à cela, les fractions des communautés en lutte affichent deux voies distinctes : une « voie politique » et institutionnelle, comme la défend Fernando Pairican, l’un des principaux historiens mapuches de la nouvelle génération, qui pariait sur la plurinationalité et donc la nouvelle Constitution, une voie politique pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones. Celle-ci vient impactée avec fracas par la défaite constitutionnelle. Et de l’autre, la voie de l’autonomie radicale, qui passe y compris par l’autodéfense armée et des actes d’action directe et de récupération illégales des terres usurpées. Elle est revendiquée très clairement par la Coordination Arauco-Malleco (CAM) et notamment son dirigeant, Hector Llaitul qui vient justement d’être incarcéré, ainsi que son fils, arrêtés quelques jours avant les élections constitutionnelles. Donc là, le gouvernement porte une responsabilité politique, même si le mandat d’arrêt contre Llaitul courait depuis longtemps déjà, depuis le gouvernement Piñera. On voit bien qu’il y aussi une tension croissante avec des dirigeants de premiers plans comme ceux de la communauté de Temucuicui, notamment Victor Queipul, qui sont eux aussi pour la reconstitution d’une autonomie territoriale et d’affrontement direct avec l’Etat chilien.

Il y a là un conflit violent, qui passe aussi par des actions directes face aux grandes entreprises forestières, qui ont volé et exproprié des millions d’hectares au peuple mapuche. Des groupes d’activistes mapuche dressent des barricades, coupent les routes, brûlent des camions, voire s’affrontent, y compris de manière armée, avec des grands propriétaires. Dans ce contexte, le choix du gouvernement n’est plus du tout le dialogue, même s’il y a eu quelques gestes progressistes, avec des annonces d’un renforcement de l’organisme de restitution des terres, la CONADI, le Fonds national de développement indigène, d’un refinancement ou de la création d’un ministère spécialement dédié aux question indigènes ou encore une demande adressée à l’ONU pour que l’organisation internationale intervienne en tant que médiateur dans le dialogue avec le peuple Mapuche.

Cette position dure et répressive du gouvernement met en porte-à-faux les alliés de gauche de la coalition. Le Parti communiste a dû avaler la couleuvre du nouvel Etat d’exception dans le Sud du pays et de la remilitarisation, alors qu’il a toujours déclaré y être farouchement opposé. Même chose pour les franges de la gauche du Frente amplio.

RPD : Au cours de « l’explosion de 2019 », le grand mouvement contre le gouvernement de droite et l’héritage de la dictature qui est à l’origine de la séquence actuelle, c’est l’entrée en scène du monde du travail, par la grève, qui a changé contribuer à faire basculer la situation et a poussé Piñera dans les cordes. Aujourd’hui, la CUT, dont la direction est liée au PC et aux partis de gauche, soutient, dans les faits, le gouvernement, alors que l’inflation érode les salaires. Qu’en est-il de la situation plus globale du monde du travail et de ses secteurs les plus combatifs, qui ont été au cœur du mouvement en 2019 ?

FG : C’est précisément l’un des éléments centraux de la dégradation des rapports de force dans la société chilienne au cours des derniers mois et années. Effectivement, la force destituante d’octobre 2019 a été aussi cette grève nationale de deux jours, qui a accéléré la crise et a obligé le patronat, les partis politiques d’opposition et le gouvernement à chercher des solutions dans l’urgence, y compris à recanaliser les luttes par un accord parlementaire et l’ouverture d’un processus constituant. Mais la Centrale Unitaire des Travailleuses et des Travailleurs (CUT), la principale centrale syndicale du pays, a vraiment été à la remorque du mouvement et les tentatives de créer une « Mesa de Unidad Social », un organisme de coordination avec d’autres mouvements populaires, a fait long feu. En réalité, la direction de la CUT reste essentiellement une courroie de transmission des partis du centre gauche parlementaire et de la Démocratie chrétienne. Elle est incapable de prendre des positions combatives, d’unifier les luttes syndicales partielles qui existent, ici et là, d’avoir un agenda de propositions offensives sur la question du travail qui puissent être autre chose qu’une simple pression parlementaire ou de soutenir les initiatives d’assemblées syndicales au niveau communal. Il s’agit là d’un élément central de crise de la capacité des travailleurs organisés en tant que tels à intervenir sur la scène politique nationale, dans un contexte où le mouvement syndical chilien est extrêmement affaibli et fragmenté, fracturé, depuis les années 1990. On pourrait même remonter à la dictature, évidemment, où il a été entièrement écrasé et réprimé. Donc un acteur syndical complètement pulvérisé par un Code du travail ultra-réactionnaire et, en même temps, par le néolibéralisme et une CUT n’a pas joué un rôle de renforcement, bien au contraire.

Le fait que les travailleurs soient orphelins d’une possibilité d’action syndicale « lutte de classe » pèse énormément dans la situation actuelle et les rapports de force. Il y a pourtant des combats et des conflits du travail, courageux, ici et là, mais qui restent très faibles et isolés. Un acteur, qui était central, c’était l’Union portuaire du Chili, l’union de syndicats des dockers, qui traverse aussi, dans la dernière période, des crises et des grandes difficultés. Pour les travailleurs du cuivre, c’est la même chose. Et alors que le mouvement populaire, la gauche, vient de vivre une grande défaite avec le « Non » à la Constitution, on voit que plus largement, au-delà du syndicalisme, que les luttes populaires restent fragmentées et affaiblies. L’expérience des assemblées territoriales, de quartier, des « cabildos » qui étaient très importantes après octobre 2019, est entrée en déclin, sous les coups de la canalisation institutionnelle initiée par Gabriel Boric, de la pandémie, qui a fait beaucoup de mal, et de la crise économique actuelle très forte, notamment de l’inflation.

Après le soulèvement tellurique de 2019, on se retrouve aujourd’hui avec des luttes populaires qui sont en difficulté pour affronter la période qui vient, mais avec des secteurs militants toujours prêts à se réorganiser, à tirer les bilans de la séquence 2019-2022, une période extrêmement dense, d’accélération et de tensions historiques. Ç’est été le cas des féministes, par exemple de la Coordination du 8 mars de Santiago. C’est le cas aussi du Commando des mouvements sociaux pour le « Oui » à une nouvelle Constitution, qui, le soir même du 4 septembre, a annoncé que malgré la défaite, un agenda de revendications était installé au plan national, qu’il ne pouvait avoir de retour en arrière, qu’il fallait reprendre la lutte mais aussi (et surtout) revenir à la base, réorganiser « par en bas », au niveau territorial et des quartiers, par les assemblées et dans le monde du travail, pour mettre en place cet agenda. C’est l’agenda d’octobre qu’il faut reprendre, sans magnifier non plus ses résultats immédiats, avec des revendications sociales, mais aussi l’agenda politique et féministe qui a pu être discuté lors de la Convention constitutionnelle ou des assemblées par de vastes secteurs de la gauche et des mouvements sociaux. Il faut donc repartir de là, sans se laisser abattre, l’urgence est de remonter sur le ring, mais en réfléchissant aussi à ce qui n’a pas fonctionné et en partant des préoccupations du monde populaire pour y répondre avec des propositions en bas, à gauche. Dans le cas contraire, le risque réel est l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, en alliance avec les conservateurs.

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