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Monde

A un pas de la guerre ?

Conflit Russie-Ukraine. Ni bluff ni ultimatum

Moscou est en train d'amasser 100 000 soldats à sa frontière avec l'Ukraine, dont le gouvernement cherche à s’appuyer sur l’OTAN face à Poutine. Mais si elle est centrale pour la défense russe, une intervention militaire reste une option plus que risquée.

jeudi 30 décembre 2021

Depuis plusieurs semaines, les spéculations se multiplient autour des intentions de la Russie à l’égard de l’Ukraine. En effet, Moscou est en train d’amasser plusieurs dizaines de milliers de soldats et des milliers d’équipements militaires à la frontière russo-ukrainienne dans un contexte de dégradation des relations entre les deux pays. Certains analystes estiment à 100 000 le nombre des troupes russes. Au printemps dernier, on avait également assisté au rassemblement d’un nombre de soldats semblable pour un « exercice » militaire. Mais cette fois la situation semble être différente.

Avant toute chose, il est nécessaire de comprendre l’importance de l’Ukraine pour la Russie, notamment pour sa défense. George Friedman le résume de la manière suivante : « La Biélorussie et l’Ukraine sont au cœur des craintes de la Russie. La frontière ukrainienne n’est qu’à quelques centaines de kilomètres de Moscou et constitue donc une menace majeure lorsqu’elle est aux mains d’ennemis. La distance n’épuisera pas un ennemi qui attaquerait à partir de là. Du point de vue russe, le refus des États-Unis de reconnaître ces craintes profondément ancrées suggère que les États-Unis ont des desseins agressifs et dangereux. La seule valeur imaginable de la Biélorussie et de l’Ukraine pour les Américains est de mettre la Russie dans une position où elle doit capituler devant les États-Unis sur toutes les questions critiques - ou risquer une invasion pure et simple. Là où les États-Unis n’ont pas d’intérêts primordiaux, la Russie a des intérêts existentiels ».

Autrement dit, la question de la position de l’Ukraine à l’égard de la Russie n’est pas une question anodine pour Moscou. Et cela d’autant plus après 2014 et le mouvement dit « Euro Maïdan » qui a fait tomber le gouvernement de Viktor Ianoukovitch, réputé « pro-russe » (même si la question était plus complexe), et l’a remplacé par des gouvernements pro-occidentaux. A la suite de ce mouvement, la Russie a annexé la Crimée et a soutenu de façon plus ou moins ouverte des milices « pro-russes » dans le Donbass, parfois composées de militants d’extrême-droite. Cela a eu pour conséquence le renforcement de sentiments pro-OTAN parmi une partie de la population ukrainienne mais aussi le renforcement d’organisations nationalistes d’extrême-droite ukrainiennes.

Depuis cette date, la Russie a dû s’adapter à une nouvelle réalité où elle avait perdu le contrôle sur une grande partie de ce pays central dans sa stratégie de défense, notamment face à de potentielles agressions venues des principales puissances impérialistes européennes. Mais Moscou n’est pas resté les bras croisés et a tenté de gagner un certain pouvoir de négociation face aux puissances occidentales en intervenant directement dans la guerre civile syrienne du côté de Bachar al-Assad et contre les alliés des Etats-Unis. On peut dire que cette intervention, ainsi que d’autres en Afrique (notamment en Libye mais pas seulement), avait parmi ses motivations celle de faire pression sur les puissances occidentales à propos de l’Ukraine.

Il est difficile de déterminer avec exactitude pourquoi Poutine décide aujourd’hui de montrer ses muscles face à l’Ukraine et ses soutiens européens et principalement étatsuniens. Un facteur plus local est sans doute l’utilisation de drones turcs par le gouvernement ukrainien contre les forces rebelles du Donbass en octobre dernier. N’oublions pas que les drones turcs ont été déterminants pour la victoire de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie lors du conflit au Nagorno-Karabakh l’année dernière. Le régime russe a non seulement vu cette action comme une « provocation » mais comme une menace directe car susceptible de changer le rapport de forces sur le terrain, une « ligne rouge » pour le Kremlin.

