^

Politique

Scandale d'Etat

Crime colonial du chlordécone. Le Tribunal de Paris reconnaît des « négligences fautives » de l’État

Le tribunal administratif de Paris a condamné l’État français pour « négligences fautives » dans le dossier du chlordécone. Une reconnaissance du bout des lèvres, sans conséquences, de la gestion coloniale qui a empoissonné pendant des années la Martinique et la Guadeloupe.

mercredi 29 juin

Crédits photo : AFP

Chlordécone, un pesticide dangereux à tous les niveaux

Le chlordécone qui a commencé à être commercialisé par le gouvernement Giscard en 1972, a pendant deux décennies détruit l’écosystème et la vie des travailleurs jusqu’à son interdiction en 1993, et ce, malgré la connaissance des effets néfastes de celui-ci. Le chlordécone est un pesticide particulièrement dangereux qui a été utilisé pour des raisons économiques, car il est très efficace dans l’élimination des charançons dans les monocultures bananières, marché très important dans les colonies que sont la Martinique et la Guadeloupe.

Cependant, l’État Français était conscient des dangers. Dès 1967, des études avaient démontré le caractère dangereux du chlordécone sur la santé. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a même, dès 1979, classé le pesticide comme cancérogène, mais rien n’a arrêté l’utilisation de celui-ci : les profits passent avant tout pour les capitalistes. Sur le plan de la santé, le chlordécone multiplie par deux les chances d’avoir des cancers de la prostate. La population antillaise détient l’un des taux d’incidences du cancer de la prostate les plus élevés au monde. De plus, le pesticide impacte la fertilité. En effet, il est la cause de naissances prématurées, mais surtout de troubles du développement cognitif et moteur des nourrissons ainsi que des cas de malformations.

En plus d’avoir un effet désastreux sur la population, le chlordécone a des conséquences terribles sur l’environnement : il empoisonne les sols, les rivières, la mer, mais aussi les animaux vivant sur les sols contaminés.
L’utilisation du pesticide a donc un impact énorme sur l’alimentation et le quotidien des habitants et affecterait 90% de la population, et ce, pour une période estimée à 700 ans comme l’explique une étude de Santé Publique France publiée en 2018. 20 000 hectares de sols contaminés, et ce pour des générations. Le colonialisme est aussi un crime écologique !

Chlordécone : un scandale colonial

Malgré les alertes des scientifiques et les plaintes des travailleurs, les différents gouvernements ont continué l’utilisation du chlordécone pour garder un marché particulièrement important pour l’approvisionnement de bananes en France. Pour les capitalistes et les administrateurs de l’État, les habitants des colonies sont des êtres humains de seconde zone exploitables à volonté, sans considération aucune pour la santé. Il en va de même pour l’environnement.

Pour nous soutenir, c’est par ici !

Face à ça, les exportateurs du marché bananier se sont évidemment gavés sur le dos des travailleurs qui risquaient leurs vies pour les enrichir. Les exportateurs fruitiers ont eu la chance d’avoir le soutien de l’État : bien que le chlordécone ait été interdit dès 1990 en métropole, il a fallu attendre 1993 pour qu’il le soit dans les colonies. Le gouvernement Mitterrand a, par l’intermédiaire de ces différents ministres de l’Agriculture Louis Mermoz et Jean-Phillipe Soisson, délivrés des dérogations ministérielles pour que les lobbys puissent continuer tranquillement leur exploitation morbide.

Une condamnation timide qui masque l’essentiel

A la suite d’études de plus en plus nombreuses avec des preuves accablantes, notamment sur l’intoxication des eaux, de nombreuses plaintes ont été déposées contre l’État Français. C’est une de celles-ci qui a amené, le tribunal administratif de Paris à reconnaître le 27 juin, que « les services de l’État ont commis des négligences fautives en permettant la vente d’une même spécialité antiparasitaire contenant 5 % de chlordécone […] en autorisant la poursuite des ventes au-delà des délais légalement prévus. »

Cette décision reconnaît la responsabilité de l’État français envers les populations qui ont vu leur santé et leur environnement attaqués durant des décennies pour le profit de quelques industriels. La décision, cependant, condamne seulement la continuation des ventes et l’utilisation de pesticides de 1990 à 1993 après que celui-ci a été interdit en métropole mais ne dénonce en rien la mise en place de ce pesticide ultra-nocif pour les travailleurs dès les années 70 alors que les différents gouvernements étaient parfaitement au courant du danger. Ceux qui ont profité de cette situation ne sont pas cités. Le tribunal administratif de Paris a cependant en même temps rejeté la demande d’indemnisation de 1240 personnes ! Pourtant les dommages infligés par le colonialisme français sont loin d’être uniquement de l’odre du symbole !

Enfin, d’autres exemples montrent que la Justice ne réglera en rien les dommages qu’ont subit les habitants des colonies. Dès qu’il s’agit de condamner fermement les actes de l’État, les jugements se terminent par des non-lieux ou un refus de donner réparations aux victimes. En 2006, sept associations ont porté plainte pour mise en danger d’autrui, en partie à cause de la pollution de l’eau potable par le pesticide, dossier qui va prochainement être clôturé par les juges d’instructions. La Cour de justice de la République (experte en lavage judiciaire des politiciens) a déclaré fin janvier irrecevables les plaintes déposées par l’Association médicale de sauvegarde de l’environnement et de la santé (Amses) et l’Association guadeloupéenne d’action contre le chlordécone (Agac), affiliée au syndicat UGTG, contre d’anciens ministres dans le dossier de l’utilisation du chlordécone aux Antilles.

Les classes populaires de Martinique et de Guadeloupe ne vont pas se contenter de cette décision de justice. Au le Monde de Philippe Pierre-Carles, porte-parole de l’association Martiniquaise Lyannaj pou dépolyé Matinik déclare : « Pour le moment, ce que ce tribunal dit ne nous convient pas, puisqu’il parle de nécessité de prouver que chaque personne a subi un préjudice moral, ça ne tient pas la route. (...) La Martinique et la Guadeloupe n’accepteront pas l’impunité dans ce dossier ».

Comme l’ont montré les mobilisations de l’année dernière face à l’impunité de l’État français, c’est par les mobilisations que de réelles réparations seront acquises ! La justice d’un Etat colonial, ne peut être qu’une justice coloniale !



Mots-clés

Martinique   /    Guadeloupe   /    pesticides   /    Politique