Cependant il existe d’autres raisons internationales qui peuvent expliquer l’attitude de la Russie en ce moment. L’une est le fait que les Etats-Unis se trouvent en plein tournant géopolitique vers l’Indopacifique afin de contrer la Chine. Dans ce contexte, il n’est un secret pour personne que Washington tente d’éviter l’avancement vers une « entente » entre la Chine et la Russie et que beaucoup d’analystes et conseillers considèrent qu’il serait sensé d’arriver à une certaine bonne relation avec la Russie et d’isoler Pékin. Il y a des évidences témoignant de cette dynamique de rapprochement défensif entre la Chine et la Russie. Cependant, Poutine pourrait tenter de jouer avec cette situation pour obtenir certaines concessions de la part de l’impérialisme nord-américain.

La hausse du prix du gaz est un autre élément qui favorise la position de la Russie, mais cette fois face à l’Union Européenne. En effet, Moscou attend le feu vert pour l’exploitation du pipeline Nord Stream 2 de la part des européens, ce qui aurait un double avantage commercial et géopolitique contre l’Ukraine. « Poutine a déclaré mercredi que les prix du gaz se stabiliseraient dès que le régulateur allemand autoriserait l’approvisionnement de l’Europe occidentale via le gazoduc Nord Stream 2, qui passe sous la Baltique et contourne l’Ukraine. Kiev perçoit actuellement des droits de transit pour le gaz russe qui passe par son territoire », peut-on lire dans le Financial Times.

Nous pouvons alors nous demander ce que veut exactement la Russie vis-à-vis de l’Ukraine. Dmitri Trenin cite dans Foreign Affairs une proposition de traité soumise par les autorités russes aux Etats-Unis : « la Russie a présenté aux États-Unis une liste d’exigences qu’elle jugeait nécessaires pour écarter l’éventualité d’un conflit militaire de grande ampleur en Ukraine. Dans un projet de traité remis à un diplomate américain à Moscou, le gouvernement russe a demandé l’arrêt officiel de l’élargissement de l’OTAN à l’Est, le gel permanent de toute nouvelle expansion de l’infrastructure militaire de l’alliance (comme les bases et les systèmes d’armes) dans l’ancien territoire soviétique, la fin de l’assistance militaire occidentale à l’Ukraine et l’interdiction des missiles à portée intermédiaire en Europe. Le message est sans équivoque : si ces menaces ne peuvent être traitées par la voie diplomatique, le Kremlin devra recourir à l’action militaire ».

Pour le dire clairement, la Russie ne prétend pas annexer l’Ukraine mais obtenir au moins sa neutralité et une garantie de la part des puissances occidentales qu’elle n’intégrera pas l’OTAN (une perspective qui semble aujourd’hui assez lointaine). Cependant, rien ne garantit que les Occidentaux vont céder facilement aux exigences russes. A moins qu’ils aient quelque chose d’important à perdre ou à obtenir. Céder maintenant à la Russie implique perdre un moyen de pression important sur Moscou.

Cependant, si la Russie se maintient dans sa position « dure », l’OTAN se verra face à ses contradictions dans ce dossier. Comme l’affirme Dmitri Trenin, « si le président russe Vladimir Poutine agit comme s’il avait le dessus dans cette impasse, c’est parce qu’il l’a. (…) Les États-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont condamné les actions de la Russie, tout en laissant entendre qu’ils ne défendront pas l’Ukraine, qui n’est pas membre de l’OTAN, et ont limité leurs menaces de représailles à des sanctions ». Dans un autre article George Friedman va plus ou moins dans le même sens : « les États-Unis se trouvent dans une position militairement difficile. Ils ne disposent d’aucune force significative en Ukraine, et toute infusion de forces pourrait conduire à une guerre longue et potentiellement sans résolution. L’OTAN ne supporte pas ce genre de confrontation à sa porte. (…) Un déploiement rapide avec peu de pertes est possible, mais le type de bataille proposé par la Russie n’intéresse pas le modèle européen, à l’exception de quelques pays, notamment la Pologne. Le calcul russe était que les États-Unis n’agiraient pas, et que s’ils le faisaient, cela diviserait les Européens. L’OTAN s’entraînerait et planifierait à Bruxelles, mais l’ultra-prudence limiterait l’action collective ».

Cela ne veut pas dire que l’OTAN n’observe pas cette attitude provocatrice d’un point de vue militaire. Les armes, les missions de formation ainsi que les exercices militaires dans la Mer Noire ont augmenté ces derniers mois. Mais tout cela veut-il dire que la Russie s’apprête à lancer une invasion imminente ? Non. Ou du moins, tout semble indiquer qu’elle ne le ferait que si certaines lignes rouges étaient franchies, comme une offensive de la part de Kiev contre les forces du Donbass. Le plus probable est que la Russie soit en train d’utiliser sa mobilisation militaire comme un important moyen de pression sur les impérialistes occidentaux pour obtenir des concessions, tout en laissant une porte ouverte à la poursuite des discussions, sans poser de véritable ultimatum.

En effet, la décision d’attaquer l’Ukraine est très risquée pour la Russie. Il existe des obstacles logistiques, matériels et financiers à une invasion de l’Ukraine. Mais les obstacles les plus importants sont d’ordre politiques et géopolitiques. L’invasion d’un pays n’est jamais une tâche facile. Même si dans un premier temps des victoires militaires peuvent être obtenues relativement facilement, la question est de savoir comment se maintenir au pouvoir et pérenniser un régime favorable à Moscou. La résistance de la population locale peut très rapidement devenir un casse-tête et une source de dépense d’énergie dévastatrice pour la force d’occupation. Le sentiment national pourrait pousser des millions d’Ukrainiens à contribuer à la résistance contre l’envahisseur. Et comme pour les invasions impérialistes au Moyen-Orient, la Russie pourrait se trouver complètement embourbée dans une Ukraine hostile.

Mais il existe une autre question politique, cette fois en Russie même : la population russe est-elle prête et favorable à une guerre contre l’Ukraine ? En ce sens Andrei Kolesnikov écrit : « le Russe moyen est fatigué de se décevoir et de se persuader que si une guerre se produit, elle n’aura pas d’impact sur sa vie ou celle des membres de sa famille. Les conformistes russes sont, bien sûr, des gens traditionnellement belliqueux, mais leur bellicisme est celui des talk-shows télévisés de propagande, ou le langage de la haine sur les réseaux sociaux. Aucun conformiste ne souhaite une guerre à grande échelle : la conscription ne fait pas partie du contrat social, en particulier à une époque d’accélération de l’inflation et de stagnation économique (...) Cette année, la crainte d’une guerre mondiale a augmenté de façon spectaculaire, atteignant une solide deuxième place dans une liste du Levada Center des principaux sujets d’inquiétude des Russes. Les autres craintes qui ont augmenté parallèlement à celle de la guerre sont celles d’un régime politique de plus en plus dur, de la répression de masse et de l’arbitraire : l’autoritarisation du régime politique russe n’est pas passée inaperçue ».

Enfin, d’un point de vue géopolitique (et c’est lié) le régime russe a très considérablement plus à perdre en cas de défaite dans une éventuelle guerre en Ukraine que les Occidentaux. Cela ne veut pas dire que la Russie ne pourrait pas se lancer dans des attaques partielles, des bombardements aériens ou au soutien des combattants ukrainiens du Donbass ; l’invasion totale n’étant évidemment pas la seule alternative qui existe.

Quoi qu’il en soit, la question de l’Ukraine est trop sérieuse pour que le régime de Poutine s’amuse à bluffer sur une possible invasion ou attaque en Ukraine. Cependant, cela ne veut pas dire que la guerre est imminente, bien qu’il soit clair qu’elle reste une possibilité. Mais elle sera déclenchée seulement si Poutine n’a pas d’autre alternative ou s’il voit une possibilité de gain politique suffisamment important pour prendre le risque.

Il est plus que clair que dans cette situation dangereuse pour les populations et les travailleurs, aucun des deux camps ne représente une alternative un tant soit peu progressiste. Les puissances impérialistes occidentales usent d’un langage hypocrite sur la souveraineté ukrainienne face à l’arrogance russe. Mais elles n’entendent pas moins corseter la souveraineté ukrainienne. Aussi bien les Occidentaux que Poutine ne voient l’Ukraine que comme un pion dans leur compétition internationale. Du côté du régime de Poutine, il n’a rien d’anti-impérialiste, il ne fait que défendre les intérêts du capitalisme russe, même si cela implique soumettre d’autres peuples. Une position internationaliste et révolutionnaire implique l’opposition totale à ces menaces de guerre et provocations et la défense inconditionnelle du droit à l’auto-détermination de l’Ukraine en totale fraternité avec les travailleurs et les classes populaires russes.



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